Les heures de Michael Cunningham


Chronique d’Abigail

Trois personnages, trois époques différentes.
Un seul rythme, lancinant; celui du flux et du reflux des consciences, aïgues et douloureuses. Ces pointes de lucidité percent le film protecteur d’une banalité quotidienne qui n’est, à vrai dire, que l’apparence de la banalité…
Voici l’art consommé de Michael Cunningham, équilibriste délicat de l’intériorité, du détail.
Trois personnages, trois femmes, trois destins.Une triade, sur le tempo parfait, celui à trois temps. Trois Parques qui ne le savent pas, chacune à sa manière, saisies dans les fils qui les relient, visibles et invisibles, dans ces cordes d’un espace temps capricieux, celui qui fait le Destin. Chacune, en l’ignorant, fait écho à l’autre, à la fois reflet et jumelle, sous l’égide d’une vibrante figure tutélaire, celle de Virginia Woolf. Car Les Heures sont aussi un hommage à l’écriture dans l’écriture elle-même, une réflexion sur ce que signifie, ce qu’implique cette dernière de part de soi, sur le lien ancien entre art et folie, inspiration et hallucination. Michael Cunningham rend compte du tourment de Virginia Woolf, de son exigence, de cette douleur de l’âme qui refuse de se calmer. Ainsi, les migraines, ces coups répétés, frappés à l’orée de l’esprit torturé de l’écrivaine, deviennent sa hantise, un signal… Celui des hallucinations, des voix. Qu’est ce donc qui est le plus réel? Ce que Virginia écrit ou ce qu’elle vit? Et cette écriture est-elle à la hauteur? Les interrogations reviennent, coupent le fil du réel, avec une récurrence incessante, avec cet entêtement propre à l’angoisse. Le corps affamé de Virginia s’épuise, privé de nourriture, le désir d’anéantissement monte, tel une marée, atteint la ligne de flottaison, et  finira par engloutir, au sens propre comme au figuré, Virginia Woolf. En dépit  de la figure d’amour patient de l’époux…
Cette toile redoutable qui enserre êtres et conscience, cette inquiétude de la folie, cet appel au repos offert par le néant représente une trame de ce roman à trois voix. Le temps y joue un rôle, puisque les époques s’y entrecroisent pour enfin se téléscoper, et que cet écoulement même des heures qui s’égrènent signe le lent étiolement, l’érosion des êtres, subtile, inéluctable…
C’est cette urgence  du vide, de l’insatisfaction qui revient en boucle. Comment emplir ces heures? Ces heures de confrontation à soi, ces heures qui suivent une mort, un départ, la réception donnée par Clarissa…La thématique du temps amène bien sûr celle de la mort.
Clarissa, la femme d’aujourd’hui, l’éditrice  mondaine, se confronte à la vacuité des jours. Personnage pivot, elle est le reflet d’une idée de Mrs Dalloway, roman éponyme de Virginia. Elle a une réception à organiser, qui l’absorbe; chaque fait ténu cependant la renvoie à une insatisfaction; il manque quelque chose, mais quoi?
Laura, la femme au foyer des années 40, ivre de lecture, arpente sa propre existence en funambule, happée par sa lecture de Mrs Dalloway. Sa conscience vacille, la pousse vers la fuite, dans un désir de mort. Le quotidien n’est que douleur. Il manque quelque chose; mais quoi? Que faire de toutes ces heures?
Chacune porte sa fêlure, une anxiété indicible face à l’ordinaire.
Mais, à vrai dire, c’est un quatrième personnage qui se voit pris dans la toile des ces trois femmes, reliées malgré les époques par ce filin invisible qui nie la seule coïncidence. Mais cela sera révélé au lecteur en fin de partie…
Car Michael Cunningham interroge aussi l’impossibilité de la création parfaite, le vertige de l’incomplétude  qui pousse ce quatrième personnage, le poète, Richard, à chuter dans le vide… Car les heures parfaites d’un soir d’été, rien ne peut les figer, pas même l’écriture… A la fièvre de Virginia répond celle du poète Richard sous la plume de l’écrivain Michael Cunningham.
Bel hommage à l’artiste écrivain, à l’élan qui pousse vers l’écriture, à ce désir de figer les heures. Bel hommage à ces 24 heures dans la vie d’une femme, au Mrs Dalloway de Virginia Woolf. Il y a là un jeu de miroir jusque dans l’écriture elle-même, dans celle, fine et ciselée de Michael Cunningham qui parvient à sonder la solitude des consciences confrontées à l’inquiétante étrangeté du quotidien.


Roman traduit de l’Américain par Anne Damour,
Editeur: Belfond, 1999
240 pages
18 euros

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La tanche de Inge Schilperoord


Chronique d’Abigail

La chaleur est oppressante sur le petit bourg qui longe la côte. La lumière aveugle celui qui rentre chez lui au terme d’un séjour en prison. Car Jonathan est fraîchement libéré, tout juste sorti. Par manque d’éléments matériels lui a expliqué l’avocat.
Dès les premières lignes, Inge Schilperoord pose le cadre, un univers composé de mots choisis, pesés. La narratrice se situe à hauteur d’épaule de son personnage principal. Le lecteur voit ce qu’il voit, perçoit ce que ses sens lui envoient comme information. Entre dans ses pensées et leur flux artificiel, à travers des injonctions sommaires et répétées, celles des paroles du psychologue, mode d’emploi comportemental. Voilà une écriture où rien n’existe de superflu dans ce style qui décompose chaque élément avec une simplicité et une précision au laser, dans une clarté du vocabulaire qui répond, en écho, à cette lumière étincelante d’un soleil omniprésent qui brûle et aveugle. Il n’y a pas là de point d’ombre, pas de recoin obscur; de même, Jonathan ne saurait conserver en son for intérieur aucune pensée secrète, doit s’efforcer de contrôler l’inavouable.
Cet élément solaire, ces rayons dardés sur les mortels ne sont pas sans évoquer cette heure de Midi, l’éclairage cru braqué sur les mortels par un astre dénonciateur dans la Tragédie. L’obsession, la récurrence de la chaleur, de la lumière sont un motif qui renforce une sensation d’inéluctable, du Fatum, du tragique appelé à se mettre en branle. Il ne reste aucun lieu, aucun ombrage rafraichissant, où se cacher, aucun refuge pour la conscience. D’ailleurs, Jonathan bute sur la sienne. Il demeure opaque à lui-même, se méconnaît, dans un présent permanent: » Maintenant je dois faire bien attention (…) Maintenant. cela commence maintenant. »
Car ce solitaire, inapte à la communication, dépouillé de mots et d’accès à lui-même décide  de lutter contre la marée de ses pulsions les plus profondes. Contre son attirance pour les petites filles, contre ce désir qui le submerge et amène dans sa tête des images qu’il ne veut plus voir. Qu’il ne doit pas voir. Cela ne peut pas recommencer. cela ne peut pas se reproduire. Et puis,il ne peut pas retourner là bas, en prison…
Dès lors le récit se construit sur une progressive montée en tension. L’auteure dépeint avec lenteur, jusqu’à le rendre palpable et étouffant, ce huis clos mère/fils. Ce duo, ce tête à tête au milieu des décombres d’un quartier en démolition. Jonathan et sa mère sont isolés, semblent au bout du monde. Lui, peu à peu, ressent avec une frustration rageuse et rentrée cette présence de sa mère qui l’épie à distance, sait mais ne veut pas savoir l’inavouable. D’autant plus qu’à proximité vit Elke, une fillette livrée à elle-même… Le drame rode, s’amorce, affleure, nauséabond, les éléments du décor semblent posés.
Et il y a cette tanche, tinca en latin, ce poisson de vase apeuré dans son bocal, qui posséderait le pouvoir de guérir… Cette tanche dont Jonathan cherche à capter le regard mort, cette créature que la vie quitte lentement, qui s’asphyxie.
Le poisson talisman ne peut rien contre la rageuse dernière partie du roman. Le soleil cède; le ciel se déchire et l’orage crève les nuages, les perce en une pluie torrentielle.
Le drame est en route. L’homme solitaire part en quête de l’enfant partie s’aventurer au bord de l’eau. Le drame est en route. Pas celui que l’on croit…
Un premier texte fort, mais bien loin du sensationnel que son sujet aurait pu laisser supposer; une oeuvre littéraire en somme.


Roman traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin
Editions Belfond, 2017
217 pages
21 euros

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Trois histoires de J.M. Coetzee


Evanescence

Trois histoires est un recueil de 3 récits courts dans lesquels J.M. Coetzee sublime son art de l’écriture en pratiquant le dépouillement narratif. En effet, il teste le mot, l’éprouve et sans fioriture, l’amène à sa simplicité extrême. De ce fait, par cette prouesse stylistique, il offre aux lecteurs un style épuré et une histoire qui va à l’essentiel c’est-à-dire qui touche notre être dans ce qu’il y a de plus profond, de plus fragile, ce quelque chose qui vibre en nous.

Ainsi Une maison en Espagne nous restitue le crépuscule d’une vie de solitude et de nostalgie. La maison, maussade, entêtée, farouche se revêt de la gravité qui sied à son âge vénérable. Le narrateur, par son regard porté sur la demeure, lui confère une âme, lui donne un visage. La vieille maison sera le dernier abri où l’âme tremblotante se replie avant de s’évanouir dans un autre monde. Elle est la dernière compagne, celle-là même qui se penchera sur le corps défraichi s’apprêtant à rendre son dernier souffle.

La ferme, quant à elle, renvoie au temps qui passe, aux souvenirs lourds de secrets du temps où la Ségrégation étendait ses ailes sombres sur des êtres «  de seconde zone » car « racialement  inférieurs ». Mais le voyage vers cette ferme est aussi, pour les personnages, un moment de vérité : celle de l’anéantissement de l’enfance. Le présent ne comble pas le vide. La destruction de la ferme par les promoteurs devient une parabole car au-delà de cette triste réalité, c’est l’Afrique du Sud toute entière qui devient gravats :

«  (…) il est tombé entre les mains des promoteurs, ils ont changé son aspect, lui ont ravalé la façade, et ils l’ont mis sur le marché « C’est le seul avenir en Afrique du Sud, nous ont-ils dit : devenir loufiat ou putain pour le reste du monde. »

Le temps est suspendu. Il ne coule plus provoquant une attente absurde des êtres et des choses face à un avènement annoncé qui n’arrive jamais. On sent l’amertume de l’auteur sur la situation de l’Afrique du Sud, sa terre première. N’est ce pas là la raison qui l’a poussé à émigrer en Australie et à prendre la nationalité de sa terre d’accueil ?

Le temps, toujours le temps. Ce temps de l’après si merveilleusement évoqué dans sa toute dernière nouvelle Lui et son homme. Robinson Crusoé est revenu de son voyage avec son homme Vendredi. Mais qu’en est il de l’après héroïsme ? Quelle sera cette vie débarrassée de l’aventure ? Et qu’en est-il de celle présente faite de routine et d’habitude ?

Le lecteur aura compris. L’écriture est poétique, légère comme une plume, évanescente comme les ailes d’un ange mais aussi mélancolique devant le temps qui court (ou pas) à sa perte et … nous avec.


Récits traduits de l’Anglais par Catherine Lauga du Plessis et Georges Lory
Editions du Seuil, 2016
70 pages
13 euros

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Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh McKeon


Chronique d’Abigail

Avril 1986. C’est un beau printemps. L’Ukraine s’éveille, ignorante de la menace invisible qui, déjà, s’infiltre en millions de particules impalpables, inodores dans les corps, les cellules, changeant à tout jamais l’ADN de ses victimes et celle des générations à venir, colonisateur tout puissant, envahisseur sans forme ni visage. Mais personne ne sait encore…
Avril 1986. Staline est mort depuis longtemps, la Glasnost s’amorce depuis 1985, et Gorbatchev annonce la perestroika. Les russes eux mêmes maîtrisent à peine le sens de ces mots; la société toute entière bruisse encore de peur, redoute ses espions, ses dénonciateurs de l’intérieur derrière les rideaux qui frémissent, la menace d’être envoyé et oublié dans l’archipel tentaculaire du Goulag.
Avril 1986. Le printemps. Le pollen flotte dans l’air encore frais, la vie force le passage, malgré les queues dans les magasins, la censure, la hiérarchie et l’absurdité administrative du vaste système carcéral de l’URSS.
Grigori, un jeune médecin rentré d’Afghanistan, prend son service à l’hôpital où il exerce, à travers des pages qui ne sont pas sans rappeler le Pavillon des cancéreux d’un certain Soljénitsyne. Maria, ex dissidente, son ex épouse, prend son poste d’ouvrière. Evgueni jeune pianiste prodige, vit les tracas d’un écolier, bon garçon bouc émissaire des caids de la cour d’école. Quant à Artiom, le jeune paysan, il constate le sang qui suinte des oreilles du bétail et assiste à la chute des oies, tombées du ciel… Les personnages sont posés, saisis dans leur quotidien à ce fameux instant x, celui de l’instant de la catastrophe.
Silencieusement, les radiations se propagent, viennent se lover dans les cellules, modifier la matière et l’ordre de la nature. C’est un secret d’Etat, un silence meurtrier qui prend ses ramifications dans la complicité du plus haut niveau du pouvoir. Rien n’est prévu. Et pour une raison évidente; le système Soviétique ne peut ni faillir, ni se tromper…
Alors, stupéfaits, les habitants de Pripiat, la ville la plus proche, deviennent  des fantômes, des indésirables potentiellement contagieux, évacués dans la brutalité et le secret. Personne ne doit dire, ni savoir, à moins d’être  traître au  Soviet Suprême…Les hommes de Pripiat deviennent, contraints et forcés, des nettoyeurs; ébahis, ils deviennent spectateurs d’une poésie monstrueuse, d’une féérie inquiétante… La forêt rougeoie et devient cendre, les sources d’eau luisent, vertes et phosphorescentes… C’est un paysage lunaire qui remplace tout ce qui vivait. Rien ne sera jamais plus comme avant…
C’est un jeune et talentueux écrivain irlandais qui narre la plus grave catastrophe nucléaire civile jamais advenue; Tchernobyl et ses réacteurs qui vont donner un coup d’accélérateur à la chute et au démantèlement de l’URSS un certain soir de décembre 1991. Mais cela, chacun l’ignore encore.
La catastrophe aura ses sacrifiés, marquera d’héroïques destins réduits au silence et à la douleur. Ainsi de Grigori qui hurle contre la fracassante surdité de l’URSS mais aussi de l’Occident, témoigne fiévreusement de ce qu’il a vu, vain prophète avalé dans l’anonymat, anéanti par les radiations.
Ce beau texte est aussi une fresque, celle de l’URSS redevenue la Russie, de 1986 à nos jours avec, pour enjeu, l’héritage d’une certaine mémoire du mal, du silence et des complicités. Car, au fond, tout est appelé à disparaître un jour. A se dissoudre dans le passage du temps…


Roman traduit de l’Anglais (Irlande) par Carine Chichereau.
Editeurs: Belfond, 10/18
449 pages
8,60 euros

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Robert Mitchum ne revient pas de Jean Hatzfeld


Le temps des ténèbres

Après les écrits remarquables comme Une saison de machettes et La stratégie des antilopes consacrés au Rwanda, pays balafré par la guerre civile et par l’épuration ethnique, Jean Hatzfeld nous offre ici un nouvel opus Robert Mitchum ne revient pas.

Ce récit, comme les deux précédents, s’inscrit dans une dynamique narrative bien particulière puisqu’il s’agit d’un roman – reportage relatant des événements historiques douloureux du 20ème siècle: la guerre de Bosnie – Herzégovine de 1992. Robert Mitchum ne revient pas débute par la course effrénée de deux jeunes athlètes bosniaques, Vahidin et Marija. Tous deux, sportifs de haut niveau s’entraînent pour les Jeux Olympiques de Barcelone. Ils sont amants. Vihidin est musulman alors que sa compagne est serbe. Cette différence va les entrainer dans le tourbillon de l’Histoire dont aucun ne s’en sortira victorieux.

« Depuis que Vahidin avait accéléré l’allure, Marija ne parvenait plus à retenir le fil de sa pensée. Elle haletait, le regard droit devant, entre les arbres qui défilaient. La transpiration dégoulinant de son front brouillait sa vue et en même temps dissipait les images de vétérans tchetniks, affublés d’uniformes grotesques sortis des greniers, qui la tracassaient depuis le matin. »

Dans ces premières phrases, on sent déjà monter la tension. Les références aux tchetniks, aux uniformes et aux parades renforcent cette impression. Déjà l’horizon s’assombrit et les amants n’ont plus que cet instant de complicité et de répit avant le basculement de la région dans la guerre. En effet, « Une explosion résonna comme un tonnerre lointain. » à l’instant où les athlètes amants s’accordent une pause après une longue course au travers les bois. La violence des affrontements va en crescendo et finit par séparer les amants. Elle les pousse à devenir des ennemis invisibles car snipers malgré eux.

Dans un style acerbe, chirurgical et froid Jean Hatzfeld se tient au-dessus de la mêlée et restitue aux lecteurs la tragédie qui s’était déroulée de 1992 à l’hiver 1995 à deux heures d’avion de la France. En digne reporter, sa caméra devient sa plume décrivant courbes, silhouettes, topographie, couleurs rouge – sang et noire – nuit d’une région qui bascule dans le néant par la folie des hommes. Son écriture est d’une précision plus juste encore que le viseur du sniper lorsqu’il décrit l’impossibilité de choix pour les habitants, victime de cette guerre, à maîtriser leur destin. Vahidin et Marija dénaturent leur potentiel en utilisant leur arme à d’autres fins que sportif.

Mais est-ce aussi simple? Sans tomber dans le jugement moral facile de ceux qui s’assoient tranquillement dans leur chaise pour vivre la guerre sur leur écran 16/9ème, Jean Hatzfeld défait la vie de ce couple et met en exergue l’impossibilité de faire un choix juste qui sied à l’éthique personnelle. Il souligne l’impasse morale et éthique pour cette population prise dans une guerre fratricide. En effet, la population paie le prix de la guerre. Elle devient un dommage collatéral.

Robert Mitchum ne revient pas est un récit rempli d’humanité pour ses êtres qui souffrent. C’est un roman qui rend hommage à cette invective de Jean Giono devenue adage: Maudite soit la guerre. Le titre reprend le nom du petit chien de cette famille musulmane qui, parti en vadrouille n’est jamais revenu dans sa famille. Le bonheur exprimé dans les jappements du chien et l’amusement des maîtres est bel et bien parti. La dislocation du foyer, l’éparpillement de ses membres témoigne la fin d’une époque et le début d’une autre plus sombre, plus sinistre. L’innocence et le temps des rires sont désormais révolus


Editions: Gallimard, Coll. »Blanche », 2013
240 pages
17,90 euros
En Folio (2015), 7,20 euros.

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Trois mille chevaux vapeur de Antonin Varenne


Arthur Bowman, le caméléon

« Ses trois mille chevaux –vapeur étaient à eux, les neufs jours, seize heures et seize minutes de traversée, tout juste assez rapides pour les affaires qu’ils allaient traiter en Amérique »

Ce passage arrive juste au milieu du roman. Il s’agit de la description succincte et technique –presque machiniste –du navire Persia qui mène notre protagoniste Arthur Bowman vers le Nouveau Monde dans une chasse à l’homme impitoyable.
Avec cet opus, Antonin Varenne nous demande de la patience, d’être attentifs à là où il veut nous amener. Les retours en arrière dans le temps sont des éléments importants pour comprendre l’intrigue. En effet, en 1852, pour gagner la suprématie du commerce sur les mers, L’Angleterre engage une armée de mercenaires et entre en guerre avec la Birmanie. Arthur Bowman, un sergent aguerri, est choisi pour mener une mission secrète afin de protéger ce qu’il pense être les intérêts de la Couronne. Malgré des combats acharnés, lui et ses dix compagnons sont capturés et emprisonnés par des « Indigènes » dans la jungle. Ils se trouvent alors soumis à un régime innommable fait de bravades, de tortures et d’exécution.
Cependant, à l’issue de la guerre ils sont libérés mais l’armée régulière ne conserve aucune trace. Cela signifie que pour la Couronne, leur mission n’a jamais existé et qu’eux mêmes sont considérés comme disparus ou morts. Arthur Bowman est plus intrigué encore lorsqu’il découvre quelques années plus tard des meurtres en série d’une indicible horreur. Par recoupements d’indices, le sergent est persuadé que les meurtres sont commis par un des anciens prisonniers de sa compagnie. Il n’a alors de cesse de le retrouver. A cette fin il parcourt l’Angleterre puis le Nouveau Monde pour le retrouver jusqu’au moment où enfin la vérité éclate…
Trois mille chevaux vapeur n’est pas seulement un roman policier. Il est aussi un récit d’aventure qui mène le lecteur, à bout de souffle, d’un continent à l’autre. D’abord en Asie où celui-ci embarque avec Arthur Bowman. Il est témoin des scènes de combats et de violences inouïes liées à la condition de vie des marins soldats. Le lecteur suit ensuite ce dernier, devenu policier, dans les bouches d’égouts et les bas quartiers du Londres du XIXème siècle. Puis le lecteur finit sa course dans le Nouveau Monde où il avance à dos de cheval avec un Arthur Bowman devenu paria sur cette nouvelle terre.
La description du paysage d’une Amérique naissante est sublimée. La frontière entre le connu et le wilderness est en train d’être brouillée…

En conclusion, il est sans conteste qu’avec ce récit, Antonin Varenne nous offre une intense satisfaction de lecture. Il force son intrigue à tenir sur un équilibre parfait entre le suspens engendré par le genre policier et une ode à la nature tant sauvage que cruelle du Nouveau Monde, terre des possibles et des reconstructions…


Editeurs : Le livre de Poche, 2016
690 pages
8,30 €

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Les yeux verts , Récit de Li Lamarre, Illustré par Odile Santi


Destin de chat

Petite Neige est une toute petite chatonne blanche qui passe sa journée à dormir au chaud bien à l’abri dans une petite maison japonaise traditionnelle. Le soir, elle se promène sous l’œil attentif de la Lune. Elle joue et s’amuse avec ses autres amis chats.
Cependant, la vie n’est pas du tout rose pour notre petite espiègle. En grandissant, Neige est adoptée loin de son lieu de naissance. Attristée par l’éloignement, elle est de surcroît laissée à l’abandon par les nouveaux adoptants. Alors Neige décide de s’enfuir et commence pour elle un long périple car la vie dehors est pleine de dangers mais aussi de promesses. Neige décide coûte que coûte de préserver sa liberté malgré la rigueur de l’hiver, le froid et la faim.
Neige rencontrera des chats, des oiseaux. Chacun devient un adjuvant et la guide vers la réalisation de son destin. Curieusement, à chaque pas qui la mène vers la liberté, ses yeux changent progressivement de couleur pour devenir verts… Serait-ce le signe du chat libre ? Mystère…
Le récit est plein de rebondissement. Li Lamarre maintient le lecteur en alerte qu’il soit grand ou petit. L’histoire est magnifiée et transfigurée par le talent d’illustratrice de Odile Santi. Cette dernière nous révèle des pages couleur pastel faisant écho aux estampes japonaises. La douceur des couleurs évoque la fragilité et l’innocence de Neige dont la blancheur contraste avec ce monde en perpétuelle mutation au gré des saisons.
Il va sans dire que Les yeux verts est un présent magnifique à remettre dans toutes les mains. Il égaye, subjugue par son univers doux et estompé rendu vivant par Neige, tutélaire de ce royaume intermédiaire entre l’enfance et l’âge d’homme.


Editeurs : Courtes et Longues, 2017
19,90 €
A partir de 7 ans

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