Quelques – uns des cent regrets de Philippe Claudel


Chronique d’Abigail

Tandis qu’une crue aussi mystérieuse qu’imprévue change la petite ville en une annonce de déluge, le narrateur, lui, s’en revient vers elle, son lieu de naissance, son alpha. C’est qu’il n’y est pas revenu  seize années durant…
Ce voyage de retour, retour sur soi, sur le temps passé perdu et envolé, se veut une boucle appelée à se fermer une fois pour toute, comme doivent un jour se refermer d’antiques blessures.
La pluie incessante s’abat sur la ville comme un remord. Elle tombe du ciel, nettoie et bénit, gomme et efface, fait disparaitre dans le courant êtres et choses. L’eau qui monte envahit les rues, isole les lieux, les coupe du monde et du temps, et change l’ensemble en un immense arche de Noé. Car le narrateur revient là pour remonter dans le temps, dans la mémoire, puisque le temps est arrivé où il lui faut sonder son passé, regarder dans le fond du gouffre pour donner une possibilité à son avenir. Car sa vie ne se vit qu’en demi teinte et en semi échecs…
L’eau qui lave, qui fait la toilette des morts, ici celle de la mère défunte, c’est aussi le cumul des larmes jamais versées. C’est l’ultime bénédiction qui autorisera une nouvelle alliance: celle entre le narrateur et le souvenir embrumé de la mère disparue. Celle entre le narrateur et son âme, chargée de l’amer du souvenir, tel un fardeau muet porté depuis trop d’années.
Pour l’aider à traverser ce fleuve, celui de la Mémoire, deux étranges Charron vont accompagner notre narrateur. Le premier possède l’hôtel de l’Industrie, lieu fantomatique qui abrite les égarés, offre refuge à ceux que leur raison fêlée a transformé en souvenirs, souvenirs d’eux-mêmes, figés sur un temps arrêté pour toujours. Jos Sanglard, propriétaire des lieux, hôte inattendu, révèle une intarissable bonté et voue à son épouse un amour coupable.
le second passeur sera le curé: » Vous êtes-vous demandé, vous, pourquoi votre mère était morte? ». Cet étrange personnage lance les mots comme autant de vrilles qui fourragent l’âme et la conscience du narrateur, l’emmènent malgré lui vers l’introspection, interrogent l’obscure raison de la rupture. C’est sous la surface opaque des eaux charriées qu’il s’agit de plonger.
Le lecteur doit patienter pour connaître la genèse de l’effacement du lien, de sa dissolution entre la mère et le fils. Pour discerner les motifs d’un si long silence que la mort vient prolonger. Il y a une sorte de construction circulaire dans le propos à l’image de ce qui se dé roule dans la conscience du narrateur, dans une introspection qui tourne autour du pot… Autour du noeud gordien de l’inavouable. Les motifs profonds se déroulent mais avec lenteur alors qu’imperceptiblement la décrue s’amorce.
Emmené sur une barque, le narrateur convoie la mère morte vers l’île cimetière, remonte le fleuve de Mémoire qui mène au dernier repos, au caveau familial désert. Car ses grands parents ne s’y trouvent plus, leurs os ont été incinérés par leur fille… Le narrateur flotte sur ces eaux ultimes comme sur un souvenir de liquide amniotique. Il se remémore la beauté fanée de sa mère trop jeune, sa vie discrète, les sourires en coin, le grand père mutique, hostile, imposant qui les ignorait, lui et sa mère… Tout est puzzle.
Le passé du tête à tête longtemps heureux avec sa mère lui revient, le quotidien laborieux… Jusqu’à la transgression de l’adolescent, la fatale question: » Qui est mon père? ». Interrogatoire entêté, qui changea la Madone en Putain…
Le cercle se ressert; le narrateur revient dans l’appartement, ses odeurs, ses fantômes. C’est son intuition qui lui fera connaître la réponse informulable, celle qu’il avait tenté d’arracher. Au silence de l’une se fit écho le silence fatal du second.
Seule l’acceptation de ce savoir qu’il entrevoit sans le formuler réparera le narrateur, libérera la ville de la montée des eaux…
Ce roman court, écrit à la perfection, évoque une tragédie moderne dans son dépouillement par ce passionnant face à face d’une conscience avec elle même. Et rappelle la fragilité des vies, de la bascule vers l’ineffable qui les change en destin.


Le livre de Poche, 2017
154 pages

6,30 euros

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Ecoute la pluie de Michèle Lesbre


« Il pleut dans mon coeur comme il pleut sur la ville« 

C’est le soir. Une femme consulte sa montre. Elle se dit qu’il est temps de quitter son travail et de prendre le train pour rejoindre Nantes. Elle doit, une fois dans cette ville, se rendre à l’hôtel des Embruns pour retrouver son amoureux, un photographe, l’homme de sa vie.
Elle se retrouve sur le quai de métro. Un vieil homme est à ses côtés. Elle le remarque à cause de sa canne et de son imperméable jaune. Et puis, il lui sourit :

« A un moment, mon regard a croisé le sien. Il m’a souri, je lui ai souri aussi. Il avait une allure assez délurée malgré la canne et sa voussure, une sorte d’élégance fragile, quelque chose de désuet mais de charmant. »

Cependant, la narratrice, à cet instant, est à mille lieux de deviner ce qui allait se produire : l’homme, d’un geste, se jette sur les rails, tout en lui souriant comme s’il voulait qu’elle l’accompagne dans son dernier voyage, dans ce bond vers l’irréversible :

« Le vieil homme s’est tourné vers moi avec toujours ce sourire limpide, j’ai cru qu’il allait me demander quelque chose, mais il a sauté sur les rails comme un enfant qui enjambe un buisson, avec la même légèreté. »

Le suicide du vieil homme clôt le premier chapitre d’un court roman. Dans un style élégant et plein de grâce, Michèle Lesbre accompagne la narratrice dans une descente en elle –même pour ensuite offrir au lecteur la quintessence des sentiments et émotions de cette femme, piégée, prise au dépourvu à un moment fait de trouble et de fragilité.
La tragédie du vieil homme devient un élément déclencheur. Il provoque un effondrement intérieur. La jeune femme est dépouillée de ses espoirs et attentes quant à ses amours en déliquescence.
Le lecteur aura deviné. Le rendez-vous avec l’amant n’a pas eu lieu. La narratrice consciente de cet « échec », tente de s’expliquer au travers d’un monologue proche de la complainte. Elle confie à l’amant ses chancèllements, ses faiblesses et dépendances à son égard. Dans ce murmure mélancolique, la femme exprime sa souffrance et sa solitude face à une relation qui peine à trouver un équilibre tant l’homme la tient à l’écart de sa vie.
Le roman se déroule sur un temps assez court puisque l’errance de la femme dure toute une nuit. Elle déambule dans un Paris noctambule qui, malgré ses charmes, ne peut la retenir. Dans cette nuit d’insomnie, elle fait le bilan de sa vie.
Ecoute la pluie est la description d’un moment où le banal cesse de l’être. L’extraordinaire s’invite de façon impromptue dans des existences tranquilles pour en bouleverser leur cours, laissant des êtres au carrefour des chemins :

« J’attendais la prochaine rame de métro. Sur le mur de faïence, des traces de sang séché dessinaient un relief sauvage où se lisait la violence ordinaire. Il me semble maintenant que le vieil homme, l’affiche et les traces de sang, cette proximité hasardeuse, annonçait ce qui allait devenir quelques secondes plus tard, mais dans l’instant je n’ai rien perçu dans menace, j’étais dans la parenthèse de l’attente, j’avais un train à prendre pour te rejoindre, j’étais déjà un peu en retard. »

Ecoute la pluie, malgré le suicide d’un homme, est une ode à la vie. Ecrit non pas dans un style élégiaque, le roman accuse une certaine gravité. Il décrit avec poésie la vie qui passe et le temps du lâcher prise. La jeune femme, au cours de cette descente nocturne en soi, revient, métamorphosée, à la lumière de l’aube. Bien que la douleur imprime sa marque, bien que au dehors, la pluie batte son plein, la narratrice parvient à la sagesse ultime : vivre à tout prix.

«  (…) je te laisse un message, un message que sans doute tu ne comprendras pas, pas tout de suite, sans les mots habituels et un peu usés qui ne sont sans doute plus à la hauteur, un message qui cependant me contient tout entière, où je tente de te dire que nous devons inventer autre chose, que je veux autre chose, parce que nous sommes vivants,

Ecoute la pluie… »

Michèle Lesbre nous offre là une véritable prouesse littéraire grâce non seulement à l’originalité de l’intrigue mais aussi à la beauté de la langue. Elle a su concilier un style dépouillé, épuré et l’envie dévorante de la narratrice, traversée par la violence de ses émotions.

Un vrai plaisir de lecture.
Une véritable jouissance littéraire pour les amoureux des Belles Lettres.


Editeurs : Sabine Wespieser, 2013
100 pages
14 €

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La nature exposée de Erri De Luca


Le Sacré et le Profane

Le personnage est aussi le narrateur du récit. C’est un homme taciturne, lourd d’expériences et pétri de vécu. Il vit seul dans un petit village au pied des montagnes. Sculpteur de métier, il a aussi une très grande connaissance des routes de montagnes et des caprices de la nature. Aussi, il participe avec quelques amis pour amener des clandestins au delà des montagnes, de l’autre côté de la frontière moyennant une contribution financière. Mais, contrairement aux autres, notre protagoniste restitue l’argent à ses « clients » une fois que ceux-ci arrivent à destination. Cette bonté d’âme est découverte et l’homme doit quitter son village. Il trouve refuge au bord de la mer. C’est dans ce lieu d’exil que lui parvient une commande particulière : il s’agit de restaurer une croix en marbre :

« Comme tu peux le voir, il s’agit d’une œuvre digne d’un maître de la Renaissance. Aujourd’hui, l’Eglise veut récupérer l’original. Il s’agit de retirer le drapé. »
L’objectif est de retrouver la sculpture d’origine avec un crucifié nu sur sa croix »

Mais alors, cela va poser un problème technique : l’enlèvement du drapé en marbre abîmera la nature :

« J’examine la couverture en pierre différente, elle semble bien ancrée sur les hanches et sur la nudité. Je lui dis qu’en la retirant on abîmera forcément la nature.
« Quelle nature ? »
La nature, le sexe, c’est ainsi qu’on nomme la nudité des hommes et des femmes chez moi. »

Ainsi le défi est lancé à notre personnage. Ce dernier va se lancer dans la restauration de cette Crucifixion qui le mènera vers une quête intérieure et spirituelle dont il en sortira grandi en tant qu’artiste.
La nature exposée n’est pas seulement un roman sur la fragilité d’une divinité sacrifiée. Le lecteur connaît bien les tourments et les interrogations de l’écrivain Erri De Luca à l’endroit de l’humaine condition. Il ne s’agit nullement ici d’une hagiographie du Christ ni d’ une initiation à la théologie de la Croix. L’auteur s’intéresse au sens de l’art et réfléchit sur les possibilités que la création artistique peut mettre en œuvre pour faire accéder l’homme à un stade supérieur de la connaissance métaphysique et spirituelle.
Ainsi, pour porter l’œuvre vers le paroxysme du Beau, le protagoniste enquête sur les traces et vestiges laissés par le sculpteur de l’œuvre, décédé peu après la réalisation de son Christ. Pour mettre ses pas dans ceux du défunt, pour continuer cette œuvre en la menant vers la perfection, le narrateur questionne, interroge le sens de chaque trace laissée par son prédécesseur.

« Je cherche un médecin, un dermatologue, pas pour moi. J’ai fait une découverte sur la statue. Avec ma main, je retire la poussière de marbre tombée sur les pieds du crucifié. Et là, je sens au toucher comme de petits écailles. Je ne les sens que sur les pieds. (…) Je dois prévenir le curé. Je lui demande l’adresse d’un dermatologue.
« Un dermatologue pour une statue. Je n’avais encore jamais entendu çà », et il vient vérifier. Il tâte, souffle sur ses doigts et tâte à nouveau. Il me regarde et sourit.
« Ce n’est pas une maladie, ce n’est pas de la lèpre. Ce sont des écailles. Il est en train de devenir poisson, d’après le sculpteur ». Il voit que je ne comprends pas.
« Le poisson est le premier symbole chrétien. On le trouve dans les catacombes. Il vient du grec Iesus Christos teu’uios soter, « poisson ». Le sculpteur voit la transformation du corps en symbole de salut au moment de la mort »

Le roman dépasse le caractère théologique. Erri De Luca va plus loin. Dans son récit, le personnage, pour mener à la Beauté absolue la mission qu’il a en charge, a recours à l’aide d’un prêtre, d’un Rabbin et d’un ouvrier musulman, celui-là même qui va lui remettre le marbre le plus pur pour son travail.
Cette volonté œcuménique dans la quête du sens et de la création ne rapproche pas le narrateur du divin mais de lui-même. L’histoire christique est ici réappropriée par le sculpteur. Comprendre le crucifié est selon lui comprendre la tragique destinée de chaque être humain et du même coup la sienne propre. Cela éclaire ses actions passées et futures. Cela met en lumière sa nature profonde et humaine. Cela l’expose à la contrition, à une blessure volontaire –physique et psychique –et enfin, à la solitude. Car l’art, le Beau ne sont pas facilement accessibles. Pour restaurer cette œuvre, le narrateur doit comprendre sa motivation pour ce travail qui dépasse toutes celles qu’il a vécues jusqu’à présent. Il oscille entre l’étonnement du profane et la volonté de comprendre un pan du sacré qui s’offre à lui au travers d’une dramaturgie sacrificielle inscrite par son prédécesseur dans sa sculpture.
Erri De Luca offre là un magnifique roman dont les dernières pages attestent de façon grandiloquente la nature duelle et tourmentée de l’homme face à la création d’art qui fait étrangement écho au combat de Jacob contre l’Ange.
La nature exposée est un roman dans lequel l’auteur exprime son amour, son espoir en l’homme, être fragile et arc bouté, bravant la souffrance pour pouvoir se hisser jusqu’au firmament dans le seul but de tutoyer le divin.


Roman traduit de l’Italien par Danièle Valin
Editeurs : Gallimard, Coll. »Du monde entier », 2017
16,50 €

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Maus de Art Spiegelman

maus

Histoire de mon père

« Maus, c’est l’histoire du voyage au bout de la nuit d’un juif polonais, le génocide à la première personne. Une B.D. pour ne pas oublier. »

Il est très rare que le Monde de Trân cite Télérama… Cependant, force est de constater que ces mots sonnent justes en ce qui concerne ce roman graphique, le premier du genre, publié en 1992 et qui a valu le Prix Pulitzer à son auteur.

Le Monde de Trân tient à remercier vivement un collègue et ami littéraire N. R. Il se reconnaitra. Il m’a fait découvrir ce magnifique écrit. Comme quoi, la lecture fait voyager. La littérature nous offre un monde, des gens et une diversité d’approches, de points de vue et de lectures… Un grand merci à N.R.

De quoi nous parle Maus ?

Dans un style graphique, Artie tient la plume et pousse son père, un rescapé juif polonais des camps de la mort, à raconter son histoire. L’homme, vieillissant, entre en scène et évoque sa vie avant l’avènement du nazisme. Jeune homme séduisant et fringuant, il se prépare à épouser sa riche fiancée. Après les noces, le jeune marié rejoint les affaires et fait fructifier l’entreprise de son beau –père. Tout est trop beau pour être vrai. L’ombre du nazisme plane sur ce bonheur. L’atmosphère devient délétère. Les sentiments antisémites ne sont plus considérés comme honteux. Au contraire, on s’en délecte. On vocifère ses insultes racistes sans culpabilité. On devient décomplexé jusqu’à ce que la Pologne soit annexée. Hitler devient chancelier. La seconde guerre mondiale emporte la famille Spiegelman dans le tourbillon tragique de l’Histoire. Artie retrace avec minutie les faits. Il traque sans pitié la mémoire défaillante de son père. Il va jusqu’à harceler le vieil homme pour qu’il lui parle de sa mère. En effet, derrière la quête de vérité et du devoir de mémoire, Artie, représentant de la deuxième génération après l’Holocauste, veut comprendre et désire se réapproprier l’histoire d’Anja, sa mère qui s’est suicidée alors qu’il était encore un tout jeune homme. Peu à peu le voile se lève sur l’Histoire des Juifs Polonais mais aussi sur la petite histoire, celle de sa mère et celle de son frère, disparu bien avant sa naissance.

Ecrit en 1992 alors que la littérature traitant le sujet de l’Holocauste se cantonne dans la forme classique de la prose, Maus créait la surprise. Il jette un pavé dans la mare en désacralisant et la forme et la thématique. En écrivant l’Holocauste sous l’égide d’une B.D., il brave les esprits des belles lettres et désacralise l’un des génocides qui a ébranlé le 20ème siècle.

Son approche est intéressante à plus d’un titre. Il met à l’écart toute forme de doloris d’autant plus qu’il s’agit ici d’un récit fortement autobiographique. Plus encore, il opte pour un graphisme simple et pauvre en chromatique. Les couleurs dominantes sont binaires : le noir et le blanc. Le monde devient un échiquier. Le manichéisme des couleurs renforce l’impossible échappatoire pour ces victimes. Elles sont faites comme des rats. Et effectivement, sans jeu de mots, les personnages sont tantôt des rats, sensés représentés des Juifs qui cherchent à échapper en vain aux griffes de chats féroces qui sont ici des nazis. Le procédé de l’animalisation –et le lecteur le sait depuis qu’il a en tête le récit de Primo Levi –souligne le processus de déshumanisation dans les camps de la mort qu’ils soient à Auschwitz -Birkenau ou en Europe de l’Est lors du génocide perpétré en Bosnie Herzégovine.

Maus est une vraie découverte. Publié il y a de cela 25 ans, il est devenu un classique à (re)découvrir.


Traduit de l’Anglais par Judith Ertel
Lettrage d’Anne Delobel
Editeurs : Flammarion, 1992

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Un mirage finlandais de Kjell Westö

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Le jour d’avant

Dans ce roman fleuve de 519 pages, Kjell Westö nous offre un récit d’une très grande facture. En effet, il a su, comme nous le verrons, allier la dimension historique, sociale à la richesse romanesque. Notre intérêt est sans cesse suscité et stimulé par l’intrigue et les péripéties que l’auteur nous réserve. Mais de quoi s’agit-il ?

Nous sommes en 1938 dans le salon de l’avocat Thune. Comme chaque semaine, ce jour marque un rituel : celui où Thune rassemble ses quelques amis pour débattre et discuter des actualités du monde. Ils s’installent confortablement dans l’office « pour se lancer dans des délibérations longues et approfondies … ». Et effectivement, il y a de quoi alimenter les conversations entre gentlemen. En effet, au fil des pages, les inquiétudes et les peurs se dessinent d’autant plus que l’Allemagne nazie est en train de devenir la Maîtresse du Monde. L’ombre du Führer pèse sur les convives. Et on en vient à parler du scandale dans la préparation des jeux Olympiques de 1936 et de l’attitude antisémite de la Finlande face à son athlète d’origine juif, Abraham Tokasier. Ceci est dû à la lâcheté des Finlandais qui ne voudraient « froisser leurs amis allemands présents dans les tribunes en décernant une médaille à un Juif ». Les avis des protagonistes de Kjell Westö divergent et chacun laissera tomber le masque avec la montée en puissance de Hitler et le nazisme en Europe.

C’est précisément ce mercredi 16 Mars que tout bascule dans la vie de la discrète madame Wiik. Celle-ci est une sténodactylo qui travaille pour Thune. Matilda de son prénom partage sa vie entre le bureau de l’avocat et son appartement de célibataire. Le lecteur détecte une forme de dédoublement de la personnalité chez la jeune femme férue de cinéma à l’eau de rose. Cependant, rien n’éveille le soupçon du lecteur jusqu’à ce qu’il soit confronté à un passage clé du roman : Matilda, en montant les escaliers menant chez son employeur se fige soudain, elle semble reconnaître la voix de son ancien tortionnaire :

« Elle s’était figée dans l’escalier. Elle entendit des pas rapides, la porte à l’étage se fermer. Les voix s’effilochèrent en marmonnement qui eux –mêmes s’estompèrent lorsque les hommes quittèrent le vestibule pour pénétrer dans le bureau de Thune. Matilda demeurait immobile, le silence tombait autour d’elle, sourd et sépulcral. Elle sentait le froid jusque dans les moindres recoins de son corps, avait l’impression d’avoir les jambes en coton, vacillantes, comme si plus que jamais elles ne pourraient la porter. »

Le compte à rebours est lancé. Madame Wiik tisse sa toile, cale son comportement sur le but à atteindre, conditionne ses émotions et gestes pour piéger sa proie. L’issue, on s’en doute, ne peut qu’être fatale…

Un mirage finlandais met le focus sur la vie de Madame Wiik. Les bribes de son passé reviennent à la surface pour permettre au lecteur de comprendre non seulement son histoire, le drame qu’elle (et son frère, par ricochet) a pu vivre mais aussi sa détermination à se venger quitte à s’anéantir à son tour dans le tourbillon de l’Histoire. Kjell Westö a su, avec brio, ressusciter le passé de la Finlande, la guerre civile qui l’a ravagée et la déportation des sympathisants communistes dans des camps. Il a aussi souligné la fascination de certains milieux intellectuels à l’endroit du nazisme lorsque ce parti politique se trouva à son apogée quelques années avant la grande guerre. Les purges, la nuit de cristal, l’Anchluss et l’annexion de la Pologne sont ici évoqués. Nous sommes à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. La catastrophe est donc imminente et chacun doit choisir son camp. Madame Wiik, par son geste et par sa décision devient la victime expiatoire d’une Finlande qui oscille entre un passé encore douloureux et un avenir sombre, alliée de l’Allemagne nazie puis en guerre contre l’URSS. Le drame de Madame Wiik est une prémisse à la position chancelante d’un pays encore fragilisé après son indépendance en 1917. Il ne faut pas oublier que le roman débute en 1938 soit vingt ans après la proclamation de l’indépendance du pays…

Le mirage finlandais est un roman de très haute facture. Sans être un roman historique, il a su être suffisamment romanesque pour trouver l’adhésion du lecteur à sa prose poétique. Mais Kjell Westö souligne aussi son engagement pour l’équité et la justice morale. Ainsi, son roman a réhabilité Abraham Tokazier :

« Soixante –quinze ans plus tard, Kjell Westö mentionne ce tragique événement dans Un mirage finlandais, publié en Suède et en Finlande en 2013. Dès la parution du roman, la presse s’empare du sujet et le scandale éclate : la Fédération nationale d’athlétisme présente ses excuses aux descendants d’Abraham Tokazier et lui accorde la victoire à titre posthume ».

Le roman a donc parfois rempli son noble objectif : celui de redresser les torts.


Roman traduit du suédois par Jean –Baptiste Coursaud
Editeurs : Autrement Littératures, 2016
519 pages
23 €

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Le mobile de Javier Cercas

cercas
Tel est pris qui croyait prendre

Chronique d’Abigail

Alvaro est un être solitaire, à la vie bien réglée. Lorsqu’il n’exerce pas à mi temps en tant que conseiller juridique, chacune de ses activités obéit au rythme du métronome. En effet, Alvaro a l’obligation d’être économe de son temps, car ce dernier est dûment employé et ne sert qu’un seul et noble objectif: permettre à notre homme de se vouer intégralement à sa vocation, à la réalisation du Grand Oeuvre qui le sortira de l’obscurité, le chef d’oeuvre qu’il est forcément appelé à réaliser… Car Alvaro, sous l’égide de Flaubert, son maître, sa référence du génie littéraire, admet l’infime parcelle d’inspiration contre une dose non négligeable de transpiration…
Alors Alvaro organise toute sa vie autour de sa vocation à écrire, soumet ses heures à la réalisation de ce qu’il doit accomplir, réduit la marge de sa vie sociale afin d’aller vers sa grande transmutation en écrivain inspiré. Oui, il lui faut devenir cet être rare, élu.
Néanmoins, une délicate question se pose et s’impose à Alvaro; celle de la forme. Quelle est celle privilégiée par les Muses? L’exigence des vers? La rigueur de la prose? Il faut opter pour celle qui servira au mieux et le plus noblement la matière du récit car… Le mot est lâché! Voilà le noeud gordien de l’écriture; trouver la matière, le sujet.
Sous couvert d’une habile réflexion sur l’inspiration littéraire, Javier Cercas construit un récit gigogne, bref et percutant comme une nouvelle. Il élabore une vertigineuse mise en abyme, dont la mécanique rodée ne tournera pas dans la direction espérée par le personnage. Les personnages d’un récit de fiction, d’ailleurs, n’échappent-ils pas toujours un peu à leur auteur? Ne suivent-ils pas le cours de leur propre destin?
Alvaro a une idée; il se procurera le matériau de son intrigue dans le réel le plus proche, le plus familier. Ses voisins. Sans s’en douter, ces derniers seront les protagonistes  de son récit, et la réalité se changera en fiction par la magie de l’écriture. Il suffira alors à l’habile Alvaro de se rapprocher d’eux; d’entrer suffisamment dans leurs vies, leurs secrets pour leur insuffler réflexions et enchaînements d’actions. Il se veut démiurge, créateur d’un univers dans lequel lui seul, omniscient, sait par avance comment tout doit se dérouler.
Il a tout prévu; le couple aux abois, le vieil homme acariatre et son bas de laine, le mobile du meurtre. Il n’a plus qu’à ensemencer l’esprit des protagonistes, noter leurs faits et gestes, les voir glisser vers l’idée vénéneuse du crime crapuleux. Sauf que… Sauf que le vivant échappe aux prédictions de l’esprit enfiévré. Possédé par son plan, Alvaro le voit lui échapper. L’intrigue progresse vers un dénouement imprévu… Et échappe à son instigateur.
Ce roman efficace s’avère passionnant par l’effet miroir entre le réel et la fiction, les cartes se brouillent, et l’on ne sait plus lequel induit l’autre. Une intrigue à tiroirs qui vient nourrir la réflexion sur la provenance de cet obscur objet littéraire…


Roman traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic.
Editeurs: Actes Sud, 2016
85 pages
13,80 euros

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Entre les jours de Andrew Porter

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Chronique d’Abigail

Entre les Jours est la chronique d’une implosion familiale. Non pas selon une modalité spectaculaire et explosive, mais par un effet d’accumulation de menus faits, de petites contrariétés, le cumul de micro instants qui finissent par s’effilocher. Par filer comme autant de grains de sable entre les doigts.
Cette façon de s’échapper à soi, de voir s’échapper sa propre vie, sans pouvoir en cerner les mécanismes, se trouve au coeur de ce premier roman.
Andrew Porter immerge aussi le lecteur dans une contemporanéité, dans une cellule familiale actuelle, régie par des codes de communication ancrés dans la modernité. Dans des individualismes juxtaposés.  Ici les relations familiales sont interrogées dans leur signification, leur légitimité, leur raison d’être. Ce qui peut les cimenter se voit remis en cause.
Ce qui relie les différents membres de la famille Harding semble précisément être une interrogation; celle sur la raison d’être ensemble, celle sur l’origine de l’élément fatidique qui mène à la dilution du lien. Celle, aussi, sur un passage du temps qui paraît être le Maître des Illusions, qui érode subtilement et sûrement les sentiments.
D’emblée, il y a une sensation de vacuité qui plane sur le roman. Sur les personnages. La séquence d’ouverture montre Elson, le père, seul, dans un lieu anonyme, où il vient boire un verre après sa journée de travail. Cet espace symbolise une façon, pour le personnage, de demeurer dans le retrait, dans une passivité et une interrogation qui vont le pourchasser durant l’intrigue. Celle ci se resserre autour d’un mystère; la disparition de Chloé, la fille cadette, et le drame énigmatique qui a conduit à son exclusion de l’Université et l’a poussée à s’enfuir avec Raja, le garçon dont elle est éprise.
Il y a aussi Richard, le fils de la famille, poète, être incertain et flottant. Ce grand frère est une figure de funambule, en équilibre sur un fil, tiraillé par les choix à accomplir pour lui-même, par sa loyauté vis à vis de sa jeune soeur,par le souvenir de sa complicité passée avec sa mère, Cadence.
En fait, tous ces personnages dansent un ballet, se frôlent, se repoussent, s’attirent et doutent. Ils finissent par se heurter dans le paroxysme de la tension et de l’inquiétude. Jusqu’à la fin des illusions. Chacun considère le parcours de son existence, interroge l’instant du déraillement, cherche la seconde de la sortie de route…Quel virage, à quel moment, quelle cécité sur l’autre fait passer du besoin, du désir à l’indifférence?
C’est une riche réflexion tant sur le temps, que sur la construction d’une identité, mouvante, d’une quête d’autonomie de chaque élément de la cellule familiale. La tendresse continue-t-elle d’exister dans l’éloignement, dans le souvenir toujours plus lointain de la vie commune? Qu’est-ce qui empêche, au final, de devenir des étrangers? Quelle alchimie des émotions?
Andrew Porter dissèque la série des compromissions, des marchandages avec soi-même qui empêchent, qui étouffent, qui servent d’excuse…Car il faut du courage pour s’aimer, pour continuer à s’aimer, pour vouloir continuer à s’aimer… Et, parfois, rompre et lacérer les coeurs devient la condition du contrat, celui qui permet de s’inventer une identité…


Roman traduit de l’Américain par France Camus -Pichon 
Editions de l’Olivier, 2014
391 pages
23 euros

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