Le musée de l’inhumanité de William H.Gass

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L’étrange destin de monsieur Joseph Skizzen

« La maison gothique où il vivait avec sa mère possédait plusieurs combles, et Joseph Skizzen avait décidé de consacrer l’un d’eux aux ouvrages et aux coupures de journaux qui composaient son autre passe –temps : le musée de l’Inhumanité. Il avait péniblement écrit ce nom sur une grande carte blanche qu’il avait punaisée à sa porte. Ça ne le gênait pas d’agir ainsi, car lui seul y était invité. »

Ainsi le lecteur fait-il connaissance avec l’étrange personnage, Monsieur Joseph Skizzen, un professeur aux relations compliquées avec lui-même et avec sa mère. En effet, Joseph Skizzen est d’origine autrichienne. Cependant, son père a tant de fois changé l’identité de la famille, la faisant tantôt passer pour une famille juive fuyant le régime nazi ou encore anglaise afin d’être mieux « assimilée » à la population locale. Ce père réinvente ainsi sans cesse l’histoire familiale et par ce fait, joue à cache-cache avec l’identité encore fragile de ses enfants. La mère de Joseph a beaucoup souffert et maintient jusqu’au bout ses origines autrichiennes.

Mais tout ne s’arrête pas là. La famille, grâce à l’instabilité de ce père, déménage et vogue de continent en continent pour se résoudre finalement à prendre la poudre d’escampette laissant une femme désœuvrée, une fille à la rancune rentrée et un fils, Joseph, en proie à un sentiment d’abandon et de culpabilité. Est-ce cela qui fait de Joseph un homme qui s’attèle à rendre son destin insignifiant ? Car on l’aura compris : il n’existe chez Joseph aucune ambition ni aucun désir de devenir important. Seul compte sa collection de « trophées » montrant la perfectibilité de la race humaine et sa nature fondamentalement mauvaise. Aussi, notre homme s’attèle à comprendre ce qui est pour lui une énigme philosophique à savoir la pérennisation de l’espèce humaine envers et contre tout :

« L’hypothèse de Joseph Skizzen selon laquelle l’humanité pourrait ne pas survivre à sa propre nature dissolue et meurtrière a été supplantée par le soupçon qu’elle y parvienne néanmoins »

Décrié par certaines critiques littéraires (« L’Appel de Hitler » de Steven Sampson. Article publié dans le n°1128 (16 Mai 2015 de la Nouvelle Quinzaine Littéraire), ce troisième roman de William H.Gass sonne comme le récit d’une perte ou d’un mensonge. La « carence » du père et sa désertion ont probablement eu raison de la foi de Joseph dans le genre humain. Cependant, effectivement le lecteur peut trouver dans Le musée de l’inhumanité une certaine désillusion face au nazisme et aux opportunités offertes par le pays d’accueil…

Quoiqu’il en soit, William H.Gass offre ici un roman complexe dans lequel il travaille (au sens étymologique du terme) les méandres de la psyché humaine. Il met son protagoniste dans des positions philosophiquement intenables par son inertie et son annihilation volontaire de toutes actions le poussant vers le meilleur, il a su créer le prototype d’un anti héros…

Le musée de l’inhumanité est une œuvre remarquable. Elle est dérangeante, étrange, irritante et sa virtuosité réside dans la non fluctuation de la pensée du personnage. Cependant, ses obsessions quasi pathologiques, la fixité de ses doxas philosophiques ne permettent pas pour autant au lecteur de saisir la vérité sur ce personnage. William H.Gass réussit là un tour de force magistrale…


Roman traduit de l’américain par Claro
Editeurs : Cherche Midi, 2015
573 pages
21 €

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Le fils du vent de Henning Mankell

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L’impossible retour
(Chronique d’Abigail)

Le roman d’Henning Mankell s’ouvre sur un énigmatique prologue; celui de la découverte du meurtre d’une très jeune fille dans la Province Suédoise de la Scannie, en 1878.
Ce crime mystérieux augure d’un ton qui n’est pas sans rappeler celui celui du genre policier dans lequel excella l’auteur… Et pourtant, avant de rassembler les éléments du puzzle, le lecteur devra patienter et entrer dans un récit qui, précisément, n’a rien de policier.
Car, en réalité, tout commence autour de l’existence d’un personnage, Hans Bengler, scientifique raté, médecin contrarié, qui se rêve un destin d’entomologiste, avide de se bâtir une légende personnelle, celle qui le sortirait enfin de l’obscurité de sa vie et de sa condition.
Hanté par ses échecs personnels, par un père honni dont l’image n’a de cesse de le poursuivre, voilà notre homme embarqué pour la lointaine Afrique, puis arpentant le désert du Kalahari sans boussole véritable, à la rencontre d’un destin aveugle dont il décide néanmoins pour la première fois…
Le regard porté par l’écrivain sur Hans Bengler ne comporte aucune aménité particulière. Le lecteur s’accroche aux pas de ce personnage dans un début de roman incertain, au ton réaliste, chirurgical, déparé de toute émotion. Car, on l’aura compris, ce ne sont pas les heurs et malheurs de Hans Bengler qui se trouvent au centre de la véritable intrigue. Mais plutôt ceux d’un jeune garçon, un enfant issu du peuple Bochiman, arraché au sable brûlant du Kalahari par un Bengler qui se met en tête d’en faire, de force, son fils adoptif. Et de lui enseigner une phrase pathétique qui reviendra comme un leitmotiv dans tout le roman, symbole de la déculturation brutale: » Je m’appelle Daniel. Je crois en Dieu ».
L’évocation des théories raciales de l’époque, sous couvert de science exacte, parsèment l’oeuvre et lui confèrent une troublante modernité…
Les propos se construisent à travers le croisement des regards; celui que pose Bengler sur son fils adoptif, rebaptisé Daniel, à la conscience duquel il n’accédera jamais, et celui des européens qui rencontrent ce jeune garçon noir, oscillant entre bêtise, peur et curiosité. L’incompréhension du langage, la violence involontaire exercée sur Daniel pour modifier des habitudes incompréhensibles à Bengler, ainsi du port imposé des chaussures, qui finit par symboliser l’emprisonnement de l’enfant, renforcent le sentiment d’Etrangeté. L’Autre, cet étranger, est celui que l’on voudrait rendre semblable et assimiler afin de réduire son exotisme, de le rendre moins terrifiant, de le sortir de sa supposée sauvagerie…
Puis, le lecteur glisse vers le for intérieur de Daniel, Molo de son vrai nom. A son tour, il décrit les us et coutumes des européens de son point de vue, et l’étrangeté change de camp.
Et c’est là la très grande habileté de Henning Mankell, loin de tout pathos, des propos moralisateurs ou militants. Il opère le glissement d’une conscience vers une autre, permettant de mesurer le delta cruel de l’une à l’autre, tout en renforçant la bouleversante humanité de cet enfant dont, peu à peu, il nous fait toucher du doigt la vibrante douleur intérieure. Celle de cette cicatrisation impossible; déraciné de force, l’enfant parle à ses parents morts, finit par percevoir la présence de ses ancêtres autour de lui, leurs murmures qui lui soufflent de marcher sur l’eau pour les retrouver, au delà de la Mer.
Ce sont ces déchirantes tentatives que raconte l’écrivain. Les échecs répétés  d’un exilé confronté aux ruptures et aux abandons successifs, jusqu’à la folie, jusqu’au dépérissement…
L’épilogue crée le lien et la continuité dans le temps; voilà l’auteur qui raconte l’histoire de Molo/ Daniel à des bochimans rencontrés, en 1995, dans le désert du Kalahari.
Et voilà, par la force des mots, le pouvoir du récit, par cette transmission qui s’opère d’une humanité à l’autre, une âme qui traverse enfin les Mers pour, à nouveau, être portée par les siens en Terre familière.
Terriblement moderne, inscrite dans l’actualité immédiate, ce roman vient rappeler la dimension humaniste d’un écrivain regretté…


Roman traduit du suédois par Agneta Ségol et Pascale Brick – Aïda
Editions du Seuil, 2004
355 pages
7,60 euros

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Un bref mariage de Anuk Arudpragasam

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L’amour en temps de guerre

Un homme, le narrateur ,vit dans un camp de transit car il a fui son village, pris en tenaille entre deux feux ennemis. Lors de cet exode, il a perdu sa mère, tombée sous les tirs. Alors, tant bien que mal, chaque jour, il tente de survivre en aidant les soignants et médecins à remettre sur pieds les victimes de tirs, d’obus…

C’est dans un lieu de fortune qu’il va rencontrer un vieil homme. Ce dernier, sentant sa fin approcher, lui propose de prendre sa fille pour épouse car grâce à ce statut de femme mariée, elle pourrait sans doute échapper aux outrages et violences réservées aux jeunes filles capturées par des soldats. Le jeune homme accepte et commence ainsi le difficile apprentissage de l’amour en tant de guerre où chaque minute est volée à la mort. Entre l’incertitude et la survie, les instants dédiés à la tendresse et à l’amour sont rares d’autant plus que l’ennemi se rapproche et que le camp est livré à coup sûr au feu…

Un bref mariage n’est pas un roman sentimental. Ecrit dans un style dépouillé et souvent cru, il entend refléter les violences perpétrées à l’encontre des civils qui assistent impuissants au spectacle de leur mort. Les premières pages sont saisissantes d’une vérité criante : le travail acharné des médecins pour sauver coûte que coûte des victimes. Comme Sisyphe, médecins, infirmières improvisées, aides de camp roulent leur pierre jour après jour. Ils sauvent aujourd’hui une vie pour la perdre le lendemain.

Un bref mariage est une brèche, un interstice, une occasion donnée au narrateur de s’humaniser, se maintenir dans le monde des vivants avant le basculement final, avant le regret, les pertes et la folie…

En conclusion, bien que le lecteur puisse déplorer le manque de profondeur dans la peinture psychologique des personnages, un goût prononcé (involontaire ?) pour des descriptions interminables de corps mutilés et une impression d’inachèvement, le récit témoigne d’ une maîtrise narrative indéniable de la part d’un très jeune auteur. Pour un premier roman, le talent d’Anuk Arudpragasam est plus que certain. Le lecteur perçoit un art naissant dans la disposition de l’intrigue et dans son agencement. Le style est fluide et percutant.

On attend avec impatience le prochain ouvrage de cet auteur.


Roman traduit de l’Anglais (Sri Lanka) par Elodie Leplat
Editeurs : Gallimard, Coll. « Du monde entier », 2016
237 pages
20 €

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Une balle perdue de Joseph Kessel

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Héros malgré lui

De Joseph Kessel, le lecteur se souvient du Lion. Cependant, l’auteur a aussi donné naissance à ce bref récit, un bijou littéraire tant le style est fluide et tant l’intrigue est émouvante.

La rédaction de ce récit est motivée par une expérience personnelle. En effet, comme Joseph Kessel le confie lui-même dans sa Préface :

« Deux années avant la grande guerre civile d’Espagne, il y eut insurrection dans Barcelone. Mais les rebelles, alors, n’avaient rien contre le régime de la République. Ce qu’ils voulaient c’était l’indépendance de la Catalogne. Le soulèvement répondait à l’instinct d’un vieux peuple. En vérité, les Catalans n’ont jamais accepté leur rattachement à l’Espagne. De siècle en siècle, ils ont pris les armes pour s’en délivrer. Ils essayèrent de nouveau en 1934. (…) Je me trouvais là par hasard et pus suivre les événements au plus près. »

Voilà le contexte. Nous sommes en 1934, Barcelone se révolte et dans son sillage, des hommes jeunes et motivés luttent pour l’indépendance de la Catalane. Parmi eux, se trouve un cireur de chaussures, Alejandro, anarchiste, épris de liberté. L’intrigue est campée dans une atmosphère électrique. Cependant, le jeune garçon ne se soucie guère de la politique. Il se contente de faire son travail sur la grande place de la ville, là où se trouve aussi l’hôtel dans lequel réside une jeune anglaise, Miss Moore. Bien sûr, notre personnage tombe amoureux de cette jeune femme. Il la contemple de loin, rassuré de la voir à l’abri.

De l’insurrection, Alejandro reste prudent. Il n’a pas le tempérament belliqueux et fougueux de son ami Vicente. Il n’est pas fait pour la Révolution :

« Le sang… Je hais le sang. Je ne veux pas qu’on tue les hommes. Il n’y a pas de patrie, je le sais. Espagnols… Catalans… Qu’importe ! Je ne connais que les pauvres gens. »

Mais l’Histoire en décide autrement et par amitié, Alejandro deviendra malgré un franc –tireur pour une cause dont il ne reconnaît la légitimité.

Plus encore, le regard qu’il porte sur cette violence et le meurtre de ses amis par les soldats de la garnison de Barcelone change au fil des jours ainsi que l’amour qu’il porte à la jeune anglaise. Une balle perdue, titre français, renvoie à cette cartouche tirée volontairement par le jeune homme en direction de son aimée. L’indifférence de la jeune fille face au désarroi de la population interpelle notre protagoniste :

« La mort d’un franc –tireur –et quelle mort –on pouvait donc y assister, s’en divertir peut-être, avec assez de sang –froid pour garder en équilibre une fraiche boisson dans une main soignée ? Depuis quand se tenait là cette forme qui soudain lui était odieuse entre toutes ? »

En conclusion, Une balle perdue est un texte très engagé qui interroge la conscience du lecteur et sa posture morale. Ces raisons ont fait de cette œuvre un classique du genre.


Editeurs : Folio, 2015
133 pages
2 €

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Moi et toi de Niccolo Ammaniti

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Chronique d’Abigail

Moi et toi; deux pronoms pour se désigner l’un à l’autre, dans le parfait mouvement de la réciprocité, dans l’intime du tutoiement qui enroule deux êtres dans une même bulle.
Moi et toi titre idéal d’un huis clos de découverte, celui d’un frère qui chemine vers sa demi soeur…
Ce roman de l’auteur transalpin Niccolo Ammaniti emmène le lecteur dans une descente, un voyage de retour vers une séquence dans l’enfance, ou plus précisément, l’adolescence du personnage narrateur, Lorenzo.
Tout commence en un lieu, Ciudale del Friuli, en 2010. Tout se clôturera en ce même endroit, à partir duquel un Lorenzo adulte fait office d’archéologue, et ramène à la clarté du jour un souvenir pas si éloigné, puisque daté de 10 ans à peine.
De plus, l’ouverture à Ciudale del Friuli s’avère significatif puisqu’il concrétise, géographiquement, un point d’ancrage, un endroit familier, commun à un frère et une demi soeur qui se sont connus antérieurement même aux faits relatés. Ce lieu se rapporte à un espace de villégiature rattaché à la mer, à un moment de vacances éloigné des habitudes quotidiennes.
Surtout, ce que Niccolo Ammaniti raconte là, dans le long flash back qui suit l’ouverture, c’est la quête de soi, cet incontournable de la littérature, celle d’un Lorenzo, ado à part, naviguant parmi les mots et les attentes que l’étrange sphère des adultes pose sur lui, à son propos… Lui qui n’a d’yeux que pour sa mère… Le reste du temps, confronté à la marée hostile de ses semblables, il opte pour la stratégie du miroir, pour une modalité de survie dont l’auteur offre la définition en incipit:
«  Le mimétisme batésien se produit lorsqu’une espèce animale inoffensive exploite sa ressemblance avec une espèce nocive (…) sur le même territoire (…) aux yeux des prédateurs, l’espèce imitatrice est associée à l’espèce dangereuse. »  Cette obscure sensation de sa propre étrangeté est celle qui le conduira à élaborer un mensonge. Cet amateur d’histoires en fabrique une de toutes pièces et convainc sa mère, trop heureuse de le croire, qu’il a été convié à un séjour aux skis… En fait, il se transforme en Robinson Crusoé dans le refuge englobant de la cave. Là, englouti tel un Jonas dans le ventre de la baleine, entouré d’un capharnaum d’objets hétéroclites, il finira par se trouver nez à nez avec une indésirable; sa demi soeur, Olivia, plus âgée que lui, occultée dans toutes les conversations parentales…
Cette rencontre avec l’intruse le heurte de plein fouet à la part des non dits, aux secrets des adultes, leurs stratégies mensongères. Voilà une demi soeur surgie là, tel un pantin sorti de sa boite au moment inopportun, envahissant la caverne d’Ali Baba, le fatras de souvenirs hérités de feu la Comtese Nunziente…
Malgré lui, Lorenzo devient un trait d’union. Du passé vers aujourd’hui. Expert en histoires, c’est lui qui berce sa vieille grand mère d’un récit improbable et l’aide à s’endormir… De même, il reçoit les mots d’Olivia qui rebâtit ainsi pour lui des fragments manquants de sa mémoire. La parole devient un cordon ombilical; elle relie, nourrit, reconstruit une racine commune. Olivia fait franchir un cap à Lorenzo; celui où le mythe parental meurt. Tous les deux, blessés de façons différentes, se reconstituent en fratrie clandestine dans l’espace secret de la cave, lieu de régression et d’émerveillement fugace.
Lorenzo adulte gardera Olivia tel un talisman, celui de ce petit mot plié adressé à lui au moment du départ. Avant qu’il ait à lui dire adieu…
Ce texte bref, qui se referme avec un pincement nostalgique au coeur, a fait l’objet d’une adaptation cinématographique par B. Bertolucci.


Roman traduit de l’italien par Myriam Bouzaher
Editions Robert Laffont, 2010
149 pages

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Qui de nous peut juger de Mario Benedetti

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Confusions

Mario Benedetti est né en 1920 et décédé en 2009. C’est un célèbre auteur bien que quelque peu méconnu en France. C’est pourquoi, les éditions Autrement nous offre là un beau présent, à savoir la traduction de son premier roman écrit en 1953 mais inédit en France jusqu’à cette rentrée littéraire 2016…

De quoi s’agit-il ?

Qui de nous peut juger est une traduction française proche du titre original (Quién de nosotros). Il relate l’histoire d’un mari quitté par son épouse, Alice. Celle-ci part rejoindre leur meilleur ami Lucas.

Mais si la substance de l’intrigue se définit en quelques lignes, il ne s’agit nullement d’un récit trivial du triangle amoureux habituel. En effet, l’originalité réside dans la superposition des points de vue. D’abord, le lecteur fait la connaissance du mari délaissé. Puis il entend les confidences d’Alice et enfin il découvre les considérations de Lucas. Dans chaque version la psychologie des personnages se dévoile ainsi que leur fragilité. L’époux, incapable d’être heureux et convaincu qu’Alice a toujours aimé son ami, décide de les réunir quitte à se donner le beau rôle : se sacrifier pour leur bonheur. Mais cette apparente générosité cache un égocentrisme forcené qui ne dit pas son nom. Alice ne s’y trompe pas et sa réponse au mari « bafoué » ne se fait pas attendre. Elle reprend point par point ses arguments et à chaque invective de celui-ci appose une toute autre vérité… Quant à Lucas, il reste un observateur des événements et sa version des faits est la moins probable puisqu’il choisit d’écrire sa « confession » sous la forme d’un roman pour offrir au lecteur sa version.

L’originalité du récit réside dans la polyphonie des voix et dans le genre littéraire choisi par chacun pour relater l’événement. Il y a le genre épistolaire et celui du roman de sorte que le lecteur ne peut parvenir à séparer le bon grain de l’ivraie. Mario Benedetti se joue du lecteur. En même temps, il souligne le caractère subversif du genre littéraire.

En conclusion, si la thématique semble être désuète ou/et galvaudée, force est de constater que l’auteur, en s’inspirant d’un fait banal, a su en construire un récit original…


Roman traduit de l’espagnol (Uruguay) par Serge Mestre
Editeurs : Autrement, 2016
130 pages
15 €

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Beckomberga. Ode à ma famille de Sara Stridsberg

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Voyage au royaume asilaire
(Chronique d’Abigail)

En ce Royaume asilaire, terre insulaire inaccessible, espace clos du souvenir, règne Jim roi sans château ni terres, être charismatique, noyé dans sa propre part d’ombre, amoureux de la mort, habité du seul soleil noir de sa mélancolie.
Ce père, figure rêvée, figure fantasmatique, à peine ancrée dans le réel, cette réalité qui ne semble lui être que douleur, fait l’objet d’une quête éperdue, celle de sa fille Jackie.
Que dire, que raconter de ce père absent, là mais ailleurs, à l’esprit hanté, embrumé d’alcool?
Car, toujours, Jackie enfant, adolescente et, plus tard, adulte, se retourne vers ce pôle, cette étoile du Nord, cet être auquel elle voue un amour et une passion sans bornes.
Le fil conducteur de l’énigmatique roman de Sara Strindsberg, écrivaine et dramaturge Suédoise, est un lieu, l’hôpital de Beckomberga, là où Jim fut longuement interné. Cet endroit, issu du réel, construit en 1932, ville-hôpital, se greffe dans la fiction. Beckomberga est un espace paré de sa limitation et de ses frontières géographiques réelles, mais aussi un lieu d’émergence de l’imaginaire, un espace duquel part une narration nimbée de poésie, d’onirisme:
« Un oiseau de mer blanc plane en solitaire à travers les couloirs de l’hôpital (…) Il est immense et luminescent, et dans mon rêve je lui cours après (…) mais je ne parviens pas à le rattraper (…) il s’enfuit par une fenêtre brisée et se volatilise dans la nuit. »
Le roman de Sara Strindberg épouse une construction spiralaire, et opère un va et vient entre différentes époques autour d’un noyau central: Jim, sa folie, sa désespérance, son désir de mort, mais aussi les visites réitérées de Jackie qui transforme l’hôpital en un lieu d’appartenance, y projette un désir de fusion, élabore une famille imaginaire. Elle raconte un établissement qui appartient au passé, à l’ordre des souvenirs, qui se nimbe de mélancolie, d’un caractère insaisissable, à tout jamais irrécupérable. Ce sentiment de nostalgie, ce never more, se dégage avec force des pages de ce roman.
Ce récit, avec son oscillation pendulaire, passe du passé, de l’autrefois, au présent. Il amène aussi la question douloureuse de l’impact de la folie dans la filiation, lorsque Vita, la mère de Jim, mère dérangée et suicidaire, mère obsédante, revient, telle une Ophélie, de façon obsessionnelle envahir les rêves et les pensées de Jim…
Beckomberga, établissement psychiatrique novateur, qui ferma ses portes en 95, navire de briques rouges, porte aussi avec lui les espérances rattachées à la nouvelle psychiatrie, jusqu’à sa fermeture qui s’inscrivit dans le mouvement de la désinstitutionnalisation. Dès lors, il apparait vide, spectral, peuplé d’ombres et de vents… Il est un personnage à part entière, un espace polarisateur, entre attraction et désir d’éloignement. Jackie adulte y conduit son fils Marion en promenade, arpente le parc désert, l’allée des tilleuls, imagine le fantôme de Jim rôdant silencieusement, l’esprit de tous les anciens patients…
Mais, surtout, il y a cette attente, ce retour permanent, répété vers ce père à l’esprit envolé, et cette question:
« – Est-ce que tu m’as jamais aimée?
– Je l’ignore, Jackie. Je ne sais pas si je t’ai aimée. »
Demeure alors ce manque, ce vide comblé par rien, ce sentiment de défaite.
A tout jamais, ce père restera cet oiseau blanc, cet oiseau de mer, insaisissable, habité de sa seule passion pour la mort, attiré sans fin vers le large de sa propre désespérance.


Roman traduit du suédois par Jean -Baptiste Coursaud
Editeurs: Gallimard, Coll. »Du monde entier », 2016
377 pages
21 euros 

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