Les riches heures de Jacominus Gainsborough de Rébecca Dautremer


Chronique d’Abigail

Qu’est-ce donc qu’une Vie?
Qu’est-ce qui fait de celle-ci un Destin? Voilà bien la question à laquelle nous invite Jacominus, dont le portrait, dés la couverture, ressemble à une invite. Son oeil humide, petit éclat de lumière, son pelage neigeux, sa gravité mâtinée de douceur voilà qui signe une oeuvre. Celle d’une artiste véritable et inspirée: Rébecca Dautremer. Voilà qui parait bien énigmatique aussi… Les Riches Heures? N’est-ce pas  désuet pour annoncer l’histoire d’une existence marquée de faits mineurs, d’événements anodins, de rencontres fortuites? Et pourtant…
Le lecteur se voit convié à un voyage, à une traversée, celle qui passe d’une rive à l’autre, de la naissance à l’heure ultime. Si c’est la mort qui change une vie en destin, si son récit la change en légende personnelle, alors il reste à se laisser porter par la narration de Rébecca Dautremer, qui est aussi l’auteure du texte.
Mais qu’est-ce qu’une vie? Peut-être juste ces mots qui construisent avec poésie le déroulement d’une histoire obscure, celle d’un être singulier. L’unicité, la fragilité de cette existence, sa beauté même c’est aussi de la voir saisie parmi une constellation, celle des rencontres de hasard, celle de ces êtres qui marquent les étapes. Ainsi pour Jacominus, minuscule créature au berceau, né là et pas ailleurs, à ce moment là et pas avant ni après, petit astre qui entre en collision avec la rotation d’autres. Ceux là se nomment Policarpe, Agathon ou encore Douce…
Rébecca Dautremer offre un ouvrage délicat, un opus pour petits et grands, narre par bribes à la fois sensorielles et impressionnistes la destinée unique d’un inconnu incomparable: Jacominus Gainsborough. Les illustrations évoquent de véritables tableaux de genre, un clin d’oeil à la peinture. A chaque page, se retrouvent ces créatures funambules, tellement caractéristiques de l’univers de l’artiste. Des êtres rêveurs, tels Jacominus, lunaire et philosophe, là et ailleurs, paré de ce gilet vert, affublé d’une patte folle…
C’est aussi, de bien des façons, un ouvrage à philosopher à l’intention des plus jeunes. De par sa justesse ainsi que par l’élégante acuité de son regard.
Le temps passe, fait grandir un Jacominus qui, à peine né, tâtonne déjà, tombe, hésite, cherche sa place. Cherche un sens?  Voilà cet acrobate qui arbore le rivage de sa destinée.
Dans cette chronologie douce-amère, la tendresse l’emporte néanmoins. Rébecca Dautremer offre à voir un Jacominus saisi face à l’énigme du monde, parfois impuissant, parfois triste. Le voilà qui avance, trouve sa propre force, celle d’être juste là, ici, maintenant. Le voilà qui accepte d’attendre, qui apprend la patience.
Pour savourer le bruit du vent qui joue dans les branches.
Pour humer l’odeur de la terre après la pluie.
Pour se souvenir des êtres qui l’ont touché.
Pour se rappeler de la plus importante rencontre de sa vie.
Pour entendre s’envoler des rires.
Pour parvenir au repos dernier.
Voilà une vie. Cette destinée composée de contradictions, d’espoirs déçus ou de joies inattendues. D’une somme de sensations diffuses inscrites dans le cerveau, cordes vibrantes qui font de nous des vivants.
C’est bien là le talent de l’auteur; aborder la gravité avec une élégance d’apesanteur.


Editions Sarbacane, 2018
19,50 euros

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Le nouveau nom de Elena Ferrante


L’âge de fer

Il s’agit du deuxième tome de la saga de l’Amie prodigieuse. Le lecteur retrouve les deux amies Lila et Elena. La vie se poursuit. Lila est mariée depuis la fin du premier volume. Le lecteur la retrouve malheureuse et battue. Elle ne parvient pas à donner un fils à son mari, Stefano. Dégoûtée par sa vie d’épouse, elle se prend de passion pour Nino et avec lui, décide de braver les convenances et les interdits qui régentent ce monde imprégné par la culture machiste. Elena assiste, indifférente et impuissante, aux frasques de son amie. Elena, la sage, continue son ascension vers les hautes sphères et s’éloigne de plus en plus de la fange.

L’essoufflement littéraire se fait de plus en plus sentir. L’auteure choisit la facilité dans le choix de son vocabulaire et de son style. Les mots et les images ne provoquent aucune émotion littéraire. Nous sommes en présence d’un page turner, écrit à la va-vite et sous la pression d’un lectorat avide d’histoire romanesque quelque peu bas de gamme. Il n’y a pas de réelle exploitation de la dimension psychologique des personnages. Lila aurait pu incarner une femme à la marge de son temps. Elle aurait pu incarner un être avide de liberté, tiraillée entre la tradition qui la maintient sous le joug patriarcal et le désir de suivre sa voie. Or ce n’est pas dans l’optique de l’auteure. Elena Ferrante la réduit à un personnage fantasque, loufoque, un peu dérangé et parfois mégère. L’opposition entre Elena, symbole de la raison et son amie incarnant le désordre et le chaos est trop schématique. La narration se veut haletante et simpliste afin d’obtenir la satisfaction de tous au détriment de la qualité littéraire.

Curieusement, Naples est plus effacé dans ce volume. On peut même déplorer son absence dans l’intrigue alors que la cité avait sa part belle dans le premier volume de la saga.

Dommage car il y avait du potentiel…
Le monde de Trân décide de ne pas poursuivre les chroniques pour les tomes 3 & 4.


Roman traduit de l’Italien par Elsa Damien
Editions Folio, 2017
623 pages
Environ 10,50 euros

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L’enfant de l’étranger d’Alan Hollinghurst


Chronique d’Abigail

Sur un peu plus de 700 pages, de 1913 à aujourd’hui, se déroule le canevas familier de l’écrivain Alan Hollinghurst.
Avec lenteur, avec dextérité, dévoué à la seule écoute de son patient travail de tisseur, l’auteur noue et dénoue un complexe réseau de fils. En habile marionnettiste, le voici , liant entre elles des destinées.
Au coeur de tout cela, les heures qui filent et s’envolent,  les modifications qu’elles suscitent  restent le noeud gordien.
A l’image de l’érosion que le temps produit sur les êtres et les lieux, le passage des ans modifie la mémoire des protagonistes, transforme leurs souvenirs.
Des schémas courent et se recoupent d’un roman d’Alan Hollinghurst à un autre comme en une sorte de quête approfondie, enroulée sur elle-même. La structure  du récit évoque une spirale, celle là même qui doit déboucher sur la question originelle. Mais, au demeurant, quelle est la nature de cette interrogation? Sur quoi porte-t-elle?  Sur l’accès à une vérité, bien entendu. Ce creuset de lenteur a valeur métaphysique, celle de l’idée de quête. Par ailleurs, ce n’est pas tant la réponse que le processus de cette recherche d’un temps perdu qui semble passionner l’écrivain.
Sous les conversations feutrées, sous les postures grinçantes ou mondaines, teintées de cruauté ou de cynisme, sous ce bourdonnement rempli d’une vacuité apparente, c’est aussi l’histoire de l’émergence d’une culture gay qu’évoque Hollinghurst. Celle qui, progressivement, conduit à une sortie de la clandestinité.
De quelle façon ce qui fut longtemps un tabou se tait mais se dit et se vit en un langage aussi secret que codé?
Cette part si intime, point névralgique d’une identité qui s’affiche ou se travestit, représente-t-elle à elle seule une option si menaçante?
Le pivot de ce roman, à l’élaboration circulaire telle une rosace, est un personnage de poète, cecil Valace. Un être qui meurt jeune, au point que son mythe, fantasme auréolé de mystère par un cercle d’admirateurs, l’emporte sur le réel du personnage. Ce dernier sera vite emporté dans les limbes du temps, pour se voir recréé, ré inventé au gré des mémoires interposées d’autres protagonistes.
Cecil Valance, personnage à l’existence éphèmére d’un chapitre d’ouverture, prolonge son omniprésence romanesque à travers le sentiment de propriété jaloux des autres personnages. Une rivalité posthume se fait jour accompagnée d’une idéalisation du réel.
Les sauts dans le siècle, la maturation de personnages montrés d’abord dans leur jeunesse puis dans leur crépuscule ,sans aucune complaisance, sont un trait distinctif de l’écrivain. L’érosion impitoyable crée, par contraste, une image romantique, auréolée d’une grâce perdue,propre à la jeunesse. La magie et les espoirs initiaux, les désirs avides se perdent, flétris par les ans. Or, c’est cette distanciation qui autorise une prise de relai par d’autres protagonistes, ceux qui à leur tour poursuivent la quête. Celle d’un être réel sous la créature de papier.
Qui a été Cecil Valance? Et s’il n’avait été qu’un poète mineur?
Des biographies, nourries par l’aura de fascination qui émane du défunt, se succèdent. Des lettres, des correspondances perdues se retrouvent. Le thème de l’écriture, du palimpseste authentique, court en filigrane sous une intrigue qui n’en n’est pas vraiment une.
De même, une figure s’avère récurrente. Celle du jeune homme timide, mal assuré. Celui qui titube d’abord dans la lumière, hésite, se faufile… Avant de devenir à son tour l’un de ces Vieux Messieurs que la génération suivante trouve ou ridicule ou fascinant…
La saisie du détail, la recherche du souffle d’une phrase constituent l’écriture d’Hollinghurst. Un découpage infinitésimal d’émotions, de réactions filent sous sa plume en des échanges ou en des considérations à l’apparente superficialité. La quête de la forme, le processus d’écriture semblent être son objet.
Tant et si bien que c’est  ce vaporeux de l’inachevé qui vient solliciter l’imaginaire comme l’adhésion du lecteur. Tel est l’art d’Alan Hollinghurst.


Roman traduit de l’Anglais par Bernard Turle
Editions: Le livre de Poche, 2017
765 pages
8,90 euros

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My absolute darling de Gabriel Tallent

Chronique d’Abigail

Parmi d’antiques vergers, au milieu de champs laissés en friche dans le souvenir d’une ère d’abondance, se dresse une demeure. Erigée parmi une nature qui reprend ses droits, celle ci rappelle bien plutôt un antre. C’est une tanière, celle d’un Minotaure. Là vit et se réfugie Martin, là, ce père ogre insatiable emprisonne sa fille trop aimée,Turtle, toujours plus avide de sa chair fraîche. Voilà un personnage qui évoque celui du master et que l’on dirait échappé de quelque roman gothique.
Martin Alveston traque cette enfant, son joyau, son amour absolu. Ce prolongement de lui-même , fruit d’une filiation auto-suffisante, ne connaît que ce face à face duquel toute présence féminine se trouve exclue. Inutile.
Le maître des lieux est un Roi en son royaume. Le personnage, obsédé par le mythe d’une menace intérieure, se répand en théories complotistes devant un monde jugé en perdition, entraîné vers une chute imminente, empoisonné par les hommes.
La demeure battue par les vents, personnage et décor tout à la fois, se trouve réduite à sa fonctionnalité, au spectre de ce qu’elle fût, dressée face à la mer.
Là, la nature,la végétation ont repris leurs droits. Le sumac se mêle aux roses épineuses, enserre de son étouffante étreinte les façades de la maison. Il grimpe, rampe, s’enroule. Le caractère vénéneux et envahissant de ces plantes devient la projection des relations empoisonnées qui se jouent dans ce théâtre. Cet isolement de fin du monde transforme la jeune Turtle, Julia de son vrai prénom, en une sorte de femme première, livrée à l’accouplement originel avec son propre père.
Car c’est de cela qu’il est question. D’un tabou, d’une effraction connue de toute la petite ville de Californie du Nord, Mandocino. Cet inceste est su de chacun mais demeure tu par tous. Il signe un retour vers un état archaïque d’avant les lois humaines. Cet état primitif et chaotique se lit dans la luxuriance de la végétation aux alentours de la maison. Cette nature ne se trouve plus circonscrite par l’homme. Martin, reliquat du père de la horde Freudien, y voit une pureté initiale. La même que celle qui l’unit à son amour absolu, une pureté des origines destinée à demeurer incomprise et jugée par les autres. Ces autres, ce collectif informel , anonyme alimente sa paranoïa. Ce que narre l’auteur c’est la toxicité d’une passion/haine teintée d’ambivalence, une attraction/répulsion mortifère.
Turtle, telle une peau d’âne, échappe à la volonté de toute puissance de ce père en arpentant son territoire, la forêt. La jeune fille, Diane chasseresse, grandit en chat sauvage, apte à la survie, maîtresse de la manipulation des armes.
Voilà une histoire ponctuée par le cliquetis de ces dernières, par le bruit obsédant et répété d’un chargeur ouvert puis fermé. Nombreuses sont les séquences au cours desquelles Turtle s’assure de son arme, détentrice d’une collection personnelle ahurissante. La voilà qui démonte, nettoie, vérifie encore et encore. Il ne faudrait pas que le mécanisme s’enraye au moment critique…
Ce qui frappe dans le récit c’est aussi le traitement du corps, celui de Turtle notamment. Le personnage s’exécre, intègre les insultes quotidiennes du père; ses pensées se teintent d’auto dénigrement. Ce corps est une arme, soumis aux traitements extrêmes, vacciné contre la sensibilité, aiguisé pour la douleur.
L’adolescente encaisse, collectionne les coups, les blessures, les marques comme autant de stigmates. Sa chair, ses os sont une armure.
La manipulation des armes représente un fil rouge. Elles deviennent des personnages secondaires, un avertissement. Ils annoncent la scène paroxystique de la traque, cette chasse sanglante, à peine vraisemblable, qui mènera au parricide.
Une mécanique imparable s’amorce; celle de l’étau qui enserre Turtle, avide de retrouver une dignité volée.
C’est un grand roman, âpre, cruel. Il est né de la plume d’un jeune écrivain qui trace son sillon. L’un de ceux qui restent.


Roman traduit de l’Américain par Laura Derajinski
Editeurs: Gallmeister, 2018
455 pages
24,40 Euros

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L’amie prodigieuse de Elena Ferrante

Grandir

Dans l’Amie prodigieuse, Elena Ferrante évoque le début d’une amitié entre deux petites filles Elena et Raffaella. Les petites filles grandissent dans les années 50, dans la ville de Naples. Cependant, ce n’est pas le Naples des cartes postales. Il s’agit d’un quartier pauvre où la misère côtoie la rudesse, la violence et la corruption. Il n’y a pas de réelle place pour les sentiments. Les petites sont habituées à cet univers : la mère d’Elena la brusque sans arrêt. Quant au père de Lila, dans un excès de rage, la « balance » par la fenêtre du haut de leur maison…

Cette dureté déteint sur leur amitié. En effet, dans ce premier tome, l’auteure narre l’enfance des deux fillettes. Le lecteur les découvre espiègles à l’âge de neuf ans. Il les accompagne dans leur adolescence. Et ce premier volume s’achève sur le mariage de Lila, à seize ans. Dans une langue alerte –il est dommage que les chroniqueuses ne puissent pas lire le roman dans sa langue originelle truffée certainement du dialecte napolitain –l’auteure raconte le quotidien de ces protagonistes. Très tôt, Lila témoigne d’une appétence pour les études. Elle est douée et alerte. Elle a l’esprit vif. Elle comprend vite et elle possède une intelligence au dessus de la moyenne. Mais elle est d’une nature indomptable et impétueuse. Son amie, Elena est plus sur la réserve. Elle observe son monde, avance laborieusement ses pions. Si l’une a des facilités pour apprendre et pour déchiffrer son monde, l’autre a besoin du temps et dépense de l’énergie pour arriver à un résultat correct sans grande originalité.

Cependant, la vie va décider autrement. Lila ne peut continuer à étudier car son père n’en voit pas l’utilité. Elena, elle, va poursuivre ses études. Le premier tome retrace son entrée au collège puis au lycée. La première, si brillante, devra se contenter de travailler dans la petite fabrique de chaussures de son père. Elle évoluera dans une autre sphère. Dès cet instant, le lecteur sait que la vie va mettre à l’épreuve leur amitié…

Mais le roman fait aussi une part belle à une autre protagoniste: il s’agit de la ville de Naples. Décrite ici sans fioritures, Naples se dote d’une âme populaire. L’auteure dépeint les quartiers pauvres. Le lecteur hume l’odeur des produits de marchands ambulants. Il assiste à des scènes de rue, des disputes, des éclats de rires, des bagarres, des bavardages de commères mais aussi des drames passionnels…

L’Amie prodigieuse est un roman plaisant. La langue est alerte. L’intrigue suit une progression nerveuse et dynamique mais si parfois le lecteur déplore une certaine répétition dans la description des particularités qui constituent la personnalité des héroïnes.

En conclusion c’est roman qui se laisse lire. Agréable, aimable et sans grande prétention littéraire, il constitue une pause charmante pour l’esprit.


Enfance, Adolescence
Traduit de l’Italien par Elsa Damien
Editeurs : Gallimard, 2014. Coll. « Le monde entier »
Folio, 2017
403 pages
8,80 €

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L’Aliéniste de Caleb Carr


Dans l’antre de la folie

Né en 1955 à New York, Caleb Carr a fait des études d’histoire. Spécialisé dans l’histoire militaire, il a élaboré le concept de « la violence organisée » et a écrit nombre d’essais et d’articles sur la diplomatie et la stratégie. Cependant, c’est vers la littérature et plus particulièrement le roman policier que Caleb Carr se fait vraiment connaître du public.

L’Aliéniste paru dans les Presses de la Cité en 1995 (pour la traduction française) a immédiatement été remarqué. Il a obtenu le Grand Prix de la littérature policière et le prix Mystère de la critique. L’auteur gagne, par ce premier chef-d’œuvre, une place de choix parmi les maîtres du genre tels que Herbert Lieberman pour ne citer que lui.

Comme l’atteste dans ses remerciements à la fin du roman, monsieur Carr reconnaît devoir beaucoup aux travaux du docteur David Abrahamsen :

« C’est en procédant aux recherches préliminaires pour ce livre que m’est venue l’idée que le phénomène que nous appelons aujourd’hui le meurtre en série existe depuis que des êtres humains vivent en société. Cette intuition d’amateur fut confirmée par le Dr David Abrahamsen, l’un des plus éminents experts américains sur la violence en général et les serial killers en particuliers. Il m’a en outre indiqué d’autres voies de recherche plus approfondies, et je tiens à le remercier de ses conseils. »

Mais de quoi s’agit-il ? Quelle est l’histoire dont nous raconte l’Aliéniste ?

Nous sommes au tournant du 19ème siècle, New York n’est pas encore devenue la ville – monde. Tout est encore à construire. C’est dans ce contexte d’urbanisation en accéléré qu’un tueur d’enfants sévit dans les bas-fonds de la ville. Manhattan et ses rues obscures deviennent son terrain de chasse. Dans un monde qui se structure et dont les fondements trouvent leurs assises dans la rationalité et le positivisme social, ces crimes interpellent par leur violence. Les victimes du tueur sadique sont de jeunes garçons prostitués. Le bourreau pratique une forme de rituel macabre sur leur corps démembrés. C’est alors qu’entre en scène une équipe de choc : un préfet, le célèbre Théodore Roosevelt, 36ème président des Etats-Unis d’Amériques, Lazlo Kreizler, pionner de la psychiatrie et des sciences du comportement humain. Lazlo va être secondé dans son enquête par John Schuyler Moore, un chroniqueur criminel et d’une certaine Sara pour son sens de l’analyse. Ils vont donc mener l’enquête dans un univers où policiers et truands se disputent pour la gestion du territoire de New York.

Contrairement à la violence exercée par la police corrompue, Lazlo s’intéresse aux comportements des criminels. Il recueille leurs récits de vie, étudie l’évolution de leur violence jusqu’au passage à l’acte, examine et analyse leur signature. Il donne une place importante au compte rendu du médecin légiste et jette ainsi les premières bases de la victimologie. Avec patience et analyse, il trace la cartographie du criminel, détermine ses zones de confort, ses modes opératoires jusqu’à la traque finale.

Plus qu’un roman policier, L’Aliéniste met en scène l’intrigue criminelle sur un fond historique. New York devient un personnage protéiforme. La ville se révèle au gré des déambulations des personnages en quête de proies ou de pistes exploitables. En effet, il est important de retenir que le dessein premier de Théodore Roosevelt et de ses amis consiste à « civiliser » New York. Ainsi, il est nécessaire de se battre contre la corruption et la mafia qui gangrènent la toute jeune ville. New York doit faire asseoir sa justice et repousser les ténèbres de l’ignorance et la pauvreté.

L’Aliéniste est aussi une peinture d’une société qui croit au progrès de l’homme. Et qui mieux que Lazlo pour incarner cette nouvelle humanisme triomphante ? Ce dernier puise dans le positivisme et dans les prémisses de la psychologie pour étudier la complexité de l’âme humaine. Il cherche à comprendre la souffrance, les traumatismes qui expliqueraient l’étiologie d’un mal : le tueur en série. C’est pourquoi il est intéressant de s’attarder sur le titre en anglais –comme en français –. L’aliéniste résume à lui seul la portée de l’intrigue. Reportons-nous à la note de l’auteur :

« Avant le 19ème siècle, les malades mentaux étaient considérés comme aliénés, c’est-à-dire étrangers, non seulement au reste de la société mais aussi à leur propre nature. Les spécialistes qui étudiaient et traitaient leurs pathologies étaient connus sous le nom d’aliénistes »

Un roman à découvrir et pourquoi pas prolonger sa curiosité en visionnant la série du même nom, adaptée du roman…

Il est à remarquer que l’Aliéniste a une suite. L’ange des ténèbres a reçu lui aussi de bonnes critiques.


Roman traduit de l’Américain par Jacques Martinache
Editeurs : Pocket, 2018
575 pages
8,80 €

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Trajectoire de Richard Russo


Point de crise

Trajectoire est un recueil composé de quatre nouvelles aux longueurs inégales mais qui convergent toutes vers des problématiques chères à Richard Russo : les relations entre les êtres, la solitude et l’irruption d’un événement banal provoquant le basculement des vies.

Les personnages principaux sont des êtres ordinaires (du moins en apparence). Ils sont Janet, Nate, Ray et Ryan. Tous sont confrontés à des situations anodines (tricherie lors d’un examen de la part d’un étudiant chez Janet, malentendus et jalousie entre Nate et son frère…) mais amplifiées du fait de leur vécu. En effet, ces éléments déclenchent et réactivent un mal être dans l’existence de ces personnages.

Comme toujours, Richard Russo les suit jusqu’au point de rupture pour nous offrir un portrait sensible de ces protagonistes attachant car ces êtres fragiles nous ressemblent dans notre combat de tous les jours. Ils sont tourmentés, piégés dans leur solitude et leurs affres de la passion. Cependant, ils ressortent magnifiés bien que vaincus. Et en même temps, le sont-ils vraiment ?

Richard Russo sait combien il est difficile de peindre l’âme humaine. Il n’évoque pas d’héroïsme ni de bravoure. Il trace une esquisse, un instant de vie dans lequel chacun tente de survivre et de se débattre.

Avec Trajectoire, Richard Russo évoque avec mélancolie, l’automne des vies. Sa prose devient poésie. Chaque mot concourt à donner de l’envergure aux protagonistes qui refusent de s’abandonner à la médiocrité et à la mesquinerie du quotidien. Le choix des nouvelles est judicieux car sans être prolixe, la narration est différente puisqu’elle ne s’intéresse qu’à un instant de vie. Le récit se recentre sur un seul événement permettant de mettre en lumière les fêlures de toute une vie jusque là reléguées dans l’ombre.

On ne peut que saluer le talent portraitiste de Richard Russo. Le monde de tran conseille avec force les lecteurs néophytes ou connaisseurs des œuvres de cet auteur américain de parcourir ce nouvel opus sans modération.


Nouvelles traduites de l’Américain par Jean Esch
Editeurs : Quai Voltaire, 2018
296 pages
21,80 €

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