Les lionnes de Lucy Ellmann

Une narratrice, seule, à priori dans un coin de sa conscience. Que sait-on d’elle? Ce qu’elle en dit, ce que le lecteur saisit au vol, rassemble dans ce patchwork épais d’un éclatement de la pensée, dans l’hétérogénéité des considérations. Il sera vain de chercher une intrigue, l’habituel début suivi de ses rebondissements avant un final plus ou moins inespéré. Le fil conducteur est un et unique. Celui du flux de la conscience, du souvenirs enchâssés de jeux de mots. Ici le langage s’avère crucial. Le verbe est le vecteur par lequel la narratrice retranscrit, donne forme à un magma ou flot qui surgit. Qui domine qui? Est-ce la narratrice qui oriente ses pensées vers un sujet ou est-ce plutôt ce jaillissement de mots qui compose son propre rythme? Ce courant interminable charrie les époques, les lieux, les êtres par aller et retour, scandé par un leitmotiv « le fait que… ».
Lucy Ellmann a pris un risque formel. Celui, aussi, de voir décrocher le lecteur. Pourtant, quelque chose résonne en écho de cette voix solitaire de chez celui qui parcourt ces phrases; Or plutôt, cette phrase, d’un seul souffle, puisque la seule ponctuation absente est le point. Le texte est composé d’une seule phrase qui court sur quelques 900 pages…
« Les lionnes », ces reines lasses de la savanes, c’est aussi le titre de ce roman fleuve, ce roman monologue. Cette voix solitaire créé l’attachement du lectorat. La narratrice, forclose dans sa conscience, être anonyme sans prénom, a valeur d’une certaines condition humaine. La narratrice, qui exerce l’art culinaire, évoque avec humilité ses expériences d’accords et de désaccords entre les ingrédients. un mouvement circulaire se fait jour sous cette coulée de mots, notre personnage part dans ses préoccupations professionnelles, élargit vers son cercle familial, observe les bizarreries d’attitudes du voisinage. Puis, quittant la sphère de l’intime, elle fulmine contre l’Histoire américaine, évoque celle des Amérindiens, la politique de Trump, se désole à propos du climat, de la souffrance animale.
Tout son discours se voit émaillé d’une multitude de références filmiques ou littéraires, d’airs qui lui trottent dans la tête, de listes de mots liés entre eux par leur sonorité.
La narratrice semble aussi faire montre d’une obsession pour les mémoires de Laura Ingalls Wilders.
Cependant c’est à une autre héroïne que Lucy Ellmann offre le prologue de ce roman. Une énigmatique femelle couguar. Pour quelle raison? Quel sera le lien mystérieux qui relie la fauve et notre narratrice? Voici que ce récit en discontinue chargé de poésie et de tragique, émaillé du leitmotiv « se tapir et bondir » vient se glisser en interstice dans le long monologue. La couguar connectée à son environnement par la totalité de ses sens incarne un principe vital inscrit dans l’immédiat, le nécessaire. Indissociable de ses petits, la mère couguar est une force qui va. L’environnement et sa destruction par les hommes, par ricochet l’habitat du félin, est un sujet qui taraude la narratrice. Quant à la couguar, sa nécessité fait loi. La mère lionne sait capter la beauté de ce qui l’environne. Son odyssée, sa quête pour retrouver ses petits (enlevés par des humains pétris de bonnes intentions) révèle l’engagement de l’auteur. Nul autre personnage ne saurait exprimer l’effroi, l’urgence face à la destruction de la nature, l’extension permanente de l’humain sur le territoire d’un vivant qu’au mieux il ignore et au pire, méprise. Ainsi, franchissant une frontière, un accord tacite et ancestral, la couguar va se risquer en terre des hommes. C’est un habile procédé pour dire à travers le regard d’un autre l’aberration des comportements humains. Pour prendre position à l’encontre de l’holocauste de la vie animale. Les hommes blessent la terre. Les hommes ne respectent pas les victimes dont ils mangent la chair. L’homme coupé du charnel n’est qu’arrogance, il est dépossédé de ses sens anciens. Est-ce intentionnel que ce soit un natif, un cherookee, qui trouve le premier Mishipeshu, la couguar baptisée panthère sous marine? L’auteur pose d’autres questions.
Est-ce que nos bonnes intentions, nos initiatives, nos actes destinés à sauver ou à préserver sont-ils toujours adaptés? Y a t-il une possibilité qu’un jour le règne du vivant cohabite sans s’exploiter?
Voilà que les trajectoires de Mishipeshu et de notre narratrice sont appelées à se croiser. Au lecteur de découvrir comment, de se plonger dans ce long soliloque, odyssée féline. La poésie, l’humour, l’engagement et la dénonciation se mêlent dans ce texte aux étonnants procédés littéraires.

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La fille du bourreau de Oliver Pötzsch

En préambule: ce qu’il faut savoir:
1) Il s’agit d’ici du premier tome.Le deuxième tome est déjà paru sous le titre de La fille du bourreau et le moine noir.
2) Ce premier tome publié en 2014 a reçu le prix Historia du roman policier en 2015.

Schongau, 24 avril 1659
A Schogau, les habitants sont effrayés par une série de meurtres d’enfants avec mutilations et rites sataniques, semble-t-il. Une sage-femme, Martha Stechlin est arrêtée pour sorcellerie. Elle est considérée, d’emblée, comme l’auteure de ces crimes abominables car les victimes avaient l’habitude de venir jouer chez elle.
Cependant, le bourreau de la ville et herboriste à ces heures, Jakob Kuisl, n’est pas de cet avis. Convaincu par son innocence, il va mener l’enquête. Homme intelligent et rusé, il est assisté dans sa quête par sa fille et par Simon, le fils du médecin.
Dans ce premier tome, le décor est planté. Il y a Schogau et ses habitants aini que les conseillers municipaux qui se disputent le pouvoir. L’auteur restitue les conditions de vie à l’orée du 17ème, dans une ville bavaroise.
La mise en scène des personnages principaux est aussi présente. Contrairement au titre en français, le roman donne une part belle au bourreau. Il est riche en complexité. Bourreau, tortionnaire, ancien mercenaire, Jakob est aussi un homme aimant les livres, le savoir et la justice. Violent, craint par son étiquette de bourreau, il est aussi doté d’humanité. L’auteur évoue ainsi l’histoire de sa propre famille car en effet, il est un descendant de la famille Kuisl, fameuse famille bavaroise où on est bourreau de père en fils.
L’intrigue est très intéressante, sans temps mort. Un vrai moment de détente et de lecture.
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Roman traduit de l’allemand par Johannes Honi

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Disparition du paysage de Jean-Philippe Toussaint

Il s’agit d’un texte créé le 12/01/2021 au théâtre des Bouffes du Nord. Texte créé donc pour être mise en scène et interprété.
C’est le récit d’un homme meurtri. Quelque chose est arrivé à cet homme. Il ne se rappelle pas. Accident? Attentat? Maladie? Toujours est-il qu’il est actuellement en convalescence à Ostende.
Il contemple la mer au loin. Il vit dans la solitude dans un appartement au 6ème étage. Seule une infirmière vient de temps en temps le voir.
Ses journées se répètent à l’infini. Il scrute le paysage aux alentours et s’efforce de se souvenir de cet instant de vie avant l’effondrement. Progressivement, certaines images lui reviennent en mémoire. Il essaie de reconstituer les événements.
Mais dehors, le paysage change. un casino est en train de se construire lui bouchant le paysage jusqu’à ce qu’il se rend compte que tout ceci n’est qu’un mirage… Un rêve ou un souvenir qui s’estompe…
C’est une superbe écriture condensé. La fin est surprenante. Le récit nous tient en haleine. C’est une magnifique réflexion sur la mémoire, la d

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Les jours de silence de Phillip Lewis

A l’ombre des Appalaches se dresse la maison Vautour, tordue et inquiétante. Elle domine de sa hauteur le village de Old Bukram; c’est une mangeuse d’hommes peuplée de fantômes, une des ces créations qui gobe son créateur, avale son concepteur, lieu vivant obéissant à sa seule et propre volonté. Sans doute un élément d’influence gothique dans le roman de Philipp Lewis.
Personnage à part entière, sa silhouette immobile évoque une menace muette, un de ces frissons qui naît à la base du cou mais dont il est impossible de définir ce qui le provoque. En son centre, ainsi en va-t-il de l’architecture de la bâtisse, pareil au point névralgique ou à l’âme des lieux, existe une pièce. Celle dans laquelle le père du narrateur, Henry, élit refuge. Cet espace sera celui de son auto emprisonnement, un confinement qui le mènera droit à sa combustion. Son palladium.
Il s’agit, bien sûr, de la Bibliothèque. Chargée d’ouvrages de valeur, datés, conservés tant bien que mal, elle fait planer sur l’âme fragile de l’écrivain en mal de publication, arrimé à son oeuvre toujours recommencée, malheureux Sisyphe, la damnation de la comparaison. Sur Henry, plane l’ombre écrasante de son panthéon personnel: Poe, Faulkner, Shakaespare. Les incomparables.
Philipp Lewis a pris 7 années, autrement dit l’âge de raison, pour concevoir ce premier roman placé sous l’égide de la musique. Chopin, Mozart, Schubert insufflent leur respiration à ce texte, distillent leur ligne mélodique secrète, celui du mouvement qui régit leurs oeuvres, celui de la quête d’une impossible perfection, d’une pureté au caractère indiscutable. Ce sont cet Alpha et cet Oméga auxquels tend le père Henry, consumé dans sa quête créatrice, suspendu entre vie et mort. Il traque les mots; il prépare son fils, Henry, à cette même vocation, l’immerge dans ce bain, le baptise de ce feu désespérant, la soif du génie.
Voilà un roman sur la création, sur sa part sombre, sur l’accouchement dans la douleur, parfois impossible. Face à l’emprise de cette quête, quelle place reste-t-il pour la filiation? Pour les êtres de chair?
Henry fils reçoit les enseignements tourmentés de ce père dont il reçoit douloureusement l’échec littéraire. La famille, ce choix ne relève sans doute pas du hasard, devient objet de curiosité pour la petite communauté rurale de Old Bukran. « Vieux bougran »; un nom qui désigne l’étoffe dont on se servait auparavant pour recouvrir les livres.
Roman de la création, roman de la filiation c’est aussi un roman sur la place du deuil et de l’absence. Sur le moyen de grandir, confronté à la rupture des promesses, à l’effondrement des géants de l’enfance. Philipp Lewis écrit sur le sentiment de manque, de vide. Car, un beau jour, le père, Henry, disparaît. Nulle trace n’en demeurera si ce n’est le pincement des souvenirs. Encore que le souvenir ne pourra ré émerger que plus tard, bien plus tard… Henry et sa jeune soeur, Threnody, doivent d’abord affronter, incorporer cet effacement volontaire de leurs vies. Accepter un anéantissement qui les gomme eux aussi de la conscience du père. Lewis narre avec sensibilité et d’une façon poignante la distorsion du lien complice entre frère et soeur.
C’est un texte sur la perte, un roman d’initiation puisque le récit se focalise sur le fils Henry, sur son entrée dans l’âge d’homme, sur les moyens d’y parvenir.
Mais c’est bien l’ombre du père, sa désespérance, ce vide obsédant qui plane en filigrane sur ce premier roman.
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Roman traduit de l’Américain par Anne-Laure Tissut,
Editeurs: Belfond, Coll. »10/18″
476 pages
Environ 10 euros

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Les secrets de ma mère de Jessie Burton

Dès le départ, la force du roman de Jessie Burton tient à sa construction en miroir, à cet aller-retour narratif entre deux époques, les années 80 et aujourd’hui. Cet emboîtement instaure l’impression d’une double narration, du récit de deux destinées pourtant étroitement imbriquées, l’histoire de deux personnages Elise et Rose. La mère et la fille. Deux inconnues cependant.
La première a fui, s’est enfuie, ne laissant derrière elle que les mots ou l’absence de mots qui disent ou taisent cette absence. Elle est l’absente, un vide sur lequel n’ont été posés ni récit ni chronologie.
Rose grandit sans mère.
Elise grandit à l’ombre d’une mère morte.
Toutes les deux se construisent aux abords de ce néant.
Ce mouvement pendulaire reflète le thème du voyage tant dans l’espace que dans le temps. La mise en mouvement, le déplacement d’un point vers un autre devient une symbolisation de l’agitation intérieure, celle qui amorce une marche vers soi, vers son propre centre.
Cet incessant mouvement est révélateur d’un vide. D’une absence, celle de la parole de la mère ou de la parole sur la mère; Jessie Burton excelle dans cette acuité psychologique, cette faculté à placer dans la tête et le bouche de ses personnages une vérité des émotions, des ressentis en les parant d’une impression de proximité, d’épaisseur vivante.
Ainsi, l’écrivaine rappelle que l’absence d’un des parents crée une focalisation telle qu’elle fait oublier l’autre, celui qui fut là, devenu presque invisible à force de familiarité, effacé par l’obsession de la quête sur celle qui n’est plus là. Cette expérience, Rose/ Laura l’incarne et une lente lucidité lui fera regarder ce père qui reste, dépassé, imparfait, émouvant.
Ce roman est aussi une réflexion sur la fiction, sur la création. Ainsi, Constance Holden, écrivaine, artiste, enfante-t-elle un monde en accouchant de ses livres. Ils sont une empreinte. De même Rose ne devient vraiment Rose que parce qu’elle s’invente ce double, Laura, qui lui permet d’éprouver le pouvoir de l’invention. Cette invention qui, à la fois, lui permet d’approcher Connie, et de se découvrir elle-même.
Jessie Burton raconte l’importance du choix , celui qui marque la liberté de s’appartenir pour chaque être, femme ou homme. Se construire, c’est opérer ce choix permanent, ce recours aux alternatives.
La question centrale semble aussi être une réflexion sur le maternité.
Elle s’incarne en ses différents visages. La maternité angoissée, certes, mais épanouie et désirée à travers le personnage de Kelly, la trentenaire accro au numérique qui n’a de cesse de mettre en scène sa propre existence. Cette perfection illusoire que cache-t-elle? Quelle ambivalence? Quelle vérification inquiète de sa normalité?
Lise vient convoquer le tabou de la dépression post partum, laisse planer le doute sur une psychose, sur l’interdit de dire et de penser ce désir d’anéantissement du nouveau né.
Connie refuse la maternité.
Rose la diffère.
Mais, au fond, qu’est-ce qu’une mère? Le destin féminin peut-il s’accomplir hors reproduction?
Et une mère absente ne peut-elle exister quand même dans la chaîne de la filiation par le pouvoir des mots?
Enfin, n’y-a-t-il pas des mères de substitution, des mères symboliques, des passeuses qui par la force du Verbe, aident à accoucher de soi, à naître à sa propre vie?
Jessie Burton ose des interrogations fondamentales, loin de la bien pensance et des voies tracées. Elle peint le nuancier des émotions, la complexité. C’est une belle réflexion sur le devenir, lucide. C’est un texte beau et triste, sans mièvrerie, qui sait aussi porter une dynamique d’espoir, de liberté.
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Roman traduit de l’anglais par Laura Derajinski
Editeurs: Gallimard, Coll. »Du monde entier », 2020
504 pages
23 euros

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Okuribi de Hiroki Takahashi

Au coeur de la fête

Quand le jeune Ayumu est arrivé dans cette région du Nord de Tôkyô, à Hirakawa, il se lie très vite d’amitié avec Akira. Ce dernier se trouve être dans la même classe que lui. Il va servir de guide à Ayumu. Il a pour mission de faciliter l’intégration du nouveau venu dans la vie d’un collège de province :

« Le professeur débarqua avec une feuille d’appel sous le bras : Eh bien, tu t’es déjà fait un ami ? demanda-t-il, tout sourire. Le garçon lui expliqua comment ils s’étaient connus. Tiens, c’est vrai, Akira et Ayumu, vous habitez le même coin. Dans ce cas, Akira, fais lui visiter l’école, suggéra le professeur avant de quitter la salle.

Et ainsi commence l’histoire d’amitié entre les deux garçons. Très vite, Ayumu intègre la bande dont le chef n’est autre qu’Akira. Et puis, comme toute bande qui se respecte, il y a un souffre-douleur, le doux Minoru. Ce dernier subit brimades, humiliations et petites tortures. Ayumu assiste à toutes ces scènes sans jamais intervenir. Et puis, arrive la fin de l’année scolaire et la fête du Gozan no Okuribi, une tradition dans le Japon. Il s’agit de fêter le départ des Ancêtres et leur retour dans l’au-delà après un bref passage chez les Vivants. Mais ce qui semble être une tradition tourne au cauchemar et Ayumu fait l’amère expérience de la violence et de la mort…

Dans un style sombre et sans aucun sensationnalisme, Hiroki Takahashi dépeint un univers de la cruauté propre à une certaine jeunesse perdue et esseulée du Japon moderne. Le vocabulaire est précis et dénué d’affect. Cependant, ce n’est pas pour autant un style de roman reportage. Utilisant la litote et l’euphémisme, l’auteur ne cherche pas à atténuer la violence de cette horde d’adolescents. Bien au contraire, l’euphémisme ne fait que rendre cette violence encore plus intolérable.

Par ailleurs, le lecteur ne manquera pas de remarquer le sous-titre du roman « Renvoyer les morts ». L’auteur détourne donc le symbolisme de cette fête –la commémoration des êtres chers disparus –en un exorcisme. Les Vivants, jugés comme nuisibles et démoniaques sont expédiés dans l’Autre Monde pour leurs méfaits. La colère, la vengeance et la souffrance cumulées par les victimes rejoignent le feu expiatoire et accompagnent ces bourreaux sacrifiés. Le feu expurge le mal et libère l’âme en souffrance.

Il est sans conteste que Hiroki Takahashi dénonce ici la violence larvée dans la société japonaise moderne. Les jeunes gens évoluent dans un monde où les adultes sont des figures lointaines. Ils forment une caste à part codifiée par des lois rigides où seuls les plus forts ont droit à la parole jusqu’à ce que tout bascule…

Un roman intéressant…
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Roman traduit du japonais par Miyako Slocombe
Editeurs : Belfond, 2020
123 pages
20 €

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En attendant le jour de Michael Connelly

Rétrogradée pour avoir dénoncé son collègue qui l’a harcelée sexuellement, l’inspectrice Renée Ballard est contrainte à effectuer le quart de nuit au commissariat d’Hollywood. La règle est pourtant très claire : elle doit établir des rapports sur les enquêtes qu’ elle avait en charge la nuit pour ensuite passer le relais à ses collègues du matin. Cependant Renée n’est pas du genre à se laisser faire. Une nuit, elle est en charge de deux dossiers particulièrement difficiles : le tabassage d’une jeune prostituée laissée pour morte et une fusillade dans un night club. Elle décide donc, de son propre chef, de mener ces enquêtes le jour tout en continuant ses quarts de nuit. Or plus elle avance dans son investigation, plus la hiérarchie la harcèle. Un tueur rôde et jure de « lui faire la peau », un policier ripou la surveille. Sa vie est menacée jusqu’au jour où tout bascule…

En attendant le jour est un policier classique. Loin du thriller sensationnel et du page-turner, Michael Connelly s’attèle à décrire cette ville tentaculaire de nuit. L’action se déroule presque toujours dans la pénombre ou dans une semi obscurité et le lecteur doit se mettre en diapason avec Renée. L’inspectrice est superbement décrite dans toute sa fragilité. Oscillant entre la folie et la volonté de régler son compte au criminel, Renée suit sa logique jusqu’au boutiste. Elle tente de rester dans la droiture alors que tout autour d’elle vacille et disparaît. Michael Connelly est connu depuis longtemps pour sa description de Los Angeles, la ville dédiée aux anges et qui sombre dans la corruption. Ville sans âme, ville damnée, ville nocturne et cependant toujours debout grâce à des êtres désœuvrés, esseulés, des âmes perdues qui tentent de donner un sens à leur destinée. Renée incarne la perfectibilité de la ville mais aussi sa lumière au travers des ténèbres.

Un superbe roman.
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Roman traduit de l’Américain par Robert Pépin.
Editions : Calmann-Lévy, Coll. « Le livre de poche », 2020
472 pages
8,70 €

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Clara et la pénombre de José Carlos Somoza

Avec José Carlos Somoza, le lecteur est habitué à l’étrange, à l’insolite teinté de baroque. Ses œuvres sont à la croisée des mondes (le réel et le fantastique) et possèdent une temporalité oscillant entre le présent et un futur proche effrayant. C’est le cas pour La théorie des cordes et pour L’Appât. Avec Clara et la pénombre, l’auteur récidive et signe là, un récit sombre questionnant notre rapport à l’Art et au Beau.

Nous sommes en 2006. Les artistes ne peignent plus les corps ou portraits sur des toiles en se servant de modèles. Désormais ce qui fait vibrer les marchés de l’art, ce sont des toiles humaines. Des écoles et différents courants d’art sont nés tels que l’hyperdramatisme. Les grands maîtres remodèlent, façonnent et peignent directement sur les corps humains nus. La peau devient toile subissant des apprêts. Les membres sont contorsionnés dans des poses intenables. Les « toiles humaines » deviennent des œuvres qui s’exposent aussi bien en extérieur qu’en intérieur dans des demeures somptueuses et célèbres. Elles sont exposées, louées et vendues et personne ne trouve rien à redire puisqu’elles cessent d’être des êtres humains doués d’émotion pour devenir des toiles, objets artistiques mais objets quand même. L’individualité s’efface face à l’Art.

Aussi lorsqu’une « toile » est retrouvée « détruite » par un criminel, le monde de l’Art est ébranlé non à cause de la mort d’une personne mais parce qu’une œuvre de très grande valeur marchande a été profanée. Deux enquêtes sont menées en parallèle. La fondation Van Tysch se lance dans une chasse à l’homme pour neutraliser le criminel et sauver des toiles d’une éventuelle destruction. De l’autre côté, la police s’intéresse davantage à la victime morte, le modèle, une petite fille à peine entrée dans l’adolescence. L’absence d’empathie et d’humanité du monde artistique heurte les policiers. Ils ne sont pas les seuls. Bien que salarié de la fondation et bien qu’enquêteur, Lothar Bosch ne partage pas l’éthique de ses employeurs. La tâche de Bosch se complique car d’autres toiles vont subir le même sort tragique. Bosch s’inquiète car la fondation est en train de préparer une rétrospective en l’honneur de Rembrandt. Le maître incontesté de l’hyperdramatisme, Bruno Van Tysch, s’apprête à exposer les œuvres du maître mais avec des toiles humaines dans cette rétrospective. Clara Reyes a été choisie pour représentée Suzanne au bain. Elle réalise ainsi son rêve sans se douter un seul instant qu’elle met sa vie en danger. Le tueur rôde et elle est au centre de ses fantasmes…

Clara et la pénombre traite avec virtuosité le clair-obscur de Rembrandt. Mais la pénombre reflète aussi la perversité de l’âme humaine qui sacrifie la Vie au nom de l’Art. Au nom du Beau, l’humain et le vivant se retrouvent asservis. L’Art n’imite plus la Nature. L’Art n’exalte pas le Beau dans la Nature. Devenu pur concept et abstraction dans ce qu’il y a de plus glaçant et abject, l’Art remplace la Vie et le Réel. L’Illusion se targue d’être le Vrai et le Beau. Un épisode retentissant du roman le suggère avec pertinence : la fondation possède un jardin dans lequel les vrais arbres sont remplacés par des arbres en plastiques. Il en résulte qu’aucun oiseau ne vient se poser dessus…

Clara et la pénombre est un roman d’anticipation qui nous oblige à réfléchir sur notre rapport à l’Art. Cependant, l’auteur ne fait pas de moralisation. Il se garde de juger ce qui peut être considéré comme relevant de l’Art et ce qui ne l’est pas. Il pose une question. Il émet une hypothèse sur le lien entre l’Art et la consommation…

Je reprends ici la note du 4ème de couverture que je trouve très pertinent :

« A la manière de Rembrandt, José Carlos Somoza dépeint de violents clairs-obscurs : les déviances de l’art font écho aux dérives de nos sociétés et conduisent chacun à mesurer le prix du beau à l’aune de la valeur du vivant. »
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Roman traduit de l’Espagnol par Marianne Millon
Editeurs : Actes Sud, Coll. »Babel Noir », 2020
649 pages
9,90 €

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La douleur de Manfred de Robert McLiam Wilson

Manfred, vieil homme isolé, vit avec pour seule compagne une douleur sourde et continue. Devenue point de repère, familière et connue, il l’apprivoise et la connait. Lovée dans les recoins les plus intimes de son vieux corps, elle s’éveille et se rendort à son gré, n’obeit qu’à elle-même. Souveraine, c’est elle qui intime ses ordres et son propre rythme à l’organisme qu’elle colonise.
Manfred s’affaiblit, conscient de ce mal qui le ronge et qui grandit, prend racine, se développe.
Or, le lecteur ne tarde pas à comprendre à quel point le personnage chérit cette souffrance quotidienne à laquelle il attribue une fonction morale. Elle est une punition, elle fait écho à celle que notre homme infligea autrefois à une épouse adorée…
D’énigmatiques rendez-vous avec cette femme , dont il n’a plus le droit de voir le visage, sont devenus un rituel de chaque mois. Depuis pas moins de vingt années, Manfred en guette le retour, années après années dans le respect le plus strict de l’interdiction qui lui a été faite.
Manfred, vieillard très digne, vit dans le voisinage d’un fieffé ivrogne, Webb. Sa vulgarité conforte Manfred dans le refuge de ses rêveries, dans ses échappatoires hors d’un réel, d’un présent qui lui échappent. Son esprit peut regagner des temps révolus.
Ce rapport au temps représente un aspect fondamental du roman: il en émane une nostalgie pour ce qui a fui, pour ce qui est perdu. Les rencontres avec l’épouse rappellent un éternel retour, une scène jouée et rejouée qui convoque mais ne parvient pas à exorciser les fantômes de Manfred.
Le personnage est habité par l’intuition d’une fin toute proche. Ce décompte, omniprésent, accélère et suspend le ressenti du temps.
Ce très beau roman, serti de sensibilité, raconte une passion, un saisissement; celui d’un jeune homme, Manfred, à la vue de l’aimée, vision irréelle, fantasmée. Emma garde un secret. Elle est une rescapée des camps d’extermination nazis. Elle a connu Birkenau, l’indicible, l’innommable, ses yeux ont vu et ne peuvent effacer l’horreur.
La passion de Manfred se colore de fascination puis de jalousie jusqu’au maladif, jusqu’à l’obsession. Le personnage ne peut aimer son fils, source de répulsion, rival dans l’amour de la femme. Il jalouse jusqu’aux tissus qui la couvrent, soupçonne chacun et tout le monde.
Avec finesse, avec acuité l’auteur se penche sur le mécanisme de l’addiction, du rapport bourreau/victime, de l’envoûtement de relations sado-masochistes. Il sait mettre en scène le mécanisme, quasi psychanalytique, de libération par le langage. A l’instant où Emma raconte, met des mots sur ce statut d’objet face au tortionnaire nazi, explique sa culpabilité de vivante, l’auto punition, l’interdiction du bonheur elle désigne une réalité, son vécu devient tangible. Elle quitte son statut de victime identifiée au bourreau. Dés lors, Emma inverse le rapport de domination, elle sort de la logique masochiste.
La suite sera pour Manfred une longue, lente, inexorable et jouissive expiation. Jusqu’à ce qu’advienne la libération finale.
Roman de la douleur et de l’ambivalence, c’est aussi un texte sur le pouvoir des mots et de l’accès au langage comme conscience de soi. C’est une oeuvre fine et puissante à lire ou redécouvrir.
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Roman traduit de l’anglais par Brice Mathieussent
Editeurs: Christian Bourgois, Coll. »10/18, 2005
263 pages
8 euros

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Nickel Boys de Colson Whitehead

Le pays des garçons perdus

Colson Whitehead est une voix humaniste, une de celles qui s’élèvent parfois dans le choeur de la production littéraire.
Après Underground Railroad , l’écrivain poursuit son cheminement dans l’exploration des traces, des indices et des stigmates laissés au corps et à l’âme de la société Américaine par la pratique de la Ségrégation. Si loin, si proche. Pareille à un poison qui continuerait à se distiller dans la conscience collective.
ll ne s’agit pas de livrer une oeuvre de circonstance, pétrie de pathos. Il existe une volonté de l’écrivain à redonner une voix, à faire vivre dans le champ littéraire ceux qui ne sont pas sensés y figurer. Colson Whitehead se démarque et évite les écueils inhérents à ce sujet parce qu’il est un conteur. Parce qu’il crée l’identification nécessaire entre son lectorat et les mésaventures de ces garçons perdus, noirs au temps de la ségrégation, donc héritiers d’un système bâti sur la relégation.
La question qu’il pose est la suivante; peut-on guérir de ces pratiques, des maltraitances qui en découlent? Peut-on, à l’échelle collective, individuelle, cicatriser?
A l’heure du mouvement Black lives Matter, tandis que dans l’hexagone bruisse le début de questions liées à la condition noire, ce roman permet une plongée loin de tout militantisme dans les dégâts causés à des générations successives d’enfants noirs, devenus adultes, contraints d’inculquer la peur du blanc à leur progéniture. Des personnes forcées de vivre sur un mode relationnel fondé sur la crainte, au mieux, sur la haine, au pire.
Inspiré par la Dozier School for Boys, le roman évoque l’histoire d’une institution historique, une maison de redressement destinée à accueillir des jeunes, blancs ou noirs, dont le dénominateur commun est la pauvreté.
Colson Whitehead dit le caractère aléatoire de la vie d’un jeune noir. Ce risque constant d’une bascule de l’existence. Ainsi, le jeune Elwood, élève modèle, garçon intelligent pétri de références à la lutte pour les droits civiques a-t-il mémorisé les discours du leader et pasteur Martin Luther King. En lui, un chemin d’espoir trace son sillon. L’idée d’un possible; pour lui ce possible ce sera l’Université. L’éducation. Elwood porte en lui la conviction de sa dignité.
Idéaliste, naif, il suffira d’un trajet en voiture pour que sa destinée bascule vers le quotidien des sévices et du racisme, vers une confrontation brutale à la face cachée de la ségrégation.
Là, il rencontrera un compagnon d’infortune, Turner. De cette amitié improbable va surgir un lien de solidarité entre un Turner pragmatique et un Elwood idéaliste, avide de savoir.
Solidement documenté, à la manière du griot qui sait raconter au groupe sa propre histoire, Colson Whitehead ramène à la surface les morts oubliés. Ceux enterrés à la va vite dans un charnier. Ceux qui feront des années durant l’objet d’un mensonge y compris vis à vis de leurs proches.
Ce que dit Nickel Boys c’est l’effroi gravé dans l’âme. Le silence des parents résignés à l’injustice pour leurs enfants.
Il s’agit de survivre, de s’adapter. D’enfouir l’innommable, d’arriver à se construire un semblant de destin. C’est par le biais du thème de l’usurpation d’identité que l’auteur donne plus de poids encore à son récit, élabore la complexité d’un rapport à une identité reconstruite de toute part. Jusqu’à l’instant du déclic, ce moment où la mémoire des corps l’emporte sur tout le reste. Cet instant où des hommes mûrs renouent avec le garçon perdu, terrorisé qui sommeille, aux aguets.
A l’échelle de l’individu, raconte l’écrivain, un lent chemin vers la résilience est possible.
Mais, à l’échelle d’une société, qu’en est-il? Est-il possible de normaliser un jour les relations?
Peut-être…
Peut-être. C’est l’art, la parole, les mots et la fiction qui, peut-être, seront des vecteurs d’une cicatrisation collective.
Peut-être… Le roman de Colson Whitehead vient rappeler combien lecture et écriture peuvent être des outils d’accès à soi.
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Roman traduit de l’américain par Charles Recoursé
Editeurs: Albin Michel, 2020
259 pages
19,90 euros

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