Les autres d’Alice Ferney


Les insignifiants

Dans une maison ancienne se retrouve un groupe de personnages composés de deux fils de la famille, leur compagne et leurs amis. Ils sont présents car ils fêtent l’anniversaire du plus jeune des fils.

C’est l’occasion pour chaque protagoniste de suivre le flux de sa conscience. Le lecteur entre alors dans la tête de chacun d’entre eux afin de comprendre leurs motivations, leurs peines et leurs joies ainsi que les relations qu’ils entretiennent avec le reste du groupe.

Alice Ferney utilise une structure narrative originale composée de trois séquençages :

1) 1ère séquence > ce que les protagonistes pensent. La narration se concentre sur le « JE ». On suit le flux des pensées.

2) 2ème séquence > ce qui se dit entre eux autour d’un jeu qui les oblige à se dévoiler et à libérer la parole. Le « NOUS » et le « JE » sont ici mis en exergue dans une espèce de communication dialogique biaisée.

3) 3ème séquence > ce qui est rapporté de cette soirée. Le « ILS » est ici le mode d’expression. Cette version n’est-elle pas le réajustement des attitudes et comportements de chacun ? Est-ce la voix de l’auteur qui se laisse entendre ?

Cette trame narrative au travers des trois modes d’expression permet de comprendre la psychologie des personnages et d’en saisir la complexité. C’est l’effeuillage des différentes strates qui composent le MOI. L’ensemble est bien écrit dans une prose inventive, recherchée et raffinée.

Mais cela s’arrête là. En effet, ce qui est à déplorer dans une certaine littérature française est le portrait d’un huis clos narcissique et nombriliste. Des personnages impeccables dans le style, évoluent dans une sphère sociale bien proprette et ne sont capables que de pérorer. Ils se complaisent dans leurs petites blessures et « souffrances ». On ne parle que de cela et on joue à la provocation digne d’un gosse mal dégrossi. L’auteur a t-elle voulu s’essayer à une critique d’une certaine société ? On n’est pas pour autant convaincu…

Bref, un roman fleuve dont l’issue est sans intérêt –enfin, il y a la mort de la mémé… –

Rien qu’un beau verbiage autocentré sans aucune dimension littéraire marquant les esprits, ceux des amoureux de la littérature, la vraie, celle qui touche le cœur des êtres et qui chante l’homme aussi bien dans sa magnificence que dans sa décadence.


Editeurs : Actes Sud, Coll. « Un endroit où aller », 2006
531 pages
21,80 €

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Rien d’autre sur terre de Conor O’Callaghan


Chronique d’Abigail

C’est un été à la chaleur si oppressante que tout ce qui vit semble s’étioler, se dessécher jusqu’à n’être plus que poussière. Jusqu’au bitume lui-même, rendu collant à force de fondre.
C’est lors d’un de ces soirs encore brûlant, aux heures où les visites n’annoncent rien de bon, que le narrateur-témoin de cette histoire découvre sur son seuil une inconnue… Une jeune fille au regard apeuré, à l’aura d’étrangeté.
Mais qui est donc vraiment cette enfant? A-t-elle seulement une existence réelle ou bien n’est-elle que pure apparition, un rêve aussi poétique qu’ambigu tout droit sorti de la conscience du prêtre qui la reçoit?
Sur cette petite ville d’Irlande plane un mystère, un phénomène dont nul ne veut parler. Il concerne une famille qui alimente, à la suite de son retour de l’étranger, d’un pays autre et jamais nommé, toutes les obsessions. Ainsi démarre le premier roman du poète irlandais Connor O’Callaghan, dans une oeuvre parée d’un mystère farouche qu’il maintient jusqu’à son terme. L’auteur ne se soucie guère de le résoudre; il laisse à son lectorat le champ libre, le loisir d’échafauder ses propres hypothèses.
Mais tout de même, quelle étrange parade aux yeux de la petite communauté que celle de cette cellule familiale, hantée par un passé murmuré mais jamais nommé. Qu’ont-ils bien pu rapporter avec eux ces voyageurs venus d’une autre rive, à présent presque des étrangers?  Dans une atmosphère entre réalisme et fantastique, les voilà installés dans un pavillon-témoin, au milieu d’un lot de maisons  inachevées, squelettes de bétons traversés par le vent. Tout s’étiole, disparait, les matériaux d’abord, puis les êtres. Les pas de personnes invisibles font grincer les parquets, des portes claquent,d’énigmatiques caractères s’inscrivent dans la poussière des vitres  en un mystérieux palimpseste. Deux soeurs, des jumelles interchangeables aux relations floues, Helen et Martina, se volatilisent à tout de rôle au beau milieu de ce lotissement  fantôme. Nul voisin ne vient y vivre. Rien ne reste debout sans tomber en faillite comme si quelque étrange sortilège régnait sur ces lieux.
Seules les disparus sont nommés. Les autres personnages sont désignés par leur fonction; le prêtre, la gamine… Entre ces deux-là se noue un tête à tête de quelques heures qui va alimenter tous les soupçons. La gamine, à son tour, s’efface de la surface de la terre sans laisser de trace. Voilà les événements qui conduisent au basculement de la vie du narrateur, happé, fasciné par la jeune fille, créature interdite et insaisissable, à nulle autre pareille. Un être qui ne ressemble à nul autre  ni à « rien d’autre sur terre ». Qui fut-elle pour bousculer de la sorte le cours d’une existence jusqu’à l’obsession? Et que lui reproche-t-on vraiment à ce narrateur? Autant de questions suspendues, demeurées sans réponse. Seul reste, tel un jardin vers lequel s ‘en retourner, l’énigmatique souvenir de cette apparition, ainsi que cet intrigant premier roman à l’atmosphère nimbée de poésie.


Roman traduit de l’anglais (Irlande) par Mona de Pracontal
Editeurs: Sabine Wespieser, 2018
266 pages
21 euros

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Par le vent pleuré de Ron Rash


Chronique d’Abigail

Un corps, ou plutôt ce qu’il en reste, se balance doucement au gré du courant arrêté parfois par les herbes qui jouxtent la berge. Il repose, enveloppé dans son cocon de toile bleue. Il attend, depuis longtemps, d’être découvert, retrouvé enfin. Même au prix de décennies passées …
C’est une jeune femme qui repose là. Ce sont les ossements de Ligeia ,le nom de la morte, qui s’en reviennent tels un remords afin de déterrer ce que le mémoire a cherché à brouiller.  Une nymphe sortie des eaux, éternellement jeune, apparue à deux frères un jour de l’été 1969.
Ce n’est sans doute pas pour rien si l’auteur, Ron Rash, place son récit à l’ombre d’un écrasant parrainage, celui de l’écrivain Russe Fiodor Dostoievski et des Frères Karamazov  avec une allusion immédiate au thème du châtiment . Celui de la conscience taraudée et torturée en premier lieu. Voici les deux frères Martney, protagonistes essentiels du roman; Bill l’aîné, l’homme de devoir, à qui son destin de chirurgie fût imposé, et Eugene, son cadet qui se rêve écrivain. Ce dernier partage, avec sa mère, une fascination pour l’auteur Tom Wolfe, son modèle écrasant, celui à qui il voue un culte ancien. Lourd héritage que cette comparaison qui plane au dessus de lui, écrivain à la vocation avortée lors de son entrée dans l’âge adulte. Tous les deux vivent sous la gouverne d’un patriarche, tyran domestique, qui impose avec brutalité ses décisions. Il règne sur sa maisonnée, sur la veuve de son fils unique et ses deux garçons de la même façon qu’il le fait dans son cabinet de médecin. Sans contestation possible. Ce médecin étend son ombre écrasante sur son entourage, convaincu de l’immuabilité de l’ordre qu’il a créé. L’homme entend décider de la vie et de la mort, habité par l’idée plutôt cynique de son droit à être le prédateur. Ainsi, dans l’esprit du lecteur, une petite phrase flotte, s’ancre, s’impose peu à peu:« (…) un chirurgien de la clinique (…) affirmait que seules les personnes dotées de cruauté choisissaient cette profession. «  Quelle est donc cette idée lancinante qui  chemine dans l’esprit des lecteurs?
Elle est bien là cette cruauté, celle qui décide de qui peut vivre et qui peut mourir. Car, après tout, le médecin n’est -il pas plus utile à la communauté qu’une écervelée toxicomane? De plus, au regard du Bien accompli, que pèse une faute ancienne si d’autres vies se voient placées dans la balance? La somme des bienfaits ne finit-elle pas par racheter le péché d’autrefois? Telles sont les interrogations que Bill, l’aîné, lance à Eugene, le frère à la vie tremblée, noyée dans l’omniprésence de l’alcool.
Cette boisson qui nie l’esprit, n’est-ce pas précisément cette Ligeia qui la lui fit découvrir? Tandis que l’Amérique noue avec la contre culture, le combat pour les droits civiques, la petite ville de Sylva demeure hermétique. C’est ce pan ignoré, ce possible d’une liberté que Ligeia raconte à Eugene. Initiatrice, vieille âme dissimulée sous un masque de jeunesse, la jeune fille porte un lourd bagage, une vie déjà rompue. Cette relation entre les deux adolescents est une façon pour Ron Rash d’évoquer aussi la chute hors du paradis des illusions. Eugene découvre la fin de l’Innocence, l’irruption du pire. C’est le soupçon du Mal qui le hante et l’obsède jusqu’au dérapage de sa propre vie.
Quarante six ans plus tard, le voilà donc qui se lance dans une quête, celle des mots manquants, de la narration qui fit défaut. Seul Bill sait, détient cette connaissance de la partie grisée du texte et de leur commune mémoire. Le cadet aspire à rendre vie, à sortir du néant de l’oubli et de l’insignifiance une jeune nymphe autrefois aimée, à qui il promit un jour de devenir un écrivain et d ‘en faire un de ses personnages.
Au final c’est cela qui reste. l’incantation des mots, la force salvatrice de l’écriture, apte à maintenir en vie et- qui sait?- à absoudre du pire?


Roman traduit de l’Américain par Isabelle Reinharez
Editions du Seuil, 2017
200 pages
19,50 euros

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Kafka sur le rivage de Haruki Murakami


Chronique d’Abigail

Dans le dixième roman de l’auteur Japonais Haruki Murakami, tout commence par une prédiction. Par un oracle, plus précisément, tant l’oeuvre de Murakami n’hésite pas à convier la mythologie greco-romaine. Ainsi, le lecteur comprend que le moteur de l’odyssée du jeune Kafka Tamura c’est l’espoir d’échapper à ce que son propre père lui a prédit. Il fuit, ainsi que le fit Oedipe avant lui, certain de la sorte d’éviter de commettre le meurtre du père et de consommer l’inceste avec sa mère. Mais, peut-on contourner de la sorte les décrets du destin? Telle semble bien être la question…
Dans l’opus de l’excentrique écrivain, le lecteur doit prendre le temps de saisir les fils invisibles qui relient l’ensemble des destinées. En effet, les principaux protagonistes semblent mus par une insaisissable boussole intérieure qui les guide, selon une trajectoire inéluctable vers un même lieu. Les personnages n’ont qu’à obéïr à ce savoir enfoui, de l’ordre de l’intuition, d’une connivence avec une autre dimension. Ainsi, il leur reste se mettre en mouvement de concert afin de converger vers une unique destination: l’ile de Takamatsu.Or, celle-ci possède un caractère à la fois réel et surnaturel. En ce lieu existe une porte, une ouverture vers un autre état de la conscience et du monde.
Dans l’univers Murakamien, les dimensions se télescopent: l’ici et maintenant avec l’Ailleurs, un autrefois indéterminé et a-temporel. Ou, du moins, irréductible à la durée humaine. Il existe un endroit, un point de convergence avec l’invisible. Murakami renoue avec un Japon archaïque, pétri d’animisme et d’esprit de la nature, bien avant le Shintoïsme Là, les forêts s’animent de leur vie propre, peuplées d’immenses présences muettes, ombrageuses.
Rien d’étonnant à ce que le vieux Nakata, le Simple, celui qui a tout oublié, possède dans le même temps la capacité de dialoguer avec le peuple des chats. Ces derniers sont d’importance dans l’univers de Murakami, passeurs et messagers de l’ordre naturel. Le vieil homme, marqué par la perte de sa mémoire, est semblable à une page intacte, un état d’innocence apte à communiquer avec le non visible. Mais voilà qu’il perdra ce don dés lors qu’il se verra contraint à une effraction terrible: le meurtre.
Cependant, dans cet univers, chaque événement est sujet à caution.
Se produisent-ils en rêve ou s’inscrivent-ils dans le réel?
Nos trois protagonistes, le vieux Nakata, le jeune Kafka Tamura et Melle Saeki sont les trois pointes d’un même triangle. Ils possèdent la faculté d’arpenter le monde de l’insaisissable. Tous les trois se rejoignent dans la bibliothèque, espace de convergence, antichambre tant vers le passé enfoui que passage vers un ailleurs où les mots n’ont plus cours…
Haruki Murakami place son roman sous l’égide de Franz Kafka, convie au banquet les Philosophes occidentaux tels Aristote, ou encore Bergson ou Hegel. En une sorte d’oeuvre totale, en appelant à une foisonnante érudition, il entremêle les mondes, les époques, contraint le lecteur à faire oeuvre de patience afin de dénouer cette pelote si serrée. Ses personnages déroulent leur épopée personnelle, confrontés à des Enigmes, des questions posées par d’improbables interlocuteurs; ainsi du Colonel Sanders. L’humour n’est pas absent, le sens de l’absurde pour ces protagonistes confrontés au même étonnement qu’Alice au pays des Merveilles.
Ils n’en répondent pas moins à une connaissance enfouie, elle qui impulse l’errance énigmatique du vieux Nakata. Dans le réel s’invite l’étrange par quelque porte dérobée avec un parfait naturel. Ainsi la scène d’ouverture du roman qui relate une expérience collective, celle d’élèves confrontés à un phénomène qui demeurera sans explication.
Chez Murakami, la mémoire, le temps, les souvenirs garnissent une bibliothèque lovée dans la conscience de chacun. Certaines strates s’avèrent accessibles d’autres pas. A moins de faire confiance au pouvoir évocateur de la musique?
Le jeune Kafka Tamura, son double, le garçon corbeau sur ses talons, vit sa métamorphose . Il perçoit l’autre dimension, parcourt les sentiers d’une forêt ancienne. Par ces chemins chacun accède au pays des âmes qui errent….
Haruki Murakami raconte ces âmes assises sur le bord du monde, veillant sur les vivants en légion silencieuse. Il suffit de franchir une porte, de s’emparer de ce subtile interstice, là où les mots sont vains, leur trace sans intérêt. Là où les esprits sont de vivantes bibliothèques. Car, comment continue-t-on de vivre? Quelle est la nature de la trace que nous laissons?  L’existence se poursuit dans la vibration des souvenirs. Comme le dit l’écrivain: » Les souvenirs c’est quelque chose qui vous réchauffe de l’intérieur. Et qui vous déchire le coeur dans le même temps. »
Cette Odyssée est une retrouvaille avec soi, une lente et imperceptible transformation. C’est le retour vers un lui-même intact que réalise le vieux Nakata. Dans l’univers de Murakami, il est possible de rejoindre un lieu flottant, gardé par de mystérieux soldats. C’est là un voyage nimbé de mélancolie.


Roman traduit du japonais par Corinne Atlan
Editions: 10/18, Coll. »Domaine étranger », 2007

638 pages
9,30 euros

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Zéro K de Don deLillo


Transhumanisme

Dans ce roman, Don DeLillo met en scène un trio, le père, la belle-mère et le fils.

Jeffrey, le fils, se rend dans les bureaux de son père Ross car ce dernier a une requête à lui faire. En effet, Ross est un homme brisé par la maladie de sa seconde épouse Artis. Cette dernière, souffrant de sclérose en plaques est au seuil de la mort. Face au drame, Ross décide de « cryogéniser » le corps de celle-ci dans l’espoir que la science pourra la guérir un jour. Il désire que son fils l’accompagne dans cet ultime voyage.

« – Nous ne parlons pas de vie spirituelle éternelle. Il s’agit du corps.
– Le corps sera congelé. Suspension cryonique, dit-il.
– Et puis un jour dans le futur…
– Oui. Le jour viendra où on aura les moyens de contrecarrer les circonstances qui mènent à la fin. L’esprit et le corps seront restaurés, rendus à la vie.
– Ce n’est pas une idée nouvelle. Je me trompe ?
– Ce n’est pas une idée nouvelle. C’est une idée, dit-il, qui tend désormais à devenir pleinement réalisable.
J’étais désorienté. »

Alors le père et le fils vont entamer un voyage initiatique au cœur d’un complexe ultra moderne, la Convergence, placé sous terre à l’abri du monde et des hommes. Jeffrey va se confronter à des interrogations d’ordre spirituel et métaphysique car il reste sceptique face à ce rêve fou dont son père est à la fois un fervent défenseur et mécène.

Zéro K interroge cette fois sur le rapport qu’entretient l’homme avec la technologie. Car comme le confie l’auteur à François Busnel, « Serons-nous encore des humains si nous parvenons, grâce à la science et à la technologie, à vaincre la mort ? ». Don DeLillo se saisit de ce champ du possible pour construire son projet d’écriture. Il réfléchit sur cette insolite opportunité : comment la science parvient-elle à se déjouer de la mort ? Si l’humanité, jusqu’à présent, tremble d’effroi devant la mort, et se cherche un Dieu pour l’accompagner lors du Grand Passage, il semblerait que la science prenne le relais à l’aube du 21ème siècle. Il n’est plus besoin de se tourner vers une entité divine, la science devient la Grande Déesse qui a le pouvoir d’évincer la mort. Zéro K revisite le mythe de Gilgamesh. Le rêve de l’immortalité n’est pas nouveau dans l’inconscient collectif. Il a été véhiculé par les mythes et récemment par le 7ème Art dans des productions telles que Vanilla Sky de Cameron Crowe (2001) et Elysium de Neil Blomkamp (2013). Ainsi la technologie, bras armé de la science, insuffle-t-elle à l’homme un rêve insensé : pourquoi dois-tu mourir ? Et si j’ai le pouvoir de briser cette malédiction, ne veux-tu pas être immortel ?

Mais alors des questions subsistent et le personnage de Jeffrey, grand sceptique, s’interroge sur le sens même de la vie. En effet, « A quoi bon de vivre, si on ne meurt pas à la fin ? » Qu’en est-il, de la surpopulation conjuguée à la pollution, aux guerres et à la famine ?

La raison, la sagesse et l’éthique posent cette question. Cependant, l’homme use de mille moyens pour s’échapper à sa finitude et à la dégénérescence. Ainsi, la maison mère de Google a créé en 2013 la société Calico dont l’objectif est de contrer le processus du vieillissement et des maladies. Le but ultime est de permettre aux êtres humains de vivre aussi longtemps qu’ils le souhaitent. Comme le confie son fondateur : « Rallonger l’espérance de vie et, pourquoi pas, atteindre l’immortalité, développer une intelligence artificielle supérieure à l’intelligence humaine et brancher l’intelligence artificielle sur le cerveau humain. »

 Un rêve fou, certes. Et pourtant, les plus riches de la planète s’intéressent au projet…

A l’heure où chacun peut faire revivre son chien ou son chat par clonage grâce à un laboratoire coréen, à l’heure où on congèle sa tête ou la totalité de son corps dans des complexes mystérieux aux Etats-Unis, il est permis de croire que cette folie est en train de devenir une réalité…

Zéro K peut être lu comme une alerte, une mise en garde contre ce transhumanisme outrancier. Le lecteur, comme toujours, ne s’en sort pas indemne. Chaque mot est précis. Dans un style dépouillé, Don DeLillo a su transmuer l’intrigue en roman et le roman en prouesse littéraire.

On ne peut que remercier l’auteur pour ce présent.


Roman traduit de l’américain par Francis Kerline
Editeurs : Actes Sud, 2017
298 pages
22,80 €

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Merci Miyuki de Roxane Marie Galliez et Seng Soun Ratanavanh


On médite grand-père?

C’est avec joie et délice que nous retrouvons notre minuscule Miyuki. Rappelez-vous : il s’agit de cette espiègle petite fille, pas plus grande qu’un pouce et qui vit avec son grand-père au milieu des fleurs et des arbustes.

Roxanne Marie Galliez et Seng Soun Ratanavanh nous ont déjà offert deux tomes sur les aventures de Miyuki : Au lit Miyuki et Attends Miyuki. Les auteurs récidivent et nous donnent la suite de ses péripéties.

Dans ce tome, la petite doit apprendre à dompter son impatience. En effet, le récit commence à la pointe du jour. Grand-Père et Miyuki se promènent dans une nature paisible à peine touchée par les ailes d’une aube mouillée à la « Rosée mauve ». Grand-Père ouvre le cérémonial : il salue le Vent pendant que la petite fille s’occupe à ces facéties. Imperturbable, son grand-père semble ne pas s’intéresser à elle car « Silencieux et souriant, Grand-Père ne dit rien et continue de danser lentement ». La petite fille s’impatiente, elle veut jouer. Elle veut que Grand-Père s’intéresse à elle.

« Grand-Père, je veux prendre soin de toi et je t’ai préparé du thé.

– C’est gentil Miyuki, mais je voudrais juste un peu de tranquillité pour pouvoir méditer. Penses-tu pouvoir m’en donner ?

– Méditer ? Mais qu’est-ce que c’est. Grand-Père ? Qu’est-ce que c’est méditer? Est-ce que c’est un jeu ? Apprends-moi ! S’il te plaît, Grand-Père, apprends-moi ! Je veux méditer avec toi. »

Et l’initiation commence. Ces deux êtres se retrouvent côte à côte pour savourer l’instant présent, celui d’être ensemble et rien de plus. Et c’est ainsi que chacun s’occupe de l’autre. Grand-Père est alors plein de sollicitude pour sa petite fille si prévenante et si aimante. Elle est habitée par une joie pure et simple.

« – Oui, Miyuki, ça sent le bonheur d’être ici et maintenant, avec toi. Merci d’être dans ma vie.

– Toi aussi, Grand-Père, merci.

Grand-Père l’embrassa.

Et Miyuki respira. Et Miyuki médita. »

Les illustrations reprennent les motifs du papier japonais confectionné pour les origami. Les couleurs pastels insistent sur une nature préservée et intacte. Les personnages par leur petite taille sont plus que jamais attachants. Le monde de Miyuki est teinté d’innocence et de sérénité. C’est un état où l’homme et la nature se répondent dans une parfaite symbiose. Les deux personnages sont comme deux esprits gardiens de ce lieu.

Merci Miyuki est un conte à plusieurs volets. Il satisfait les grands et les petits car il ouvre une brèche vers un autre monde, un autre univers où nous pouvons laisser libre cours à notre imagination et suivre les pas de Miyuki car elle a tant à nous apprendre.


Editeur : De la Martinière, 2018
13,50 €

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Arrive un vagabond de Robert Golrick


Chronique d’Abigail

Il est de rares écrivains dont la plume,avec talent, sait raviver le sens du tragique. Robert Goolrick, auteur rare et peu prolixe, est de ceux là.
Voici un lieu, le petit bourg de Brownsburg, bourgade de quelques centaines d’âmes. Elle se trouve sise à l’ombre des collines dans la douceur de l’Etat de Virginie. Là vit, recroquevillée sur elle-même,  une communauté familière où chacun connaît tout le monde, où tous vivent sous le regard de l’Autre, une minuscule ville sûre de son caractère inaltéré. La bourgade vit dans le recueillement, animée du souvenir de la seconde guerre mondiale à peine achevée.
Ces êtres là bénissent le jour qui vient, reclus en une religiosité que nul ne saurait remettre en question; ils se voient comme des « âmes qui craignent Dieu. » Le décor est ainsi planté par la bouche d’un témoin direct, Sam, devenu un vieil homme, qui se charge de l’ouverture de ce récit. Alors, il était un enfant, grandissant dans cette atmosphère d’immuabilité où chacun avait une place assignée.
Au milieu de cet ordre bien rangé, où le seul temps vraiment connu semble être le rythme marqué des saisons, arrive un étranger. Un homme surgi de nulle part, un être aux « semelles de vent » pour qui, jusqu’alors, tous lieux se valent.  Lui, venu d’un ailleurs, s’éprend des terres d’ici. Il cherche un ancrage; pour ce faire, il adopte les habitudes, étudie les coutumes des gens du cru. Il aspire à se caler sur le mode  de vie qui prévaut en cet îlot cerclé par le bleu des montagnes. Pourtant, le voilà d’emblée rétif à l’ordre de ce lieu; un ordre où la séparation prévaut, celle desNoirs et des Blancs, des étrangers et des natifs. Il y a la séparation des cultes, il y a les églises des blancs et celle des noirs. Sur tous règne la loi des pasteurs, ces derniers affirmant le bien fondé divin, biblique des rôles impartis. Ils assènent aux fidèles la nécessité de l’obéissance afin que de la naissance à la mort nulle brebis ne s’égare.
Cette communauté, c’est le choeur antique. celle qui assiste, fascinée et horrifiée, à la rupture de cet ordre ancien. Cette rupture émane de ceux qui se refusent à ployer; ainsi de la couturière noire, qui paie si cher sa liberté.
Elle survient aussi par l’attraction fatale des deux seuls personnages étrangers à la communauté: Sylvan, engluée dans son auto fiction, qui se rêve en pin up de cinéma. Notre vagabond, Charlie, dont l’origine n’est jamais dite.
Une effraction se produit. C’est elle qui engendre une tension collective et crée l’attente. Celle d’un sort scellé. La transgression est source de péché, d’un non respect des tabous fondamentaux qui vont venir éclabousser la communauté demeurée jusque là dans son innocence et sa méconnaissance du mal. La passion rompt le cours connu des événements. Son chaos, sa force vivifére, son ambiguité même dissipent la fluidité originelle. Sous le regard de tous, l’engrenage vers l’inéluctable est amorcé. Charlie, toléré par le groupe, sera mis à distance. Car sa faute ne doit pas contaminer la pureté des justes…. Ces mêmes justes qui demeurent attentistes et sourds à  l’expression du désespoir, sourds à la consolation.
La Loi passe avant l’esprit au sein de cet univers pétri d’archaïsme, dans ce bourg des temps premiers où, jamais encore, le sang n’avait coulé… Où l’adultère restait un interdit. Jusqu’à ce qu’advienne un vagabond.
Ce chant antique, relayé par un Sam pétrifié dans le passé, dans la répétition de ces souvenirs narré à tous les nouveaux venus, prend une allure de fable.
En épilogue, Sam, témoin et choeur, statut de sel sans présent ni futur, se refuse à oublier.
Voilà le mélancolique récit dans lequel, poètique et ciselé,  culmine l’art de Rober Goolrick


Roman traduit de l’Américain par Marie de Prémonville
Editions Anne Carrière, 316 pages
21,50 euros.

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