La pièce du fond de Eugenia Almeida

Chronique d’Abigail

Voilà un roman qui débute à la façon d’une pièce de théâtre. Le décor est posé, la grande place immobile sous le soleil, les pigeons et, accolé à cet espace commun, un bar. Celui-ci représente la scène où déambule une jeune serveuse, énergique, force de vie dans ce texte, animée du désir de percer les apparences, mue par l’envie de comprendre. Enfin, pour achever de fixer les éléments du décor, le commissariat, voisin de ce même bar, dispose de sa vue imprenable sur l’ensemble de la place. D’emblée, il pose un indice de surveillance et de contrôle.

Cette place, le lecteur se l’imagine aisément, coeur battant d’une petite ville de province en Argentine.
L’autre aspect théâtral réside dans la mécanique en apparence impeccablement rôdée des habitudes, des gestes, des heures qui passent remplies par l’arbitraire des décisions du gérant de l’établissement où travaille le personnage de Sofia. Ce dernier décide de rallonger à l’envie les journées de sa serveuse. Cela ne peut se discuter. Car chaque personnage, selon une volonté verticale et invisible, se voit attribuer sa place, son rôle.
Par ailleurs, chacun se conforme à ces rituels tacites, à ces coutumes régies par la brutalité, la dureté des rapports qui paraît couler de source. Ainsi, Freias, policier doté d’humanité, enclin à manifester celle-ci incarne-t-il « une fiotte », une anomalie dans le système de l’autorité policière incarnée par son collègue, Palacio, paré de manières brutales, avide de cogner, gonflé de colère pour qui toute tendresse équivaut à une faille dans un rouage parfait.
Ainsi en va-t-il de l’accueil au sein de l’hôpital psychiatrique de Santa Lucia, établissement sous la bonne garde de deux femmes cerbères, incarnation de l’obéissance à la règle administrative, inflexibles jusqu’à l’absurde, tatillonnes jusqu’à la bêtise. L’hôpital ne saurait s’ouvrir à aucune curiosité… Ainsi, depuis des décennies, le vieux psychiatre Resquon y débite ses théories, immuables, les anecdotes anciennes, règne sans discussion sur le fonctionnement de l’hôpital.
Hors champ se devine l’allusion au souvenir par si vieux de la force de l’arbitraire, celle du régime dictatorial qui corseta l’Argentine. De cela découle cet esprit des personnages gardiens d’institutions publiques, formatés, encore aliénés par l’obéissance. Il est d’ailleurs souvent fait mention de la violence ordinaire appliquée par certains policiers aux méthodes sorties de l’ère de la dictature, dépeints comme obtus, corrompus.
Or, un beau jour, voilà qu’entre en scène l’élément perturbateur. Un homme âgé, qui ne prononce aucun mot, assis sur son banc au beau milieu de la place. Est-il un clochard? Nul ne sait. Mais cet être à la marge, muet, qui peut-être juge et se tait, va enclencher la mécanique de l’intrigue. Bien malgré lui.
Chaque jour, il s’assied, figé. Attentif, il écoute ceux qui se posent prés de lui, le prennent en commisération. Sofia le nourrit. Frias le croit un ami bienveillant au regard doux et chargé d’une compréhension muette. Tous les deux se l’approprient, décrètent de facto que ce personnage doit être protégé, pris en charge. Qui est-il? S’il ne dit rien, c’est peut-être qu’il refuse? Qu’il résiste. C’est un symbole de l’oppression qui demeure. Or, cet homme ne peut décliner son identité à ceux qui la lui demandent. Alors le voilà marionnette, pâte molle qui reçoit les désirs de chacun; un ami, un malheureux. Un Fou qui ne se trouve pas à sa place, par conséquent un aliéné ou un perturbateur…
Un autre personnage vient bouleverser l’ordre en place. Une psychiatre, Elena, nouvellement nommée. Mais que peut bien désigner ce titre énigmatique La pièce du fond? Est-ce le bureau retiré de la psychiatre, la pièce dévolue aux archives oubliées dans la maison abandonnée qu’elle loue, résidu des souvenirs de ses précédents propriétaires, mémoire qu’il s’empressent de laisser en arrière. Ou est-ce la chambre où le vieil homme se voit interné? Cette pièce tenue au secret, ce lieu à l’écart c’est peut-être la conscience collective, son refoulé d’après la dictature.
L’homme mutique enclenche une quête, une mise en mouvement, un remue méninge qui, en vérité, contraint le regard à aller vers cette pièce du fond. Celle de l’inavoué. Mais il tisse aussi un lien entre des anonymes, des inconnus, réveille leur humanité. Et si cette porte était le secret accès vers la liberté?


Roman traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry
Editions Métailié, 2010
200 pages
18 euros

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L’ombre animale de Makenzy Orcel


Chronique d’Abigail

Makenzy Orcel, écrivain haitien, nous apprend, par la bouche de son personnage-narrateur, que la mort possède bel et bien son odeur; celle de l’oignon frit. On y découvre qu’il est également possible aux défunts de faire quelques salutaires révélations aux vivants, parmi lesquelles une essentielle: la mort survient comme un soulagement.
Par ailleurs, certains vivants vivent leur existence plus morts que les morts eux-mêmes, condamnés à n’être qu’ une ombre , du moins lorsqu’ils peuvent se targuer d’en   posséder encore une . A l’opposé, certains défunts ressentent la chaleur de la vie une fois passés sur l’autre rive.
Ce que le lecteur peut émettre comme supposition première, après avoir parcouru les premières lignes, c’est que la narratrice prend à parti un Tiers qui se trouve fort probablement être l’écrivain lui-même, autant romancier que poète. La marque du poète s’étend sur l’ensemble du récit qui évoque un long chant funèbre et joyeux, une Farandole des damnés à travers le pandémonium d’un Haiti dévasté, dévoré par les Loups, démons et métaphores des opportunistes qui se repaissent de la chair haitienne.
Celle qui trop longtemps s’est tue, enfin trépassée, va parler. Elle laisse le flot libérateur sortir de sa bouche, les mots se dérouler à l’infini comme autant de vagues sur la Mer- la Mère imaginaire, vaste refuge?-  celle tant aimée par feu son frère Orcel…Le lecteur ignorera toujours le prénom de celle qui palabre. Seule, la gent masculine se voit désignée par un nom; Makenzy, le père, Orcel, le frère, revers maudits d’une même médaille, celle d’une domination masculine, caricatures respectives d’une impuissance. Père et frère se voient affublés des noms et prénoms de l’auteur, qu’ils reçoivent en partage. Quelle clef faut-il y voir? Mystère…
La part des morts consiste à pouvoir parler, à incarner le Verbe sans censure, sans qu’en dira-t-on. A se libérer de la servitude, du joug du père tyran Makenzy, auto érigé seigneur et maître sur son lopin de terre, grand buveur, dispendieux pour ses amis, avaricieux pour les siens, violeur incestueux pour sa fille. Il y a là Orcel, le frère aimé, trop aimé, celui dont la narratrice partage la hutte sombre et la couche toute son enfance, ressentant l’esprit absent d’Orcel ,happé par la Mer et par sa fascination pour le travail des pêcheurs. Une mer qu’il ne rejoindra jamais.
Enfin, et surtout, il y a Toi. Toi, la mère, celle à qui cette longue complainte est finalement dédiée. Toi, femme mutique, repliée dans le silence de la soumission et du chagrin face à un époux tyran, Toi cédée et vendue, être au corps labouré par les coups et par l’enfantement. Toi qui, de la vie, ne goûta que l’amertume, dévouée jusqu’à sa mort anonyme dans une capitale-ogresse, déposée dans la bouche terreuse d’une fosse commune. Avalée.
Les cercles concentriques de l’Enfer déroulent leurs anneaux devant ces campagnards expatriés vers Port au Prince. Les voilà gobés dans la gueule du Léviathan, en des séquences qui évoquent une poésie du chaos. Port au Prince, on devine que c’est elle, est une ville fournaise tombée aux mains des loups; leur voracité s’avère sans limites, jamais rassasiés de la chair humaine.
La ville devient cet espace de l’entre deux, offerte au plus offrant, partagée en territoires par les Loups, par une faune interlope, comme plongée dans une nuit perpétuelle. C’est le lieu de la prédation, celui de la perdition, un endroit où l’on vient chuter puis mourir.
Ecriture de la dévastation, l’Ombre Animale met en exergue un malaise profond. C’est là une oeuvre téméraire, poétique et terrible, un voyage infernal, une fanfare des damnés. Au lecteur de se laisser embarquer.


Editeurs: Points, 2017
284 pages
7,30 euros

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LaRose de Louise Erdrich


Chronique d’Abigail

Louise Erdrich livre une chronique incandescente sur le thème du don et du sacrifice, de l’échange et de la réparation. A partir de l’idée ancienne d’une vie pour une vie, elle tisse sa trame autour de cette redoutable loi de l’équilibre entre ce qui est offert et ce qui est repris.
Tout démarre dans le Dakota du Nord sous un ciel oblique. Tout débute par une après midi fatidique au cours de laquelle un coup de feu perce le calme de la forêt, marque un signal. Celui du basculement définitif; il s’agit de ce micro instant, de ce centième de seconde qui pousse une porte, entrebâille puis élargit une faille temporelle. C’est cette minute qui fait exploser en un millier de particules l’équilibre fragile mais parfait, qui, déjà, appartient au passé. Landreaux vient de tuer accidentellement Dusty, cinq ans, le fils de son voisin et meilleur ami.
Dés lors la mécanique du drame et de ses conséquences se met en place. La quête de la réparation commence. Landreaux et son épouse Emmaline, selon une ancienne coutume Ojibwé, décident de donner leur fils dernier né, LaRose, du même âge que Dusty.
Face au vide qui happe Nola, la mère du disparu, contre la rage qui dévore les entrailles de Peter Ravich, le père, le don de l’enfant doit contrecarrer la menace, celle du chaos et du non sens de la mort d’un autre enfant. Ces deux êtres sont semblables à des jumeaux d’ici et de Là bas, l’autre côté, le territoire des Ancêtres. Une alliance se trouve donc scellée autour d’un être sacrificiel, LaRose. Dés lors, la douleur des uns répond tel un hypothétique  soulagement au chagrin des seconds. C’est la loi de l’équilibre.
Louise Erdrich, une des rares voix des Amérindiens, possède le talent d’une conteuse. Voix et époques s’entrecroisent pour mieux se télescoper sous la présence tutélaire de la première LaRose. Ce prénom a une valeur de talisman, transmis de génération en génération, de la première au tout dernier de la lignée. Peu importe la connotation féminine du Verbe. Ce qui est porté, appelé par les LaRose successifs c’est la voix de l’Invisible, le dialogue avec les Absents. Ce qui se transmet de l’un à l’autre, rongeant les os et les mannes, c’est la tuberculose et le chagrin. La mémoire et l’art de conter. C’est aussi le pouvoir de lier, délier et relier; les vivants avec les Esprits. Chaque LaRose synthétise et construit un pont entre les ancestrales connaissances Ojibwé, la magie et la culture des blancs, enseignées dans les écoles des Missionnaires.
Ce récit se veut une valse polymorphe de l’ici et de l’autrefois, des fêlures anciennes, de la colère sourde. Chaque personnage porte en lui un tiraillement qui le dépasse. Ce que raconte Louise Erdrich c’est l’économie de l’adaptation  aux vieux chagrins. La question posée est

de savoir si chaque homme peut recevoir de l’amour en dépit de ses fautes. Peut-il, doit-il être admis au partage avec ses semblables?
L’idée du rachat, d’une force presque cosmogonique qui relie les êtres, les rend à la Vie par sa force même s’avère omniprésente. Le sort de chacun se fond dans la destinée de tous.
Ainsi, la scène finale est celle d’un Repas. Le partage des Mets , telle une Cène, se fait sous l’égide discrète du jeune LaRose, réunit les deux familles, les Anciens et les nouvelles générations. Mais aussi les Esprits et les Vivants par la médiation chamanique de LaRose. En toute innocence, il porte ce pouvoir, celui de consoler. Il répare les créatures meurtries, les épargne en toute humilité, leur parle lui que, pourtant, aucun don ne semble distinguer. Il est l’Innocent, sa présence est vectrice d’équilibre. Il admet le don de son existence, lui qui fût offert sans être consulté.
Louise Erdrich signe là une chronique empreinte d’humanité dans laquelle ni la peine ni la rage ne sont jamais occultées. Une fois de plus elle emporte son lectorat dans ce conte moderne. A son terme, longtemps encore, le vent  murmurera peut être à son oreille les récits anciens.


Traduit de l’américain par Isabelle Reinharez
Editeurs: Albin Michel, 2018
513 pages
24 euros

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La Corée du Nord à bicyclette de John Everard


De l’autre côté du miroir

Il est difficile pour un public étranger d’avoir une connaissance approfondie de la Corée du Nord tant sur sa culture, l’état réel de son économie ou encore son indice de développement humain. La responsabilité d’une telle opacité est dévolue au régime de ce pays. En effet, la Corée du Nord est considérée à l’international comme le pays le plus fermé au monde. Il constitue le dernier bastion communiste « à la dure ». L’attitude de son leader, Kim Jong –Ung, sur l’échiquier politique international et ses déclarations provocatrices n’arrangent en rien la mauvaise image de la Corée du Nord.

C’est pourquoi, la parution de l’ouvrage de John Everard, La Corée du Nord à bicyclette est une grande opportunité pour le public international pour mieux connaître ce pays. Ancien diplomate britannique, John Everard a été en poste en Corée du Nord pendant deux ans, de 2006 à 2008. Ainsi, avec sa bicyclette, il a pu explorer la capitale et retranscrire ses observations dans un essai remarquable à plus d’un titre. « Après mon départ de Pyongyang, j’ai de plus en plus ressenti le besoin de partager ce que j’avais vu avec un public élargi, espérant ainsi aider les gens à comprendre ce pays peu visité. » dit-il dès la préface de l’ouvrage. Et c’est pari tenu. En effet, l’essai explore la politique internationale, les relations de la Corée du Nord avec ses partenaires étrangers. Mais pas seulement. John Everard s’attèle à souligner les politiques intérieures du pays au travers des mesures économiques, sociales et culturelles. Son essai donne une part belle à la population locale. John Everard a pu s’entretenir avec ses collègues coréens du Nord mais aussi avec des commerçants et des habitants de Pyongyang. Ces échanges et témoignages bien que sporadiques permettent au lecteur d’approcher au plus près la réalité avec laquelle les Coréens sont obligés de composer. Il n’omet pas la propagande et la désinformation, deux domaines dans lesquels le gouvernement de Kim Jong-Un excelle. A travers son texte, John Everard rend ainsi hommage à un peuple qui plie sous le joug du régime. Méconnu par le public international, les Coréens du Nord sont ici décrits comme des personnes sympathiques, prudentes – à cause de la censure exercée par le régime – mais non moins dénuées de sentiments et de compassions pour leurs semblables. John Everard « ré humanise » ce peuple qui est perçu dans l’opinion public comme fanatisé et quelque peu antipathique.

Un autre caractère appréciable de cet écrit réside dans le plan de travail qui se laisse voir au travers d’un sommaire très détaillé. Le lecteur peut ainsi choisir la rubrique qui l’intéresse et accéder immédiatement aux informations voulues. Le style est clair et le vocabulaire est précis si bien que la lecture est fluide et à la portée des néophytes comme des initiés. John Everard ne s’embarrasse pas de jargons. Son texte est léger, facile d’accès et agréable à lire. De plus, il bénéficie d’une traduction de qualité.

Cependant le lecteur peut déplorer une grille de lecture assez étroite dans le sens où l’auteur choisit de mettre le focus sur la seule ville de Pyongyang. Il « évacue » ainsi toutes les difficultés que connaissent vraiment le reste de la population coréenne du Nord vivant à la périphérie de la capitale ou dans d’autres villes de moindre importance. John Everard mène son étude sur une population socioprofessionnelle précise. Il s’agit de la classe moyenne plus qui bénéficie de certains avantages octroyés par le régime sans être dans les élites ou dans l’oligarchie. « La plupart des personnes avec qui j’ai parlé, de façon officielle ou non, étaient des membres de l’élite externe de Pyongyang. J’entends par là des individus qui n’étaient ni membres de l’élite interne du régime, extrêmement privilégiée, (…), ni des travailleurs pauvres (employés ou autres) ou des paysans, ces deux catégories constituant une grande majorité de la population nord-coréenne. Ils avaient pour la plupart un emploi stable sinon de haut niveau et étaient issus de familles en bon termes avec le régime. Ils ne mangeaient pas particulièrement bien mais souffraient rarement de la faim. »

Bien qu’il y ait des critiques à émettre, l’ensemble de l’essai est particulièrement intéressant. John Everard nous offre là un travail de haute facture. Il permet une meilleure compréhension de la Corée du Nord. Il est donc sans conteste que La Corée du Nord à bicyclette est une belle trouvaille pour des lecteurs curieux et passionnés de géopolitique.


Essai traduit de l’anglais par Philippe Che
Editeurs : Decrescenzo, 2018
317 pages
21 €

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La fille du fermier de Jim Harrison


Chronique d’Abigail

La fille du fermier, nouvelle de l’incontournable (et regretté) géant des lettres Américaines Jim Harrison, a tout du portrait de femme. L’écrivain offre là une peinture empreinte autant d’empathie vis-à-vis de son personnage principal que de cruauté.
La jeune Sarah se voit saisie sur le vif lors d’un instant clef de sa vie, celui d’une transition, tandis qu’elle s’achemine vers la puberté et l’âge de femme, instant d’une métamorphose qui, de toute évidence, capte l ‘écrivain et au moment où elle déménage vers le Montana le plus reculé afin de réaliser le rêve ancien de son père, devenir fermier.
Dans ce texte, aussi bien bref que poignant, tout est rugueux, âpre.
Ce qui frappe d’emblée c’est la profondeur de la solitude, voire de l’abandon, de la jeune fille en ce début des années 80. Le personnage  s’avère coupé du monde extérieur pendant de longues années par les rêveries de son père et de ses désirs en lien avec le travail de la terre. Cette rupture d’avec le monde extérieur résulte aussi des positions de sa mère. Cette dernière, pétrie de religiosité, entend réaliser l’instruction de sa fille à la maison.
Le rêve paternel d’un retour à la terre embarque dans son sillage toute la famille, emmenée malgré elle dans le tourbillon de ses aspirations très personnelles. Ce qui frappe aussi dans ce texte concis, c’est cette observation, cette mise hors champ d’un univers adulte qui paraît souvent démuni, dans l’incapacité d’offrir un quelconque modèle.  A l’exception du vieux Tim, le meilleur ami de Sarah, confident privilégié qui se livre à un jeu de séduction à la fois puéril et ambigu,mais finira par mourir foudroyé par un cancer.
Ce qui ressort de cette oeuvre de Big Jim, c’est ce sentiment de désillusion sans amertume, mélancolique quant à l’incapacité des liens familiaux à enserrer, protéger ou retenir. Chaque être, humain ou animal, est libre et profondément seul. Ainsi Sarah est-elle pareille à une force qui va dans cet Etat sauvage où la nature domine encore, impose sa loi aux vivants, bêtes et hommes. A son image, tous sont modelés par une force amorale, celle de la vie, celle de ces corps habités de désirs, d’appétits auxquels ils obéissent. Entre beauté et cruauté, la vie s’impose dans toute sa rudesse ; chaque pousse aspire à la lumière, chaque animal à sa perpétuation. Le puissant équilibre vie/mort crée un cycle auquel nul n’échappe, où les hommes eux mêmes s’efforcent de demeurer en vie, d’arracher leur subsistance à la fulgurance des instants.
Sarah grandit, apprend. Une sorte d’animisme imprègne l’évocation des forces de la nature; ainsi des relations entre Sarah et Lad, son cheval rétif, ou sa chienne sauvage, Vagabonde, aussi farouche qu’elle-même.
Mais La fille du fermier c’est aussi l’histoire d’une quête, celle de soi-même sur fond de choix à réaliser et d’appel à la vengeance. Sarah est blessée, atteinte au plus profond d’elle même. Cette cicatrice s’entoure et grandit dans le mutisme du personnage . Jim Harrison se glisse dans la psyché de cette jeune fille avec une compassion réelle. Sa transformation, l’hommage rendu à sa précocité et à la vivacité de l’intelligence du personnage traduisent la fascination de l’écrivain pour cette sortie de la chrysalide vers l’âge adulte.
Cet hommage à un être solitaire, fort et blessé possède une dimension solaire. Mais un caractère solaire non dénué d’un voile de grisaille, d’une nuance d’inquiétude et d’une touche de douceur.
Peut-être Sarah pourrait-elle s’apprivoiser? Guérir? Peut-être… Peut-être…


Roman traduit de l’américain par Brice Matthieussent
Editeurs: Flammarion, Coll. »Folio », 2017

130 pages
2 euros 

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Quand elle était gentille de Philip Roth


Chronique d’Abigail

Publié en 1971 ce portrait de femme représente, sans aucun doute, avec l’incontournable Portnoy et son complexe, l’un des romans les plus emblématiques dans l’oeuvre dense de l’écrivain Philip Roth.

L’ouvrage s’ouvre sur une réflexion clef: » Ne pas être riche, ne pas être célèbre, ne pas même être heureux mais être civilisé. » Cette pensée appartient au personnage de Willard, le grand père du personnage central, Lucy Nelson. Elle porte en elle la quintessence même de ce qui, précisément, va condamner cette dernière à une trajectoire à la finalité tragique. Toute la question va être de comprendre ce que recouvre ce mot: » civilisé »...
D’emblée, le lecteur sait que Lucy Nelson, celle qui était gentille comme l’énonce le titre, va mourir. En effet, la pensée formulée précédemment vient à l’esprit du grand père Willard alors qu’il se tient debout devant la tombe de sa petite fille, Lucy. Mais comment cela est-il advenu, qu’a-t-il pu se passer, quel a été l’engrenage, cela le lecteur l’ignore encore.
Philip Roth dresse ici un portrait, celui d’une jeune femme. Mais il ne fait pas uniquement cela. Ce qui transpire en filigrane c’est aussi l’analyse  aigue et précise, le portrait d’un certain mâle américain avec les attendus qui pèsent sur ses épaules, un ensemble de règles de conduites implicite sur fond d’ignorance. Il s’agit de ce que la société américaine fait peser  comme fardeau et pression allant de soi sur les épaules des jeunes générations. C’est la peinture d’une certaine Amérique, celle de l’après guerre, l’intrigue prend place en 1946 et s’achève dans le début des années 50, au coeur de l’Amérique blanche des classes moyennes, pétrie d’un puritanisme forgé dans le protestantisme. Or, c’est bien cette obsession puritaine du bien, cette angoisse de la grâce, du contrôle et de la maîtrise des pulsions qui prend racine dans la conscience de la jeune Lucy Nelson. De fait, très tôt, elle s’emploie à incarner cette missionnaire de la pureté et de la bonne conscience. De quelle mission s’agit-il? Celle de « civiliser » la gent masculine, empêtrée dans ses désirs, qu’elle  a appris à mépriser dés l’âge le plus tendre en la personne de son père. Comment compter, comment accorder sa confiance à l’espèce mâle si naturellement encline à la lâcheté, à la fuite des responsabilités, au seul assouvissement déguisé de leurs appétits sexuels? Peu à peu, en particulier à l’égard de son très jeune mari, Lucy s’enferme dans un rigorisme moral qui confine à un terrorisme affectif et intellectuel. Habilement, de façon continue et progressive, Philip Roth décrit cet engrenage mental, cet enfermement dans sa paranoia qui aura raison de Lucy Nelson. Son délire de pureté, son intime conviction de l’exemplarité de son propre sens moral la mène aux confins d’une folie qui l’anéantira et la poussera vers sa propre mort.
Au delà du sort pathétique de la jeune Lucy Nelson, ce que l’auteur donne à voir avec une redoutable acuité c’est la responsabilité qui incombe au puritanisme porteur d’hypocrisie et d’ignorance. Tout ce qui a trait aux affects, à la sexualité, aux désirs s’avère banni et entaché de faute.
L’obsession de la tache, la volonté enragée et tyrannique de transformer son époux  en cet homme « civilisé », un homme de bien, découlent de l’impossibilité d’avoir accès à une connaissance éclairée, d’une écrasante oppression de la norme.
Cela peut ressembler à un portrait à charge; mais c’est celui, empreint de gravité, d’une analyse approfondie de ce monde étriqué, condamné à sa propre agonie par excès de fermeture.
Au final, ce qui se lit entre les lignes, c’est ce qui fait du destin de Lucy un paradigme d’un déclin à venir.


Roman traduit de l’américain par Jean Rosenthal
Editeurs: Gallimard, 2017
406 pages
11,25 euros

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Le musée imaginaire de Jane Austen. texte de Fabrice Colin. Illustrations de Nathalie Novi


Hommage à Jane Austen

Dès l’ouverture de l’ouvrage, le lecteur découvre avec émerveillement le parc verdoyant du domaine de Pemberley, là où se trouve le musée imaginaire dédié à la grande dame de la littérature anglaise du 19ème siècle, Jane Austen. C’est le jour de l’ouverture, de l’inauguration. Les visiteurs sont insolites car ils viennent de pays différents et d’époques variées comme attestent les costumes chatoyants. Le lecteur, lui aussi, est convié à la fête car il est accueilli –comme le reste des hôtes d’un jour –par Elisabeth Bennett, l’héroïne du célèbre roman de l’écrivaine, Orgueil et Préjugés. En parfaite maîtresse des lieux, elle guide le public à travers les pièces du musée pour le plus grand bonheur de ce dernier. En effet, c’est aussi une opportunité pour (re)découvrir les chefs-d’œuvre de Jane Austen. Sont évoqués ses plus grands romans : Raison et Sentiments, Mansfield Park, Emma, Northanger Abbey et Persuasion.

Le musée imaginaire de Jane Austen doit sa genèse à Nathalie Novi, une admiratrice de l’écrivaine et à Fabrice Colin. Ce dernier a convié l’illustratrice pour l’accompagner dans son aventure. En effet, les textes courts au style simple de Fabrice Colin permettent au public néophyte d’apprivoiser et d’approcher l’univers de Jane Austen. Les illustrations aux mille couleurs en pastels et en peintures à huile sont à elles seules des merveilles picturales. Nathalie Novi s’imprègne de l’univers de Jane Austen en reproduisant des scènes emblématiques de mariages, de fêtes et de bals. Elle donne à voir des scènes de genre très en vogue dans la société britannique du 18ème et 19ème siècles.

En conclusion, les auteurs nous gâtent en nous offrant un très bel ouvrage. C’est aussi un hommage vibrant à Jane Austen. La composition de l’ouvrage incite le public de lecteurs passionnés mais aussi de jeunes écoliers à se plonger dans le monde des classiques avec Jane Austen.

Un très bel ouvrage.


Editeurs : Albin Michel, 2017
140 pages
25€

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