Six jours de Ryan Gattis


Chronique d’Abigail

Lieu: Los Angeles.
Année: 1992.
Territoire: Quartier Latino de Lynwood.
Le monde entier, l’opinion Américaine en particulier, vient d’être pris à témoin du tabassage d’un jeune noir, nommé Rodney King, par 4 policiers blancs, littéralement filmés en plein flagrant délit.
Le monde entier, l’opinion Américaine en particulier, se voit ensuite pris à témoin- en otage?- du très médiatique acquittement de l’escouade de policiers auteurs des faits. En dépit de leur nature explicitement raciste. Ou peut-être en raison même de cette nature?
Néanmoins, la médiatisation signe l’acte, l’inscrit à la fois dans le réel et dans la connaissance collective. Chacun a été témoin du déni très officiel du franchissement de la ligne rouge  par ceux supposés garantir l’Ordre. Ils ont été blanchis de toute culpabilité par ceux supposés représentés la Loi.
Dans ce que Ryan Gattis va raconter à son lectorat il n’y a pas d’innocents. Ou, du moins, l’innocence ne constitue ni une excuse, ni un mobile pour être épargné.
Tout le monde est devenu impliqué… Nul ne peut ignorer l’embrasement de violence qui s’est emparé de la Ville Tentacule Los Angeles. Pourtant, en dépit des apparences, le rappel des faits qui précédent ne constitue nullement le noeud de l’intrigue. Il n’intervient qu’en décor de fond, en Bande Son endiablée; en circonstance favorisante, pourrait-on dire.
Pour pallier aux émeutes, toutes les forces de l’ordre, les hommes disponibles, le matériel, l’ensemble de la logistique nécessaires se trouvent mobilisés pour contrer les émeutes, contenir les pilleurs. Le contre effet est le suivant; le reste de la ville devient livré à lui-même, régi par une autre loi, un autre ordre, ceux des Gangs et de leurs chefs érigés en seigneurs de guerre. Cet abandon amène à des situations où: » les gens ne bénéficieront pas de secours. »
Ryan Gattis convie ses lecteurs à porter leur regard ailleurs. L’éclairage se braque sur d’autres territoires, sur le hors scène. Ces rues là aussi flambent, s’embrasent, leur fumée monte au ciel pour une oraison sanglante. Voilà une autre Amérique, sur fond ethnique et d’affrontement entre gangs, les Etats-Unis de Lynwood qu’aucune caméra ne viendra filmer. Ici, la Rue est une divinité à qui nul ne se refuse, elle fixe les règles, adoube ses chefs, telle Moloch elle avale et arrache les jeunes à l’emprise de leur famille. Elle offre une vie brève, une existence flamboyante arme au poing.
Six jours durant, le temps des émeutes, 15 voix s’entrecroisent, narrent de l’intérieur une histoire de vengeance.
Du roman noir qui aurait pu virer au roman social s’il n’était pas porté par quelque chose en plus. Par cette dimension qui fait la force de la littérature au-delà de tout prétexte idéologique; le croisement d’histoires et de destins dans un récit choral où chacun se voit relié à l’autre. C’est bien d’un chant polyphonique qu’il s’agit, une pièce jouée à 15 voix.
Chacun joue sa partie, la scande, parle d’un souffle, décrit l’urgence, l’action, le mouvement qui ne s’arrête jamais.
C’est un vaste ballet, une folle farandole avec le sang et la mort. Le premier jour s’ouvre sur le massacre de la victime sacrificielle, l’exposition de sa dépouille.
Alors, le sang appelle la sang et enclenche le mécanisme des règlements de compte. Lynwood vomit à la surface de la terre ce qu’elle contient de rage, celle des damnés, déverse des hordes d’oubliés. Des meutes de jeunes prédateurs affamés, avides de se pousser du coude, de s’enivrer du vertige du ravage, de la table rase, dans une course éperdue à l’anéantissement.
Chaque chapitre correspond à un personnage. Le ton est âpre, brûlant, cru et sans filtre. Tous s’adressent au lecteur à tour de rôle, à un interlocuteur invisible. C’est une prise à partie directe, une immersion. ce qui est dit l’est dans un langage oral, avec des termes d’argot, un dialecte à la frontière du documentaire.
C’est un acte de vengeance dans une immense Catharsis, un feu purificateur. Dans cette chaleur de plomb, autant que les braises, c’est la fatalité qui enserrent les personnages, les engluent, leur confèrent une dimension aussi absurde que tragique.
Nul n’y échappe… Même les simples témoins car c’est un morceau d’âme qui est abandonné là, une connaissance intime de la mort . C’est le prix à payer.
A moins que…
A moins que la fuite ne soit l’ultime échappatoire?
Jusqu’à ce qu’au 7 ème jour, la colère s’éteigne, que la Terre ré avale son Pandémonium.
Jusqu’au prochain cycle.


Roman traduit de l’américain par Nicolas Richard
Editeurs: Le livre de poche, 2016
594 pages
8,60 euros

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Instantanés d’Ambre

Chronique d’Abigail

Instantanés d’Ambre est un conte, poignant et poétique.
C’est le récit de la folie d’une mère, le désir tout puissant de recréer un Eden à l’abri du Mal, là où aucune attaque ne serait possible, aucun deuil, aucune intrusion du monde extérieur ni, par extension, aucune menace ni inconnu. Dans cette enceinte  , le contrôle reste possible.
C’est une métaphore, celle d’un monde clos, fermé sur lui-même, un microcosme auto suffisant. C’est un mythe originel, une fable des débuts de l’humanité à travers ces enfants extraits du monde et de la communauté des hommes par leur mère. Celle ci élabore un fantasme, passe de l’imaginaire au réel, dans l’idée d’un lien filial, familial suffisamment fort pour endiguer tout besoin d’un tiers. La vieille maison entourée, telle une forteresse imprenable, par son mur de briques devient territoire inviolable, seul monde connu et exploré, seul territoire existant et connaissable pour la fratrie.
Année après année, le jardin opulent camoufle les enfants à l’indiscrétion d’un regard malvenu. La nature se déploie, primitive et libre. Voici les enfants à l’abri, seuls au coeur de cet univers premier, ivres de leurs jeux, inséparables.
Les trois enfants y vivent donc à demeure. Ils se rebaptisent, c’est l’acte premier, celui de la force du Verbe, ré exister sous un nom autre et mourir à leur vie première dont leur mère efface tout souvenir. Voici Opale, l’aînée, la danseuse, Ambre, le second, Agathe, le benjamin.
Totalement immergés hors du temps, l’écoulement de ce dernier n’existe qu’à travers le changement des saisons. Les trois enfants évoluent dans cet univers figé, immuable. C’est un lieu muséal, de mémoire, aux murs ornés d’antiques encyclopédies; ces livres enferment des connaissances hétéroclites, juxtaposées, classées par domaine. Ces écrits relient les enfants à leur père, il n’existe qu’en filigrane entre les mots, sous les lignes à explorer, dans l’absence. Ce labyrinthe d’informations se voient décrypter par l’imagination des enfants. Ces pages sont un ciment. celui du souvenir, d’une trace réinventée. Ambre possède un don; à l’image de la résine dont il porte le nom, des images se gravent dans son oeil couleur ambre, une double vue que sa main prolonge. Inlassablement, Ambre dessine des silhouettes en marge des articles dans les volumes des encyclopédies. Il grave là le souvenir de la dernière enfant, celle dont la mort accidentelle déclencha la folie maternelle. C’est l’événement traumatique. Dans une volonté de toute puissance, la mère élabore un récit fondé sur la peur. Toute sortie hors de l’enceinte de la maison provoquera la mort des enfants par la venue et l’attaque d’un chien maléfique. Elle crée une croyance qui garantit l’obéissance.
De plus, comme souvent dans l’univers de Yoko Ogawa, en ce lieu fantomatique où flottent la poussière et les souvenir passés, c’est le silence qui règne. On n’y parle que par le murmure.
Ambre trace, dessine, garde une image qui ne peut bouger, crée une enfance éternelle, celle  de sa petite soeur disparue.  Il grade les strates d’une mémoire commune. Il est gardien du lien. C’est un témoin, celui qui voit, qui regarde. Inquiet, il perçoit les signes de la fêlure de son univers . Il pressent une rupture imminente. L’appel de la vie,  la curiosité de ce qui  se trouve de l’autre côté seront les plus forts… Jusqu’au grand fracas traumatique du surgissement du monde extérieur.
Ambre, être en marge, créature de silence, vulnérable possède sa vision intérieure. Il n’a de cesse de recréer le lien rompu, les êtres perdus immortalisés en un théâtre d’ombre dans les pages d’une encyclopédie, fragiles créatures  de papier.   Sa création devient une quête mélancolique, celle d’un temps et d’un monde perdu, où il goûta un bonheur étrange.
Yoko Ogawa explore là l’enfance en marge avec délicatesse, dans une évocation troublante de la mémoire et un hommage au pouvoir de l’imagination.


Roman traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Editeurs: Actes Sud, 2018
302 pages
22,50 Euros 

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Un homme de Philip Roth


Chronique d’Abigail

Véritable manifeste ce bref roman de feu Philip Roth contient une thématique qui hante l’oeuvre de l’écrivain. Le titre, Un homme, désigne déjà la singularité d’un destin mais perdu, noyé dans un océan d’anonymes. Un homme c’est un peu le paradigme de l’effroi chez Roth, sa source; l’évocation dénuée d’illusion, d’ornements de la solitude intrinsèque que porte en lui chaque être appelé en ce monde. Face à l’existence, ne demeure à la fin qu’une addition, la somme des chagrins et des erreurs. Au final, nulle consolation mais plutôt une lente et progressive impuissance, celle du corps, jusqu’à l’anéantissement. Comment repousser cette échéance inéluctable? Ou, au moins, s’en détourner? Ainsi, toute trajectoire couronnée de succès n’est-elle pas qu’un divertissement, un leurre transitoire…Comment accepter la perte progressive de la force vitale, de la puissance du désir, de son appel désordonné qui constitue la vie? Ou, au moins, de quelle façon apprivoiser cette idée, la rendre acceptable, faire en sorte que cette perte soit moins aigue?
Roth opte pour une construction circulaire. Pour l’alpha et l’oméga, en sorte que la boucle soit bouclée… Ainsi, l’ouverture du récit , comme en d’autres oeuvres, se fait-elle sur une scène d’enterrement. Celui du personnage principal. Son décès et ses circonstances précises viendront clore le roman. Le petit cimetière lui-même est un espace de jonction entre l’hier, ce qui fût et l’Aujourd’hui. Il rattache directement le personnage à ses ascendants, puisque son père, figure tutélaire et aimée à laquelle il n’a de cesse de se raccrocher, repose lui même en ce lieu, dans ce cimetière juif un peu délabré.
Comment retracer une vie? Roth opte pour un récit où le corps fragmenté, les organes  viennent dire mieux que le verbe la trajectoire d’un être. Car c’est bien sur ce support que s’inscrit l’histoire, par les cicatrices. Par les modifications du temps, l’alourdissement, la lenteur. Chaque organe, chaque fonction racontent un âge de la vie, le passage vers un nouveau cycle. Mais cela, chez Roth, est une donnée dramatique. Car ce corps est ce qui rend l’homme, en l’occurrence le personnage, misérable et vulnérable. Qui lui fait goûter l’envie, la jalousie, le manque, l’amertume du regret. Ce corps douloureux induit le désir de mort ainsi du personnage de Milicent qui préfère se suicider.
Depuis l’appendicite de son enfance et  sa première hospitalisation en passant par les interventions successives de ses artères, voilà la mécanique qui lâche. Qui s’érode. Voilà notre homme qui envie jusqu’à la haine la santé dont jouit son frère aîné, Howie. A l’image de Job, éprouvé et ruiné, le personnage ne trouve pas de sens ni de justification aux maux physiques qui le frappent. Et si cette mort qui se rapproche, cette  déchéance qu’il pressent n’étaient que le résultat de sa conduite avec ses épouses successives?
En une redoutable épure, voilà le personnage, dont nous ne connaîtrons jamais le prénom, qui en appelle à une éthique du pardon. Celui donné par ses fils aînés. Sa solitude s’accroit avec l’imminence de l’intervention à venir jusqu’à la scène d’anthologie de son dialogue, dans le petit cimetière juif, avec le fossoyeur qui lui expose la technique requise pour creuser.
La douleur humaine c’est cet impossible détachement des joies éphémères , celles offertes par les sens, dont la valeur sur l’instant n’est jamais mesurée. Chez Roth, la vieillesse est un naufrage. Combien les jours sont comptés! Combien le néant menace!
Avec cet homme, ni bon, ni mauvais, Philip Roth dépeint un lent dépouillement de soi, la confrontation à l’angoisse finale. Les dernières lignes, magnifiques et déchirantes,  hissent l’ouvrage au rang de chef d’oeuvre.


Roman traduit de l’Américain par Josée Kamoun
Editeurs: Gallimard, Coll. »Le Monde Entier », 2007
153 pages
15,50 euros

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Adieu Monsieur Roth

Philip Roth s’en est allé. Son coeur a cessé de battre ce mardi 22 Mai 2018. C’est une voix qui s’éteint.

D’abord, il y a eu Jim Harrison, puis il y a quelques jours, c’était Tom Wolfe et maintenant le grand Maître de la littérature américaine.

Que dire de plus? Face à la bêtise, à la littérature bon marché et aux pseudo auteurs narcissiques, l’écriture de Philip Roth symbolise l’élégance, la grâce et l’ironie mordante contre notre siècle baigné dans la violence, l’ignorance et le pathos. Son oeuvre représente la lumière de l’intelligence.

Monsieur Roth, à la question « A quoi sert la littérature? », vous avez répondu avec votre calme naturel « Rien. Et cependant, elle est tout ».

Adieu Monsieur et merci pour l’oeuvre immense que vous laissez derrière vous…

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Le mangeur de citrouille de Penelope Mortimer


Chronique d’Abigail

Les éditions Vintage donnent à relire un roman phare de l’auteur britannique Penelope Mortimer, Le mangeur de citrouilles. Ce roman puise avec audace dans des éléments éminemment autobiographiques et a fait l’objet d’une adaptation cinématographique, sortie en 1964. Il s’agit d’un film de Jack Clayton avec, dans le rôle phare de Mrs Armitage , Ann Bancroft. Cette réédition a le mérite d’amener la relecture d’une écrivaine qui fût, depuis ses succès des années 60, quelque peu tombée dans l’oubli .
Le texte s’ouvre sur un dialogue, extrêmement vivant, qui contribue d’ailleurs à un sentiment de proximité, celui qui se déroule entre Mrs Armitage, quasi avatar de Penelope Mortimer en bien des points et un médecin psychiatre.  Ces interludes dialogués reviendront avec régularité. Cette ouverture plante le décor, énonce le fil conducteur de l’intrigue: la visite de Mrs Armitage chez un psychiatre s’opère à la demande du mari de cette dernière. Le but est, à partir d’informations parcellaires, de déposer le soupçon de la folie qui pèserait sur le personnage principal. Le reste du récit se construit sur la base d’une narration à la première personne; ce « je » est celui du point de vue de Mrs Armitage. La jeune femme a déjà été mariée à plusieurs reprises auparavant; elle s’apprête à convoler avec un dénommé Jack. Celui-ci fera fortune grâce à son travail dans le milieu du cinéma et apportera une aisance matérielle à l’ensemble de la famille. Néanmoins, un reproche revient tel un refrain, celui qui renvoie au nombre des enfants de Mrs Armitage issus de ses différentes unions. Cela est scandé régulièrement, toujours accompagné d’un champ lexical du nombre « floppée »,  » ribambelle »,  « maisonnée,  » sacrés mômes ». Ces termes s’accompagnent d’une connotation négative, ramenant à l’idée d’un chaos, d’un désordre ou d’une instabilité. Celle liée à des mariages répétés et à une reproduction désignée comme effrénée. D’ailleurs, le lecteur n’est à aucun moment en capacité de dire quel est le nombre exact de ces enfant… Ils deviennent comme une masse, une présence perpétuelle formée par un groupe sans individualités propres, omniprésents, presque vampiriques tant leur existence semble envahir en permanence la psyché de leur mère et, par ricochet, celle des époux; ainsi en va t il de Jack qui peine à se trouver un espace. Pour lui ces enfants sont un rampart qui viendrait empêcher la fusion possible des deux époux. Lorsque Jack parle d’eux, c’est toujours à partir de termes qui traduisent le sentiment d’une responsabilité écrasante, d’un travail harassant et sans intérêt pour assurer le train de vie. Ils sont épuisement, invasion.
Cette progéniture est ce qui détermine l’identité de Mrs Armitage.
Ce qui frappe à la lecture, c’est la plongée introspective dans sa perception de la réalité qui est celle de l’héroine. Ainsi, la mise au monde successive de ses enfants évoque une compulsion. L’idée du pouvoir se faufile là, celui du corps féminin. L’addiction du personnage à la grossesse et au maternage fait écho au pouvoir des hommes, à un désir de contrôle.  C’est la menace d’une force archaique, celle des déesses anciennes au ventre fécond détaché de tout apport masculin. Plus le récit avance, plus la confession de Mrs Armitage se révèle implacable. De façon aigue, douloureuse, elle évoque sa souffrance intérieure, son sentiment de solitude intrinsèque qui la condamne à l’incompréhension. Le personnage est hanté par la trahison possible de Jack, époux qu’elle dépeint comme un homme de plus en plus cruel, froid, calculateur et égoiste. Tel un journal intime, sa confession intérieure va crescendo jusqu’au sentiment d’oppression, de menace. Ce que dit le personnage c’est son sentiment d’échapper à elle-même, d’être un objet ou un enjeu de négociation. Son unité se fissure. Sa matrice est un enjeu. Cette part intime ne saurait échapper au contrôle du masculin; le pouvoir de faire naître des enfants avec ou sans leur consentement est menace inadmissible. Jusqu’au paroxysme symbolisé, dans le récit, par l’acceptation de l’intervention chirurgicale; Mrs Armitage admet l’avortement et la stérilisation. C’est le dépouillement de la force vitale de ce personnage. Dans le même temps, elle découvre que Jack a bel et bien une maitresse… enceinte.
Le final du récit est brillant. A l’image d’une oeuvre sans émotion ni pathos qui livre les tourments d’un personnage sur le fil de la folie: l’origine de celle ci se trouve, en partie, dans la condition féminine âprement mise en lumière.
Que symbolise la tour érigée pour abriter la famille sinon l’enfermement du personnage dans son propre for intérieur? Peu à peu, ses propres enfants deviennent menace. Peu à peu le désir de mort envahit son esprit, le sentiment d’être traquée, chassée comme un animal aux abois, condamnée à obéir. A abdiquer pour survivre…
C’est là une oeuvre forte, celle  d’une écrivaine à redécouvrir.


Traduit de l’anglais par Jacques Papy
Editeurs: Belfond, Coll. »Vintage », 2018
250 pages
16 euros

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Une tête de nuage de Erri De Luca

 

A l’ombre du fils

« Comme père je n’étais qu’un leurre, comment pouvait-il me respecter ? Je ne l’ai pas grondé une seule fois. Il ne m’a jamais entendu élever la voix contre lui. Ses yeux m’intimidaient, me faisaient détourner les miens. Quel père peut être un homme comme çà ? Toi seule soutenais son regard. Je restais à l’écart pour vous voir vous regarder mutuellement en silence, vous parler avec les yeux. Il n’a pas eu un père, il a eu un pantin. »

Le nouvel opus de Erri De Luca se veut être un récit d’intrusion dans la vie d’un couple biblique, Marie et Joseph. L’auteur entre dans leur quotidien lorsque ceux-ci doivent faire face à un fils extraordinaire, un prophète d’une nouvelle religion. Le lecteur parcourt rapidement la vie de ce couple de la conception de l’enfant à sa vie avec eux pendant 32 ans.

Une tête de nuage part d’une thématique fort intéressante à savoir comment le destin des fils parvient à reléguer la puissance des pères dans l’ombre. Dans une société patriarcale, Joseph, face à son fils, est réduit à sa simple fonction de père de substitution, de père nourricier et de cocu magnifique, la risée de tous. Car comment rivaliser avec Le Père céleste ? Conçu par le Saint Esprit, ah, la belle affaire !

Joseph dans ce récit est émouvant. Il est résigné. Il accepte sa place sans se poser de question. Il est le grand oublié, l’éternel relégué face à ce couple fusionnel constitué par Marie, la Mère et son Fils, Joshua.

Erri De Luca, dans ce bref récit, banalise le mythe. Il tente de rendre « humaine » chaque figure de ce couple. Marie devient ici la femme forte, pragmatique et réaliste. Elle n’a aucune once de poésie, aucune sensibilité littéraire. A l’inverse, son mari est doué d’une extrême sensibilité. C’est un être doux qui pose des questions. Il veut comprendre mais se heurte à l’incompréhensible car ni le Fils ni sa femme ni Dieu ne lui parlent.

Cependant, malgré tout un potentiel à tirer, Une tête de nuage déçoit par une narration simpliste, sans profondeur. L’auteur semble ne pas maîtriser son sujet. Il flirte avec la science théologique et hébraïque sans pouvoir aller au fond du sujet. Les dialogues entre les personnages sont vides, insipides et frôlent le risible. Quant à « L’appendice », le lecteur a beau se creuser la tête, il ne parvient pas à justifier sa présence dans l’oeuvre.

En conclusion, c’est un récit décevant. On ferme le livre sans regret –peut-être celui de l’avoir acheté !


Traduit de l’italien par Danièle Valin
Editeurs : Gallimard, 2018
95 pages
9,45 €

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Ciels rouges d’Isabelle Simler


Carnet d’ailleurs

Dans Ciels rouges, Isabelle Simler relate son voyage d’un mois dans le Xinjiang, région autonome du Nord-Ouest de la Chine. Son personnage principal est un entomologiste spécialiste des papillons. Celui-ci décide de partir à la recherche de la Princesse Papillon. Il s’agit d’une princesse légendaire ouïghoure, qui aurait découvert le secret de la fabrication de la soie.

Magnifiquement illustré, Isabelle Simler alterne la technique du carnet de voyage et de l’illustration au pastel et à l’encre de Chine. Face à ce présent somptueux –qui est un véritable ravissement pour les yeux –le lecteur découvre l’histoire de la route de la soie. Il fait aussi connaissance du peuple Xinjiang et ses traditions. Mais pas seulement. Les couleurs qui s’étalent sur toute la largeur des pages donne une impression de puissance, de magnificence de la nature. Isabelle Simler rend un vibrant hommage à une nature grandiose. L’homme est dépassé devant cette beauté mystérieuse qui le dépasse.

Le format italien judicieusement choisi par l’auteure permet de mettre en valeur les paysages de cette région. Le format italien permet à Isabelle Simler de se rapprocher du carnet de voyages. Il contribue à magnifier l’écriture toute en finesse de l’auteure.

Ciels rouges est la somme des impressions, des pensées et des mots de Isabelle Simler. C’est un bouquet de poésie à l’adresse du lecteur. Une note venue d’ailleurs.


Editions Courtes & Longues, 2017
22 €
A partir de 7 ans

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