Dégels de Julia Phillips


Révélations

Nous sommes au mois d’août quelque part sur les rivages de la péninsule du Kamtchatka, région reculée à l’extrême Nord orientale de la Russie.

Sur la plage, deux sœurs, Sophia et Alyona jouent et se chamaillent. C’est là leur dernier instant de liberté car elles vont disparaître. Le lecteur assiste à la scène de l’enlèvement.

Des mois s’écoulent sans que l’enquête de police ne puisse avancer. Mais ce temps suspendu permet à la parole de se libérer. Ce sont des voix de femmes qui s’élèvent et scandent le récit. Chaque mois qui passe est dévolue à une personnalité féminine du lieu. Celle-ci narre un instant de sa vie qu’elle extrait de l’oubli. Les narratrices énumèrent les joies et tristesses, les doutes face à l’inconnu et à l’avenir. Le lecteur sent, à chaque moment, l’ombre des filles… Chacune a sa théorie, une telle a été témoin de l’enlèvement, telle autre doute…

Dégels est le premier roman de Julia Phillips. Cependant, malgré le thème de l’intrigue, il ne s’agit pas d’un roman policier. L’auteur préfère explorer la dimension psychologique de ses personnages. En effet, l’enlèvement des petites filles constitue une faille et une opportunité pour mettre en exergue la condition féminine de ce lieu. Les jeunes femmes avènes et russes subissent le même sort : la loi patriarcale et machiste. Elles sont sans autonomie et dépendent de la volonté des hommes. Peu d’entre elles ont la force de résister et de quitter cette petite bourgade qui les emprisonne et qui les asservit.

Dégels a aussi un autre mérite : celui de s’intéresser à une contrée méconnue : le Kamtchatka. Julia Phillips rend hommage à cette région et aux traditions des minorités. Son intrigue met aussi en lumière les conflits entre Russes et les minorités ethniques.

En conclusion, c’est un premier roman prometteur qui a su exploiter les ressorts et tensions psychologiques.

C’est une agréable surprise…


Roman traduit de l’Américain par Héloïse Esquié
Editeurs : Autrement, Coll. « Littérature », 2019
382 pages
21,90 €

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Les leçons du mal de Thomas H. Cook


Le poids de la faute

Jack Branch a été jadis professeur. Devenu très âgé et seul, il se remémore ces années où il a été enseignant dans une classe bien particulière. En effet, il prodiguait des cours sur le Mal. Sûr de lui, fier de son savoir et aimant impressionner ses élèves, il saupoudre ses cours tapageurs par des anecdotes et photos à scandales sans se départir d’un ton terriblement pédant.

Or, c’est dans sa classe que se trouve un étudiant pour le moins intéressant : il s’agit d’Eddie Miller, le fils du « tueur de l’étudiant », mort en prison une quinzaine d’années plus tôt. C’est un garçon réservé, taiseux que le groupe laisse à l’écart. Aussi lorsque Jack Branch propose à ses élèves de choisir une figure du Mal et d’en faire un sujet d’investigation, Eddie se saisit de l’occasion et propose de rédiger un travail sur son père. Convaincu dans sa mission d’enseignant, Jack Branch est déterminé à aider le jeune homme dans sa quête de vérité.

Le sort est alors scellé et les dés sont jetés. L’enquête est considérée comme malvenue par les habitants de la ville qui voient brusquement le passé resurgir. Ainsi lorsqu’une des élèves de la classe disparaît, Eddie est tout de suite suspecté. Une chasse à l’homme s’organise. Une horde se constitue. Elle va traquer Eddie jusqu’au drame final dont personne ne sortira indemne …

Avec ce roman, l’auteur s’adonne de nouveau à ses thématiques favorites : l’investigation sur les secrets, les non-dits d’un passé familial, la culpabilité des fils et les fautes des pères. L’auteur s’attarde aussi sur la recherche de l’identité morcelée et la solitude des êtres face à l’ostracisme.

Les leçons du mal révèle le talent de conteur de Thomas H. Cook. Il a cette faculté de ressusciter le passé avec poésie. En effet, loin d’écrire un roman policier à l’intrigue simple savamment ficelée, Thomas H. Cook s’applique dans la description de détails et des personnages. Avec subtilité et finesse, il mène sa narration inexorablement vers la tragédie. L’irréversibilité des événements, le temps qui passe, accentuent la mélancolie des jours. Le regret, la tristesse et le poids de la faute condamnent les protagonistes à une solitude éternelle. Dans un style au charme désuet, l’auteur donne une part belle à la description du Sud des Etats-Unis dans les années 50. La langue de Cook, restituée par une très belle traduction, est fluide, profonde et poétique. Elle coule avec lenteur comme les eaux lourdes et sombres du Delta.

Au terme de la lecture, nous comprenons le choix du titre original (Master of the delta). Il se pourrait que ce soit Jack Branch, héritier d’une riche famille déchu du Sud qui, rongé par la jalousie, ait sans doute commis l’irréparable… Il ne lui reste plus qu’à contempler « l’immensité de Great Oaks, au terrible vide dont désormais (il était) le maître déchu. »


Roman traduit de l’américain par Philippe Loubat – Delranc
Editions Points, 2012
377 pages
7,70 €

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Horloge sans aiguilles de Carson Mc Cullers

L’heure du Sud

Publié en 1961 après bien des années de silence, L’Horloge sans aiguilles est le dernier roman de l’écrivaine américaine Carson Mc Cullers.
Moins connu que Le cœur est un chasseur solitaire, ce roman n’en est pas moins un chef-d’œuvre. Il relate les derniers instants de la vie d’un homme tout en mettant en exergue l’histoire du Sud dont le mourant est originaire.
« La mort est toujours la même, mais chacun meurt à sa façon. Pour J.T.Malone, cela commence d’une manière si banale qu’un temps il confondit la fin de sa vie avec le début d’une nouvelle saison. »
Ainsi débute le roman. J.T.Malone, pharmacien, de son état, ne va plus aussi bien ces derniers temps. Il est plus souvent fatigué, il n’a plus d’appétit et perd régulièrement du poids. Ce printemps 1954 le surprend donc affaibli : « Il avait les tempes creuses, le cou maigre, en sorte que lorsqu’il mastiquait ou avalait on voyait battre ses artères et s’agiter sa pomme d’Adam. ». Averti par son médecin, J.T.Malone sait désormais qu’il est condamné. Atteint d’une leucémie en phase terminale, il se prépare à entrer dans l’hiver de sa vie. Il se remémore son existence tout en continuant à s’occuper de ses tâches quotidiennes. Lucide, il sait que ses jours sont fades, rythmés par le va-et-vient continuel entre son domicile et son officine. Il reconnaît ne plus aimer son épouse depuis bien longtemps. Oscillant entre la résignation et les soubresauts de l’espoir, il trouve une forme de consolation dans les visites soutenues du juge Clane, vieil activiste du Sud que les malheurs ont rendu nostalgique et amer. Dans un style concis et sans concession, Carson Mc Cullers brosse un portrait contrasté du juge. Tantôt il est représenté comme un vieillard gâteux, pompeux mais aimant éperdument son petit-fils. Tantôt, il redevient un personnage raciste, membre du KKK dont les théories raciales vont pousser jusqu’au meurtre… Dans ces heures sombres, chaque personnage est poussé dans ses derniers retranchements et doit prendre des décisions qui vont faire basculer leur vie…
Avec Horloge sans aiguilles, Carson Mc Cullers réussit à nous offrir toute une variation de couleurs composant ainsi sa toile du Sud des Etats-Unis dans les années 50, avant la grande marche pour les droits civiques. Le lecteur s’émeut devant son portrait le plus réussi, celui de Sherman Pew, métisse noir, enfant abandonné, aux yeux bleus hérités de sa mère biologique blanche.
En conclusion, c’est un roman sombre et magnifique à la fois tant la condition humaine est décrite avec une poésie mêlée de cruauté et de compassion.


 

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Le chant des revenants de Jesmyn Ward


Chronique d’Abigail

Le Chant des Revenants c’est une berceuse murmurée, une incantation chantonnée à ceux qui cherchent à partir, à franchir la porte dorée vers l’autre côté.
Ce chant est celui qui apaise, qui calme, le cataplasme qui guérit les âmes, réconcilie les morts avec les vivants.
Ainsi se lit ce très beau roman de l’écrivaine Jesmyn Ward. Il serait tentant de voir dans cette dernière  l’héritière possible de la regrettée Toni Morrisson… Cette pensée s’impose d’abord, et cependant… Cependant, l’écrivaine s’émancipe bel et bien du modèle, le prolonge et l’achève.
Le décor est celui du Vieux Sud des Etats-Unis, quelque part dans le Mississippi. La géographie est essentielle à ce texte, tant celle qui délimite l’espace physique qu’une autre, celle qui recrée l’espace et le temps au gré du filtre de la mémoire. Une évocation des lieux sur laquelle vient se greffer l’espace dévolu à l’invisible. La frontière est ténue et peut être franchie par qui en possède les clefs, le don.
Ainsi, un lieu hante l’esprit d’un personnage clef, le vieux Grand Père, Riv. Il s’agit d’un pénitencier, Parchman. L’endroit s’avère être un bagne, un espace forclos où les clôtures ne sont pas utiles. Parchman se présente comme un enfer, un espace où règnent la cruauté et le travail forcé. Ici aussi la ségrégation raciale fait loi. C’est un lieu où nulle rédemption ne paraît possible,  il emprisonne les corps et les âmes, abolit même jusqu’au rêve de s’en échapper. Ainsi, tout au long de journées sans fin, un soleil mordant brûle le dos lacéré des hommes noirs penchés sur le coton. Ici s’achève tout rêve de liberté, tout espoir d’ailleurs. Le pènitentier est le paradigme de la violence inter raciale, d’un code non écrit qui valide la suprêmatie blanche. Et le temps n’y change rien… Ce rapport de force est décrit par la bouche du vieux Riv. Il ancre à jamais la peur dans les esprits, fait de la mort une échappatoire, ou du meurtre le seul acte compassionnel pour échapper au lynhage… C’est là le secret porté par Riv depuis ces temps anciens. Ce sont là les mots, les seuls, ceux d’une vérité qui pourra enfin libérer sa victime.
Dans ce roman, les mots possèdent un pouvoir. Ils sont une clef; le récit est acte nécessaire, il autorise le passage, la Libération. Seule la narration conduit à l’émancipation. Les mots créent un contour, un réel, ils délimitent, rendent à la communauté humaine les oubliés. Ils relient ceux qui sont là et ceux qui sont partis. Ou encore les vivants et ceux qui aspirent à partir…
L’émergence de la vérité fracasse les tabous. Le prix du sang hante les esprits; ainsi de Given, le don, le fils très aimé, le grand frère du personnage de Léonie. Celle ci cherche à être la mère de ses deux enfants; mais cette dette de sang la rattrape, elle qui a enfreint l’implicite d’un interdit, celui du couple mixte.
Ce roman se construit sur un art consommé de la métaphore, avec un vocabulaire qui puise  dans le concret, dans le sensoriel. La beauté des images construites par Jesmyn Ward participent de la force de ce roman qui sait éviter le pathos.
C’est là un récit envoûtant et beau, un rite d’initiation, celui d’une résilience possible, celle du jeune Jojo. Un grand texte.


Roman traduit de l’américain par Charles Recoursé
Editeurs: Belfond, 2019
270 pages
21 euros

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De cape et de larmes de Berberova

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Le chant de Sacha

C’est toujours un plaisir de lire une des œuvres de cette auteure. En effet, Berberova affectionne des récits courts. Elle excelle dans l’écriture concise aux images percutantes. Chaque mot est porteur de sens. Il traduit avec justesse la gamme des sentiments. Il est porteur de l’engagement de cette écrivaine, né de son histoire. En effet, Nina Berberova, née à St Pétersbourg en 1901, a connu la révolution rouge. Elle a dû s’exiler aux Etats-Unis. Elle n’est retournée dans son pays qu’en 1989.

Dans ses romans, il est question de la montée en puissance de Lénine et des ravages de la Révolution Russe. De cape et de larmes n’échappe pas à la tradition. Il s’agit de l’histoire de 2 sœurs, Ariane et Sacha. Nous sommes en 1920 à Péterbourg. Le nouveau régime a réquisitionné la demeure de la famille pour la transformer en logements collectifs. Le père des 2 jeunes filles tente de survivre avec ses enfants jusqu’à la fuite de l’aînée. Sacha, désormais seule, tente de mener sa vie dans un climat de plus en plus hostile. Bientôt père et fille partent vivre en France chez une parente. Cependant, ce n’est pas le paradis promis. Sacha endure la condition d’exilée tandis que son père se noie dans l’alcool et pleure son pays perdu.

De cape et de larmes est un roman sans concession sur la décadence et la folie des êtres livrés aux soubresauts de l’Histoire et à l’exil. La vie de Sacha est traversée par des nuages sombres sans donner aux jours un contour heureux. Cependant, elle lutte et devient le dépositaire d’une mémoire familiale douloureuse.

Berberova nous offre ici une prose sobre, dépouillée mais magnifique quant à la description des sentiments et émotions sans tomber dans le pathos. Elle insuffle à certains de ses personnages une capacité de résilience sans pareil. Elle les suit dans leur trajectoire de fuite et d’échec sans perdre de leur noblesse. Elle révèle leurs failles et leurs défaillances. Elle les magnifie dans leur déchéance. Il y a une forme de compassion lorsqu’elle se penche sur leur destin.

Il n’y a pas de doute : c’est un récit exceptionnel.
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Roman traduit du russe par Luba Jurgenson
Editeurs : Actes Sud, 1990
90 pages
7 euros

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Les derniers mots de Tom Piccirilli

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Histoire de famille

Issu d’une famille où on est voleur de père en fils, Terrier Rand n’a pas échappé à son destin. Cependant, il a choisi de fuir le milieu familial après les meurtres perpétrés par son frère aîné, Collie.

Or, à quelques jours de l’exécution de Collie, il choisit de retourner sur les lieux de son enfance après l’avoir quitté 5 ans plus tôt. Il y a une raison à cela : Collie souhaite le revoir afin de lui confier un secret. Il assure ne pas être le meurtrier de la septième victime, une dénommée Rebecca Clarke. Il demande alors à Terrie de rechercher le coupable et confirme que le criminel court toujours. Pire, il a récidivé. De mauvaise grâce, Terry accepte. Il renoue pour cela avec sa famille. Mais tout a changé : son grand-père est devenu sénile. Ses oncles Ray et Mal sont, à leur tour, atteints de la terrible maladie d’Alzheimer. De plus, Terrier doit louvoyer dans un monde gangréné par le gangstérisme et la corruption policière pour trouver le coupable.

Les derniers mots n’est pas une œuvre majeure de Tom Piccirilli. Le lecteur déplore d’interminables longueurs qui ont contribué à fragiliser l’intrigue. En effet, cela a pour effet d’ôter toute impression de suspens qui rythme un récit policier ou un thriller. C’est une écriture qui s’éparpille dans des digressions et maladresses. Le lecteur aimerait plus de concision, de nervosité dans l’enquête. Du point de vue de l’écriture, il y a une absence d’originalité et de créativité. Le style est simple –voire simpliste, proche de celui du scénario –. Il en est de même pour le portrait des personnages qui souffre d’un manque d’épaisseur psychologique. Les dialogues sont pauvres et parfois sans intérêt.

En conclusion, il est indéniable que le genre thriller ne met pas l’auteur à l’aise. On referme le roman avec une pointe de déception…
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Roman traduit de l’Américain par Etienne Menanteau
Editions : Folio/Policier, 2019
466 pages

Environ 9,5 Euros

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Dans les eaux du grand nord de Ian McGuire


L’homme ours
(Chronique d’Abigail)

Ian Mc Guire signe un premier roman d’une écriture âpre, rugueuse et réalise un coup de maître.
Il opte pour une entrée en matière teintée de violence, d’une brutalité sans concession, cette dernière venant parcourir de bout en bout une intrigue à plusieurs entrées. Cela pourrait être une énigme policière, une enquête menée par un homme usé par son retour des Indes,vaste colonie Britannique maintenue sous une botte de fer. Mais il n’en n’est rien…
Quelle est donc la grande interrogation qui court entre les lignes? Celle de la possibilité d’espérer, celle d’une Rédemption possible en dépit des gouffres amers traversés par une conscience solitaire. Celle aussi du rapport de l’Homme à la nature, à ses ressources qui n’ont rien d’inépuisable. L’appât du gain remplace bien vite une source d’enrichissement par une autre… Ce qui s’amorce, ce sont les prémices des catastrophes écologiques à venir.
Dés la scène d’ouverture, le lecteur fait connaissance avec un certain Henry Drax, créature simiesque, porteur d’une soif meurtrière dont rien ne saurait nous dire si elle relève de la science médicale ou de quelque aberration métaphysique. Henry Drax est le Mr Hyde du récit; avec lui pénètre l’instinct irrépressible et une certaine figure du Mal. Il demeure une énigme, un être sans tabous dont la malignité culmine à travers l’abus et le meurtre d’un enfant.
Face à lui, embarqué à bord du Volunteer, voici le chirurgien Summer. L’homme est hanté par un souvenir corrosif qui le marque du sceau de l’effroi et de la culpabilité. Sa cupidité a contribué de façon indirecte à causer la mort d’un enfant en ces Indes lointaines. La séquence est revécue en flash back par le personnage. En filigrane se décrypte la faute d’une l’Angleterre coloniale aux appétits et aux méthodes pour le moins contestables.
Obsédé, le chirurgien se fuit, se perd dans les vapeurs de l’opium. Porteur de ce péché originel, qui l’a placé au ban et  a  démolli tout rêve d’ascension sociale et d’ambition, le voilà embarqué à bord d’un baleinier au milieu d’une galerie de personnages improbables. Le capitaine Baxter a la réputation d’avoir la poisse; ses vaisseaux se perdent et coulent dans les fonds abyssaux…Ce qu’évoque en des pages superbes l’écrivain c’est aussi la confrontation aux éléments, une quête symbolisée par les Baleines, mirage d’une fortune aux multiples revers. La référence obsédante à Moby Dick se profile, le tête à tête haineux et passionnel d’un Achab avec la baleine blanche. A bord, l’équipage vit dans la promiscuité la plus crue, dans la puanteur et une violence toujours prête à exploser. Les hommes, pauvres hères, se repaissent de cruauté. Les harponneurs, les mousses apparaissent comme misérables, accrochés à une survie, dépeints dans la crudité de leurs corps exploités et délabrés.
La trajectoire du Volunteer saisi dans l’étau glacé de la banquise, prisonnier de celle ci, annonce les catastrophes à venir. La menace pèse sur les grands cètacées, dont la graisse sera bientôt remplacée par le pétrole.
Le roman culmine lors de la scène qui dépeint la traque de l’Ours polaire par Summer. Cet Ours dont le corps, la chair et le sang seront refuge, accueil et moyen de survie pour le personnage; il en devient aussi le totem, l’esprit du chirurgien restera habité par celui de l’ animal, par son langage secret et muet . Cet Ours, son immense carcasse étendue sur la glace n’est rien moins qu’une nature libre que, toujours, l’homme cherche à soumettre. Summer en conservera à tout jamais une poignante nostalgie.
Cette oeuvre renoue avec la tradition des Melville ou des Jack London. Elle fait montre d’une superbe virtuosité en venant saisir le lecteur dans la gangue gelée du Grand Nord, en des inventions de langage et de métaphores d’une étonnante maîtrise.


Traduit de l’Anglais par Laurent Bury
Editions: 10/18, 2017
310 pages
Environ 8 euros

 

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