Les neiges bleues de Piotr Bednarski


Chronique sibérienne

Piotr Badnarski est peut –être un nom peu connu en France. Cependant, il s’agit d’un auteur polonais que les éditions Le Livre de Poche nous proposent de découvrir d’autant plus que le public a la chance d’avoir une traduction sérieuse et travaillée de Jacques Burko. En effet, pour cette tache ardue, ce dernier coordonne une équipe d’étudiants du Centre de civilisation polonaise de l’Université Paris IV –Sorbonne. Loin d’encenser une quelconque élitisme liée à la prétendue Sorbonne, le monde de Trân insiste sur ce fait car la connaissance de ces étudiants en langue et civilisation polonaise ne peut que nous offrir une traduction non seulement fidèle de l’œuvre de Piotr Bednarski mais aussi faire émerger la subtilité et la suavité d’une langue européenne, belle et chantante. A ce jour, deux romans, un diptyque, sont parus chez Le livre de Poche : Les neiges bleues et Un goût de sel.
En lisant ce roman polonais, Le monde du Trân plonge dans ses souvenirs de collège, dans cette classe non francophone où se côtoyaient Chiliens, Polonais, Cambodgiens, Russes… et repense à cette amie polonaise de jeunesse, A.Z, venue de Varsovie…

Piotr Bednarski est né en 1934 à Horeszkowce, une ville de la Pologne orientale envahie par les Soviétique en septembre 1939. Il sera déporté avec toute sa famille en Sibérie durant la Seconde Guerre Mondiale. Il sera le seul survivant de cet enfer blanc. Rentré dans son pays, il délaisse l’enseignement pour se tourner vers la marine marchande. Il est un écrivain prolixe. Cependant, le public français doit encore attendre car ses œuvres ne sont pas toutes traduites.
Les neiges bleues est le premier tome –il précède Un goût de sel –d’un récit autobiographique dans lequel il relate son expérience du goulag. Mais son texte se démarque de ceux d’Alexandre Soljénitsyne, Archipel du Goulag ou encore de Varlam Chamalov, Récits de la Kolyma dans le sens où son personnage principal est un enfant. L’histoire est alors contée à hauteur d’enfant. Plus encore, il décrit la (sur)vie dans sa quotidienneté.

« Nous étions toujours affamés, loqueteux, pleins de poux. La boule tondue à zéro, aux ciseaux et non à la tondeuse, donc en marches d’escalier, et nos têtes avaient l’apparence de pyramides mal bâties. Nous portions des culottes de cheval militaires, toujours trop grandes, qui nous arrivaient presque aux aisselles. Chacun les ajustait tout seul et de son mieux selon ses besoins, jamais une mère ou une sœur, et jamais, Dieu merci, de couturière. L’importance était que les jambes puissent bouger librement et jouer à tout moment leur rôle. Le vêtement de dessus consistait en une veste ouatinée piquée, ce smoking soviétique des exilés et des déportés.
Nous n’avions conscience ni de notre misère ni de la mort omniprésente. C’était notre monde, notre réalité, notre quotidien. Nous n’avions rien connu d’autre ou alors nous l’avions oublié. Notre problème le plus important était de satisfaire la faim et de combattre le froid (…) »

Si on devait rapprocher ce récit de ceux plus connus du public français, on pourrait citer les romans d’Herta Müller ou encore le triptyque Le grand cahier, La preuve et Le troisième mensonge d’Agota Christof. Ces romancières insistent sur l’insupportable quotidienneté sous le régime soviétique. Agota Bhristof comme Piotr Bednarski mettent en avant des enfants, victimes de ce régime.
Dans Les neiges bleues, le protagoniste, Petia, est un garçon intelligent et débrouillard qui vit son enfance dans un environnement concentrationnaire. Il grandit auprès d’une mère juive polonaise, surnommée « Beauté » et d’autres déportés. Constamment surveillé par les cadres et la police politique du régime, Petia contourne les lois, défie Staline par ses actes et n’est pas dupe des mensonges du régime. Cependant, son cercle de connaissance se réduit comme peau de chagrin. Il voit progressivement ses voisins déportés plus à l’est dans d’autres camps, ses amis, comme Kim ou encore Kolia jetés dans les orphelinats de Staline. Il fait aussi l’apprentissage de la mort mais refuse de se plier. Au fur et à mesure qu’avance le récit, le lecteur assiste à la lutte du petit homme pour devenir quelqu’un. Loin de vouloir plier l’échine pour devenir une bête féroce prête à dénoncer à tout va, le petit Pieta choisit de lire la Bible comme seul moyen de sauvegarder sa judaïcité dans un monde où règne l’absurde et le non sens. Dans un monde voué à la mécanisation des gestes et des actes, Pieta s’associe à un vieil homme pour fabriquer des cercueils et des monuments funéraires. Cet artisanat lui permet de se rapprocher de son humanité. Ce sont des moyens pour le petit homme de résister à la violence et à la mort. Mais va-t-il survivre au terrible assassinat de sa mère ? Se laissera-t-il broyer par le système soviétique ? Rejoindra-t-il les terrifiants orphelinats érigés par Staline ?

Piotr Bednarski décrit avec réalisme non seulement le système répressif soviétique des années 40 mais aussi les relégués et leurs geôliers. Il s’attarde sur les mesquineries des cadres, sur le processus de déshumanisation où pour oublier les atrocités du quotidien, soit on plonge avec délice dans la boisson, soit dans le suicide, comme seul issue pour se soustraire à cet enfer glacé.
Si le roman de Piotr Bednarski bouscule, dérange le lecteur dans ses habitudes et dans ses repères rassurants, il a le mérite d’obliger les consciences à bien regarder en face les désastres d’un système communiste de dictature. A l’heure où le populisme gagne du terrain, les esprits trouvent moins à redire des extrêmes, droite ou gauche. A l’heure où les tribuns populistes clament les merveilles et prodiges d’un dictateur comme Fidel Castro qui a asservi son peuple, Les neiges bleues devient un témoignage d’Histoire précieux. Il nous fait découvrir le courage du peuple polonais et les trésors littéraires que cette Nation renferme.


Roman traduit du Polonais par Jacques Burko et Alii
Editeurs : Le livre de poche, 2016
188 pages
5,10 €

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Au lit Miyuki.Texte de Roxane Marie Galliez. Illustré par Seng Soun Ratanavanh


Espièglerie

Le soleil finit sa course. La lumière agonisante projette par ci par là ses derniers rayons. Grand-père a fini sa journée. Il s’apprête à préparer le coucher de la petite Miyuki. Cependant, il ne parvient pas à la mettre au lit. C’est que l’enfant a encore des choses à faire !

Elle doit préparer le jardin pour la venue de la reine des libellules avec toute sa cour ! Elle doit aussi arroser ses petits légumes du potager, aider la famille escargots à se mettre à l’abri pour la nuit et ainsi de suite. Grand-père ne comprend pas ! Miyuki est encore très très occupée !

Hum, hum. Tout ceci n’est pas une excuse pour ne pas aller au lit ? Les enfants, public de ce conte s’identifient et se reconnaissent en Miyuki …

Le conte fait suite au précédent récit Attend Miyuki. L’auteur nous présente ici des créatures minuscules, miyuki et son grand –père. Ce sont les êtres féériques qui dorment dans une chaussure et qui ne sont pas plus haut que la moitié d’une carotte ! Elle a su les rendre attachants. Ils peuplent cette nature silencieuse et sont en empathie avec le monde des minuscules, escargots, papillons, libellules & Cie. Ils flottent et dansent au dessus des petites plantes et végétaux. Sont-ils les esprits de la nature ?

Les illustrations sont toujours aussi séduisantes. Les couleurs ravivent les yeux et dotent les mots d’un éclat singulier. Les pages deviennent des estampes ouvrant l’esprit au voyage, au monde des rêves…

Le jeune public ne peut qu’être conquis…


Editeurs : De la Martinière, Coll. « Jeunesse », 2017
13,90 €

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Le vieux saltimbanque de Jim Harrison


La vie est une fête

The ancient minstrel est le titre originel du roman posthume de Jim Harrison. Traduit en français par Le vieux saltimbanque, il ne rend pas, de façon pertinente et judicieuse, la pensée de l’écrivain, disparu voilà un peu plus d’un an. Le terme minstrel renvoie plutôt à son cousin français « ménestrel ». Il s’agit d’un musicien qui offre ses services à un seigneur au XIè, XIIè siècles. Le ménestrel excellait dans l’art de manier des instruments de musique de l’époque. Il amusait les dames et les gentilshommes de cour. Il égayait en temps de paix comme sur les champs de batailles. D’aucuns lui prêtaient le titre de trouvère ou de troubadour.

Or, placé son roman sous le signe d’un musicien de cours à une époque révolue, Jim Harrison ne se voit-il pas comme un poète, un jongleur de mots des temps modernes ? Plus encore, son récit ne serait-il pas un chant du cygne comme le confie Jim Harrison lui-même dans Note de l’auteur, « Le moment est venu d’écrire mes mémoires. » ? Oui, peut-être. Mais pas sous n’importe quelle forme. Rejetant le conformisme formel du genre autobiographique, Jim Harrison gage sur une autre option.

« Pour être honnête, ce qu’en général je ne suis pas, quand je me suis mis au travail, ma famille a insisté pour être tenue à l’écart de mon projet. Ma femme, qui ne connaît que trop les facéties des écrivains, a sonné la charge. Un ami, romancier à succès, avait écrit des mémoires contenant des informations frauduleuses sur les amants parfaitement imaginaires de son épouse, qu’il inventa pours’ absoudre de ses propres frasques. J’ai bien été forcé de reconnaître que j’étais tout à fait capable du même stratagème (…)
J’ai décidé de poursuivre mes mémoires sous la forme d’une novella. A cette date tardive, je voulais échapper à l’illusion de réalité propre à l’autobiographie. »

Habitué aux récits courts comme Nageurs de rivière, Jim Harrison maîtrise avec virtuosité le genre de la novella. Dans Le vieux saltimbanque, il s’attelle à décrire la trajectoire d’un écrivain farmer qui partage son temps entre l’écriture et l’élevage de porcs. Il se clive et devient lui-même personnage principal de son récit. Rejetant le pronom personnel « Je », comme c’est de coutume dans tout roman autobiographique, il opte pour le « Il », impersonnel et désinvesti. Il s’éloigne de l’autre de lui-même, il rejette cet alter – ego et prend des distances avec son dire. La tactique est payante car de ce fait, il peut alors charger son personnage de tous les défauts et de toutes les mesquineries. Il peut donc décrire ses actions sans une once de compassion. Ce choix de pronom lui permet aussi d’ovationner son protagoniste, d’avoir de l’affection pour lui sans être complaisant.

Le récit a effectivement ce mérite de ne jamais épargner son protagoniste, l’autre Jim, aux appétits gargantuesques aussi bien sur le plan culinaire que sexuel. Ses escapades extra conjugales sont rendues ici dans un style réaliste et cru parsemé d’humour. Big Jim se rit de ses « exploits », les plaçant sous le signe du démon de midi qui le saisit au soir de sa vie. Ainsi, les épisodes cocasses ne sont pas dénués de pathétique : le lecteur pense au chapitre où l’autre de Big Jim tente d’arracher un baiser –et plus si affinité –à une jeune fille venue visiter sa ferme. Il y a aussi l’épisode où sa femme manquait de lui tirer dessus lorsqu’elle le surprend en flagrant délit d’adultère…

Ces scènes de vaudeville et cette obsession sexuelle et érotique soulignent le caractère presque pervers du personnage. Le personnage écrivain, ce double de Jim Harrison devient un satyre. Ce pan de sa personnalité est totalement assumé. L’auteur du Vieux Saltimbanque l’assume entièrement comme il l’atteste dans « Note de l’auteur » :

« Je m’étouffe avec une arête de poisson trouvé dans une poubelle, puis l’hémorragie et les violentes quintes de toux m’achèvent à l’aube et me laissent gisant dans la ruelle, après une nuit glacée de pluie ininterrompue. Des frissons m’ont maintenu en vie toute la nuit. Une adorable joggeuse en short vert me découvre là et se dresse au-dessus de moi, elle se penche à la recherche de signes de vie inexistants hormis une paupière droite palpitante. L’œil gauche est aveugle depuis l’enfance. Levant les yeux vers son gracieux entrejambe, je me suis dis que je suis né et que je meurs entre les cuisses d’une femme. Ça tombe bien, car toute ma vie, j’ai accordé beaucoup d’attention à cet endroit précis de l’anatomie féminine. ».

Le protagoniste du récit, le double de Jim Harrison, n’est pas seulement un pervers amateur de femme. Versé dans l’excès, la vie devient une fête permanente. C’est la célébration de la femme, du sexe, de l’alcool mais aussi de la bonne nourriture. Le récit est rempli de ces dîners fastes et débordants de victuailles. Big Jim est big et heavy en tout. Il devient, par l’intermédiaire de son personnage semi fictif –un ogre qui dévore la vie jusqu’à son dernier souffle, avec amour et avec rage.

En conclusion, la novella permet à Jim Harrison de réaliser une rétrospective de sa vie et de ses écrits. Sans aucune compassion ni égard à son endroit, il entend décrire ses défauts avec sincérité et authenticité. Il ne cache ni ne montre rien qui ne soit du réel. Il fait preuve d’une grande et profonde connaissance de lui-même. Il n’exprime ni regret ni excuse car il s’assume pleinement en tant qu’enfant de la nature, vulnérable, mais oh combien merveilleux dans cette assurance de mordre la vie à pleine dent et d’être en perpétuelle transgression.

« Souvent nous demeurons parfaitement inertes face aux mystères de notre existence, pourquoi nous sommes là où nous sommes, et face à la nature précise du voyage qui nous a amenés jusqu’au présent. Cette inertie n’a rien de surprenant, car la plupart des vies sont sans histoire digne d’être remémorée ou bien elles s’embellissent d’événements qui sont autant de mensonges pour la personne qui l’a vécue. Il y a quelques semaines j’ai trouvé cette citation dans mon journal intime, des mots évidemment imprégnés par la nuit : « Nous vivons tous dans le couloir de la mort, occupant les cellules de notre propre conception » Certains, reprochant au monde leur condition déplorable, ne seraient pas d’accord. « Nous naissons libres, mais partout l’homme est enchaîné. » Je ne crois pas m’être jamais pris pour une victime, je préfère l’idée selon laquelle nous écrivons notre propre scénario. »


Roman traduit de l’américain par Brice Matthieussent
Editeurs : Flammarion, 2016
148 pages
15 €

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Le Messie du Darfour de Abdelaziz Baraka Sakin


Darfour, une terre oubliée

Abdelaziz Baraka Sakin est né au Soudan dans un pays où l’instabilité politique, la guerre et la famine sévissent encore comme l’attestent maintes articles publiés dans Le Monde Afrique. L’auteur du Messie du Darfour choisit de mettre en exergue le conflit meurtrier et le nettoyage ethnique qui ont eu lieu au début des années 2000. Ayant des racines culturelles et identitaires liées au Darfour et au Tchad voisin, l’auteur pointe du doigt la responsabilité collective qui a permis l’intensification du conflit et la concrétisation du projet politique de massacres de masse.

Dans Le Messie du Darfour, le lecteur fait la connaissance d’un homme mystérieux qui se prétend être le fils de l’Homme. Il prêche et accomplit des miracles. La population le suit ainsi que les soldats. Comme Jésus de Nazareth en son temps, le Messie du Darfour évolue et se meut dans un espace vicié, confisqué par la guerre et disputé par des chefs de guerre. L’intrigue le met au centre d’actions tragiques. D’une part, ce prophète, né avec et par les maux du temps, ne prend pas part aux conflits qui déchirent le pays. Il semble indifférent bien qu’il jette l’opprobre sur les janjawids, ces hordes de mercenaires venues du Soudan et du Tchad, qui ont ensanglanté le Darfour par leurs exactions. Mais bien malgré lui, il est le centre d’intérêt des milices et les différents seigneurs de guerre voient en lui un allié de poids. C’est là que l’intrigue s’intéresse à une autre problématique : le destin du Darfour mis à mal par des pays voisins, le Soudan et le Tchad.

De quoi s’agit-il ? Dans Le Messie du Darfour, les protagonistes sont nombreux. Il y a Shikiri, soldat, enrôlé de force pour combattre les factions ennemis : les janjawids. Il y a aussi les femmes soldates comme Abderahman, épouse de Shikiri et Maryam Moussa. Enfin, ces personnages sèment terreur et carnages sous l’autorité de Charon, chef de guerre redoutable contre les janjawids. Leurs tribulations les mènent aux confins de l’Enfer puisqu’ils assistent aux massacres perpétrés par des milices Janjawids qui tuent, violent et détruisent tout sur leurs passages. Abdelaziz Baraka Sakin fait ici écho aux dénonciations de l’ONU à l’encontre de ces milices considérées comme des criminels de guerre. Plus encore, l’auteur dénonce aussi le regard occidental blasé, indifférent porté sur ce conflit. L’épisode des journalistes occidentaux témoins passifs des exactions et des viols d’une femme encore ligotée l’atteste. En effets, ces derniers se contentent de prendre des photos pour élaborer la Une de leurs journaux sans se préoccuper de l’état de la victime. Ces journalistes arrivent après le passage des Janjawids. Tout danger est donc écarté pour eux. Ils auraient pu porter assistance à la femme meurtrie. Dans le roman, tout le monde en prend pour son grade : de la passivité de l’ONU à la complicité des Etats Africains voisins dans la déstabilisation du Darfour, et ce depuis 2003.

Cependant, l’intrigue est écrite avec une verve sans pareil. Les rebondissements sont multiples. L’humour n’est pas de reste. Ce trait humoristique est là comme pour renforcer l’absurdité de la situation et aussi pour mettre en lumière l’automatisme et la mécanisation du geste des miliciens poussés à outrance. La prose de cet auteur est belle, alerte et énergique malgré la gravité de la situation. Il a su captiver le lecteur en lui exposant les faits de l’extérieur. En effet, Abdelaziz Baraka Sakin se place au-dessus de la scène de carnage et par une rotation de 360°, il décrit avec distance les événements qui ont balafré son pays. Cette distance narrative permet une vue objective et sans partie pris. Malgré les exactions décrites dans le récit, il n’y a pas la présence d’un pathos dégoulinant. Le rire remplace les larmes. Il est, comme nous le savons, le meilleur moyen de fustiger le Mal. Cependant, il existe dans le récit des traces de la colère de l’auteur. Celle-ci est dirigée, de façon acerbe, à l’endroit des Janjawids. Ces milices sont levées dans les tribus noires arabisées du Tchad et du Darfour. Comme l’intrigue le montre : ils sont des mercenaires à la solde des chefs de guerre qui opposent la population arabisée du Soudan aux musulmans, chrétiens et animistes non arabes de la région.

Le Messie du Darfour est un roman aux multiples intrigues. Il permet aux lecteurs de s’initier aux différentes problématiques géopolitiques de certaines régions de l’Afrique du Nord. Il montre l’engagement de l’auteur dans les droits de l’homme.

Ecrivain alerte et expérimenté, Abdelaziz Baraka Sakin a reçu en 2009 le prestigieux prix Tayeb Salih. En tant qu’écrivain engagé, il a vu ses livres détruits par les autorités de son pays. Il a dû quitter en hâte sa terre natale pour un pays d’Europe, l’Autriche. Il rejoint ainsi l’ensemble des écrivains exilés politiques.

Le Messie du Darfour est le premier roman de cet auteur traduit en français. Le lecteur espère retrouver d’autres proses de Abdelaziz Baraka Sakin…


Roman traduit de l’arabe (Soudan) par Xavier Luffin
Editions : Zulma, 2016
204 pages
18 €

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Les foudroyés de Paul Harding


Chronique d’Abigail

Un homme qui s’apprête  à mourir, Georges, entre dans le trépas entouré des siens et, pourtant, tellement étranger à toute cette agitation…
Dès les premières pages, Paul Harding distille les détails, précis, acérés, chirurgicaux. Dès les premières lignes, une ombre se glisse, celle du grain de sable qui contrarie les logiques, cette écharde agaçante qui vient rompre l’illusion de l’harmonie. Sous la surface, rien ne va.
Ainsi, la lecture des quinze premières lignes nous apprend que Georges agonisant se trouve étendu sur un lit médical de location. Cet infime détail, si prosaique, retient l’attention parce qu’il connote une encoche dans la surface lisse des choses, une sorte de négligence, l’attente empressée que la fin advienne. Car, quand bien même le personnage se meurt parmi les siens, il ne meurt pas pour autant entouré de leur affection. Plus loin, nous comprenons qu’ils attendent, ou plutôt guettent, le souffle ultime. Plus loin, nous constatons que les paroles échangées de grand père à neveu, d’épouse à mari, ne sont que des mots fades, des phrases bêtifiantes, codifiées adressées à celui que l’on croit devenu simple parce qu’il meurt.
De plus, Georges agonise sur son îlot médical, au milieu du salon, halluciné, se rêvant enseveli sous cela même qu’il a bâti… Car Georges bâtit, bricole, répare, démonte…Ainsi, Georges a raffolé des horloges. Il les a bricolées, les a réparées, les a remontées, les a collectionnées et connaît leur valeur tellement rentable.
Or, c’est le décompte de son propre compte à rebours, quelques 180 heures avant sa mort, que Paul Harding met en scène. Cette ultime marche contre la montre, cet affrontement avec Chronos, s’entrecoupe avec ironie d’extraits d’un ouvrage du Petit horloger raisonné daté de 1783.
Plus le tic tac insidieux le rapproche de l’échéance ultime, plus loin dans le temps sa mémoire l’emporte. Georges ressent une nostalgie. Celle du père, celle d’Howard le colporteur, l’homme errant et incompris, allongé le soir contre une épouse éprise d’économie domestique, en fait rongée de haine et de frustration à son endroit. Paul Harding élabore des retours de l’un à l’autre, une remontée d’une époque vers une autre. Il révèle la filiation, la reconstruit, la raconte, tisse un motif fait d’allers et venues temporelles.
Car ces Foudroyés ce sont, ni plus ni moins, des maudits, des hommes condamnés à l’échec du désamour. Ils chutent, ainsi que Lucifer le bien aimé devenu damné, et tombent durant le parcours de leur existence mais sans se relever.
Les portes s’ouvrent sur le temps, le remontent ainsi que le mécanisme insidieux d’une horloge. Georges se remémore Howard, l’homme nomade, équipé de bric et de broc, convulsé, tordu par le haut mal. Il se remémore l’enfant affolé, la scène originelle, ce jour où il a du glisser ses doigts au fond de la gorge du père pour l’empêcher de se mordre la langue… Puis, le choc de la morsure, l’effroi face à ce père convulsif, capable de blesser…
Paul Harding nous narre Howard, l’homme qui s’enfuit, quitte le lieu du désamour, abdique, disparaît. Il fuit l’internement auquel son épouse le destine. Et Howard, à son tour, se remémore son propre père avant lui.
Il se rappelle  le Pasteur, ses discours enfiévrés, de plus en plus confus. Il se rappelle l’entrée dans la folie, les hommes venus chercher un jour le pasteur, sa disparition hors de la vie des siens. Cette folie, cette différence, cette inadaptation à ce monde tel qu’il est signe la rupture, l’échec de ces hommes, ces foudroyés.
Et cependant…
Cependant, tandis que Georges se meurt, une scène lui revient, pathétique et teintée d’humanité. ce souvenir ultime réajuste les destinées de façon touchante et absurde dans le même temps.
Grand écrivain, traversé d’une poésie étrange et d’un regard quasi clinique, Paul Harding livre un chef d’oeuvre.


Roman traduit de l’anglais par Pierre Demarty
Editeurs: 10/18, 2012
190 pages

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Les chaussures italiennes de Henning Mankell


« Nous étions arrivés jusque-là »

Pour fuir son passé, un homme, Fredrik Welin, 66 ans, vit seul sur une île déserte de la Baltique. Il a ses habitudes et ses repères. Passant ses journées avec ses animaux, il semble totalement coupé du monde. Ne recherchant absolument pas la compagnie humaine, il mène une existence sans joie ni peine dans l’indifférence imperturbable des jours et des nuits battus par le vent et la glace.

Cependant, son univers va être bousculé par l’arrivée impromptue d’une vieille femme, Harriet. Elle resurgit du passé. Au seuil de la mort, elle rappelle à Fredrik sa promesse d’antan, du temps où ils étaient deux jeunes amants juste avant que ce dernier ne l’abandonne.

«  – Je ne suis pas venue pour t’accuser, mais pour te demander de tenir ta promesse.
J’ai tout de suite compris de quoi elle parlait.
Le lac de la forêt.
L’endroit où je m’étais baigné, l’été de mes dix ans, quand mon père et moi étions partis pour un voyage vers les régions reculées du Norrland où il était né. Ce lac, je l’avais promis à Harriet. Quand je reviendrais après mon année en Amérique, nous irions là-bas ensemble et nous nous baignerions la nuit dans ses eaux sombres.»

Commence alors un long périple, une course contre le temps et la mort pour le vieux couple. Cependant, Fredrik n’est pas au bout de sa peine car sa vie se retrouve alors totalement changée. Le passé refait surface et avec lui, la culpabilité et le besoin de se racheter.

Les chaussures italiennes est un roman sur la vie et la mort, sur la solitude et la rédemption. C’est le récit d’un bilan, celui d’une vie gâchée par des fautes et des manquements. Ecrit dans un style sombre mais empreint de poésie, Henning Mankell se savait-il déjà malade ? Son roman a un goût doux amer. Les personnages sont au carrefour de leur vie, abimés mais sans désespoir. Ils se croisent puis se séparent dans l’ombre de la nuit baltique comme des noctambules ou des oiseaux de nuit qui errent dans un monde qu’ils tentent désespérément de ne pas quitter malgré tout.

Il y a des récits qui ne permettent pas que l’on s’étale dessus car leur prose se suffit à elle même. C’est le cas de ce très beau roman de Henning Mankell, poétique et doux à la fois. Car la vie n’est pas brutale. Elle tient à ses bonnes manières : elle nous dévaste tout doucement et sans bruit …


Roman traduit du suédois par Anna Gibson
Editions du Seuil, 2011
373 pages

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Les pierres vives de Anne Guglielmetti


Itinéraire d’un orphelin

Le jeune Benoît est un orphelin recueilli par les moines d’une abbaye bénédictine du 11ème siècle. Il est sous la tutelle de l’abbé Mainier. Benoît grandit et semble bien s’adapter aux usages et aux règles de l’ordre. Il apprend l’art de l’enluminure et excelle dans ce domaine. Cependant, il s’enfuit sans cesse dans cette forêt même où on l’avait trouvé lui et sa jeune sœur. Au fil du roman, le lecteur parvient à reconstituer la trajectoire des orphelins et le traumatisme du meurtre de leur mère dans la forêt. Ceci devient la scène originelle qui va conditionner la vie de Benoît et celle de sa sœur.

Mais la vie ne semble pas être un fleuve tranquille pour notre personnage. Son comportement lui vaut le bannissement de l’abbaye. Il parcourt les routes sous son vrai nom … et parvient jusqu’en Italie.

Anne Guglielmetti décrit là un Moyen Âge florissant où la calligraphie et l’enluminure ornent et parent les lettrines de mille feux. Elle n’omet pas non plus les luttes intestines entre le pouvoir religieux et les seigneurs féodaux. L’abbaye doit sa survie et son développement à la diplomatie de son abbé.

Dans un texte à l’écriture dense, l’auteure entrecroise l’intrigue romanesque et l’histoire de l’Europe dans ce 11ème siècle florissant. C’est un roman dense à l’écriture complexe qui oublie parfois le romanesque pour s’inscrire dans une forme de préciosité moderne mêlant érudition et narcissisme. Les dimensions psychologisant, historico- sociale, prennent le pas sur l’intrigue qui aurait pu être intéressante.

L’ensemble constitue une armature solide mais la tonalité est froide. Il y a dans Les pierres vives (ou plutôt mortes) une absence de vivacité et de vie. Le lecteur ne parvient pas à s’inscrire dans l’histoire…


Editeurs : Actes Sud, 2016
400 pages
21 €

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