Au revoir là-haut de Pierre Lemaître


Chronique d’Abigail

Au revoir Là-haut se place sous l’égide d’une lettre de poilu adressée à son épouse qu’il se sait condamné à ne jamais revoir. C’est sous ces poignants auspices que démarre l’ouvrage.
Maître du policier, mais aussi à l’aise sur des thèmes plus sociétaux, voici Pierre Lemaître qui s’aventure sur un nouveau terrain, celui d’un roman d’une grande densité. Roman à plusieurs points de vues, polyphonique, son déroulement sur plusieurs années,mené sans essoufflement, en fait une chronique. Celle de l’essor, du triomphe à la chute et à l’oubli, d’un de ces salauds magnifiques qui hantent la littérature. Celle aussi de la rencontre fortuite de deux acolytes aussi mal assortis que possible, réunis autant par le sort que par l’éclat d’un obus. Celui là même qui enterre vivant le premier et défigure le second; les voici liés par la plus improbable des amitiés, soudés par un pacte tacite, une ambiguité à laquelle chaque partie voudrait bien pouvoir échapper, mais sans le pouvoir au final. Etrange solidarité que celle de ces bougres, complices l’un de l’autre en dépit d’eux-mêmes…
Pierre Lemaître se pose ici comme l’auteur d’un roman sur la grande guerre. Non pas adonné à un vain exercice de genre mais bel et bien engagé dans l’écriture de l’une de ces épopées qui restent. Qui font hair la guerre et ses souteneurs. Et comment cela? De par une bienvenue irrévérence, la sienne d’abord, celle qui suinte et transpire d’entre les lignes par l’habileté d’une peinture endiablée, celle qui trace  ce ridicule des défilés emmedaillés, ces grandes thérapies collectives. Par l’évocation de cet égoisme de ceux de l’arrière, avides de revivre, au prix de l’oubli, avides d’humilier l’ennemi d’hier et empressés de cacher les vaincus de l’intérieur. Car voilà un pays qui, à la faveur de l’armistice, dans l’ennivrement collectif, entend bien reléguer ce troupeau des obscurs, des vaincus, des demi morts, ces estropiés, ces rejetons de boucherie qu’une France triomphaliste veut effacer. Voilà la nation affolée par ses généraux héroiques, alourdis de médailles, avide de se célébrer en monuments pompiers sur lesquels la liste de ses héros se décline à l’envie.
S’il fallait encore le préciser, voici une fresque des désastres de la guerre, du passage par pertes et profits d’une jeunesse avalée par le Moloch insatiable des alliances entre les puissants, la ligue de vieux monarques d’une Europe encore ancrée dans le siècle dernier. Voici que les vieux assassinent les jeunes, que les pères dévorent leurs fils avant de les pleurer. Alors pourquoi donc  ces mêmes rejetons abandonnés de la nation, ces abîmés, ces crève la faim n’iraient-ils pas à leur tour tirer profit du deuil national?
Avec un ton ironique, avec un talent inouï du comique par l’absurde, Pierre Lemaître sait, d’un trait de plume, dresser le portrait psychologique d’un personnage.
Les mobiles de chacun se profilent derrière l’histoire officielle; seule l’image dEpinal doit demeurer, seul reflet acceptable de ce miroir offert. Et pourtant… Que dire de ce visage dévasté, celui d’Edouard, paradigme du trauma, symbole du ravage que cette béance sur une gorge qui ne peut plus hurler? Cette monstruosité physique, désormais sienne, l’exclut de l’humain, reflet des nations entre dévorées. Et derrière la fresque se tisse un récit plus intimiste, un fil conducteur, celle d’une relation manquée jusqu’au tragique entre un père et un fils. Avec finesse, Pierre Lemaître amène le glissement vers l’humanisation du puissant banquier d’affaires, père endeuillé, soudainement confronté au vide, à la douleur, à l’échec. Ce fils Edouard, officiellement mort, caché derrière une autre identité comme derrière la multitude des masques qu’il s’invente, se rapproche de ce vieux père honni, accepte l’inachèvement de cette relation, admet le manque. Est-ce le mot de la fin? Celui qui précède la grande envolée finale? Celle qui scelle le sort de chacun, en cette curieuse volte face du destin, qui mêle le rire et le tragique. A l’image de cette puissante chronique de Pierre Lemaitre.


Editeurs: Albin Michel, 2013
567 pages
22,50 euros

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Entre deux mondes de Olivier Norek


Zone de transit

Merci à ma collègue V.R pour son attention délicate et pour m’avoir fait découvrir cet auteur…

Alors que la Syrie est à feu et à sang, un homme, policier de son état mais sympathisant de l’armée libre syrienne, sait que ses jours sont comptés. Il sait que tôt ou tard, le régime saura qu’il a trahi ses engagements et qu’il a basculé dans le camp adverse, celui qui veut la fin du régime de Bachar el-Assad. Pour cela, il organise la fuite de sa femme, Nora et de leur fille, Maya. Commence alors pour elles, une traversée pénible dont l’issue sera tragique…

Le deuxième temps du roman se focalise sur l’arrivée d’Adam et son « adaptation » dans la jungle de Calais. Dans l’attente de sa femme et de sa fille pour partir vers l’Angleterre, il va rencontrer Bastien, un policier récemment muté sur Calais et un ex enfant soldat muet. Mais la vie dans la jungle est une cour des miracles où tous les trafics et toutes les violences sont permis. Adam ne peut compter que sur sa force et son intelligence pour survivre jusqu’à l’affront final où tout bascule…

Entre deux mondes ne fait pas du crime une priorité. Le récit déconstruit les ingrédients et ressorts qui structurent un roman policier. Les crimes sont commis, les cadavres sont exposés à la vue de tous mais il n’y a pas d’enquêteur puisque personne ne pénètre dans cette zone de non droit. La violence et l’horreur des meurtres n’émeuvent personne car ici tout le monde a goûté à l’enfer et au goût du sang…

Olivier Norek focalise son attention sur les migrants. Il décrit l’effroyable traversée en mer. Il donne une part belle à la Méditerranée, cette mer (mère) – tombe qui engloutit ses enfants. Ceux-là, ont moins de chance : ils s’endorment dans le silence des fonds marins :

« Sa main toucha doucement le fond de la Méditerranée, puis le bras, le reste du corps, et la tête en dernier, posée comme un oreiller de sable, ses cheveux en couronne de fleurs noirs »

Pour un lecteur fervent de roman policier, Entre deux mondes n’est pas à proprement parler un roman relevant du genre. L’auteur insiste plus sur les conditions de vie des migrants, de la défection de l’Etat dans ces camps de fortune. Il met en exergue la question qui fâche concernant le dossier des migrants et l’intrusion de Daesh dans la jungle.

En conclusion, c’est un roman intéressant. C’est un récit nerveux, dynamique où tous les mots comptent. Le superflu n’existe pas là où règne la survie. Il n’y a pas de temps mort. Le lecteur est entrainé dans une course de fond dont il ressortira essoufflé


Editions : Pocket, Coll. « Pocket thriller », 2018
371 pages
7,50 €

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La vie très privée de Mr.Sim de Jonathan Coe


Mr.Sim et ses complexes

La vie de Maxwell Sim est, il faut bien le dire, insipide et sans faits extraordinaires. Dès les premières pages du roman, le lecteur fait connaissance avec homme qui est à bout de course. Totalement ivre, en hypothermie, il est extrait de sa voiture pour être conduit à l’hôpital. Monsieur Sim était dans cette voiture depuis un certain temps. Représentant commercial pour une boite qui fabrique des brosses à dents biologiques, notre protagoniste se retrouve sans travail. En effet, pendant son petit coma éthylique, l’entreprise pour laquelle il travaille a déposé le bilan.

Comme on l’apprendra plus tard, ceci n’est pas le seul échec dans la vie de cet homme qui semble être poursuivi par la malchance. Six mois auparavant, sa femme l’a quitté en emmenant sa fille avec elle. La solitude pèse sur lui qui semble n’être désiré par personne.

Alors Max Sim décide de partir en voyage. Il part en Australie retrouver son père avec qui il n’a, pour ainsi dire, aucune relation proche. Mais c’est dans ce pays au bout du monde qu’il va faire la connaissance d’une femme chinoise et de sa fille. Il découvrira aussi les secrets de son père. La confrontation avec ces personnages l’oblige à faire face à ses mensonges et démons. Maxwell est désormais prêt mais c’est sans compter sur le côté malicieux de l’auteur qui nous réserve une fin des plus surprenantes…

Jonathan Coe est un auteur anglais surprenant. Oscillant entre un style léger (en apparence), il a toujours su dépeindre les travers d’une société anglaise qui laisse sur le bord de la route les plus faibles et les plus décalés (dans leur façon d’appréhender le monde). Cependant, bien que l’humour soit toujours au rendez-vous, il ne faut pas s’y tromper : Jonathan Coe a l’œil perçant. Il scrute les évolutions sociétales de l’Angleterre. Il dénonce les enjeux économiques de la Grande Bretagne contemporaine. Ainsi, met-il en exergue le « règne » thatchérien où jeunes loups de la City côtoient le « prolétaire » dans son diptyque Bienvenue au club et Le cercle fermé. Il décrit la fin de l’innocence et le renoncement au rêve. Les romans de Jonathan Coe reflètent les préoccupations de l’auteur concernant son époque : l’écologie, le délitement des liens, la solitude des individus.

Dans La vie très privée de MR Sim, il réitère cette inquiétude. Monsieur est profondément seul bien qu’il rencontre et vit des situations loquaces qui font sourire plus d’un lecteur. Il évoque aussi les diktats d’une société qui compriment l’individu dans des règles sociétales bien rigides ne laissant place à aucun rêve ni désir. L’homosexualité, déjà présente, dans La pluie avant qu’elle tombe refait surface. Ce thème est traité ici avec pudeur et elle souligne encore plus le ratage de la vie du pauvre homme.

On aura compris, les romans de Jonathan Coe, bien que traités avec humour, se focalisent sur les cruautés de l’existence, les cassures . Les rendez-vous manqués ont des répercussions sur la vie du père de Mr. Sim. Les dénis ont amené Mr.Sim au bord du précipice. Jonathan Coe n’épargne pas ses personnages. D’ailleurs, la fin vaut le détour et restitue à l’auteur sa place de créateur démiurgique.

En conclusion, il y a un élément, un fil conducteur dans tous les romans de notre auteur à savoir la poésie de ses phrases. Ce présent roman ne fait pas exception. Cependant, Le monde de trân vous invite à lire l’un des chefs d’œuvre de cet auteur. Il s’agit, bien sûr, de La pluie avant qu’elle tombe. Un roman poignant, envoûtant, mélancolique et empreint de poésie.


Roman traduit de l’Anglais par Josée Kamoun
Editeurs : Gallimard, 2011. Collection « Folio », 2012
465 pages
8,90 €

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Big Brother de Lionel Shriver


Chronique d’Abigail

Big Brother est un titre à double sens; big signifie « gros » et renvoie bien sûr à l’obésité du personnage d’Edison, mais désigne aussi le grand frère, évoque ce droit d’aînesse symbolique, les épaules solides de l’aîné, du modèle. Ce rang d’aînesse renvoie à un enjeu car derrière la symbolique du premier né  c’est bien d’ une rivalité dans l’ordre des préférence qui fait débat.
Pour Pandora, narratrice, ce big brother c’est le mythe du grand frère qui émerge, ce frère vu depuis le regard de l’enfance, un être mystifié, idéalisé, en réalité inventé, paré de la grâce émancipatrice d’un archange prêt à en découdre pour affirmer sa liberté et son indépendance.
Dans l’esprit de Pandora, narratrice et personnage principal de ce récit dense, la nostalgie du frère d’autrefois, doué, naturellement talentueux, n’ayant que l’embarras des promesses et des beaux lendemains, n’est que construction erronée, revue au crible de la fiction de la légende familiale, celle recréée par leur propre père, Travis. Ce patriarche égocentrique s’accroche à une gloire passée, à une renommée télévisuelle, cette si désirable renommée,aspiration du grand nombre érigée en fin absolue. Car c’est un portrait acide d’une certaine Amérique que dépeint Lionel Shriver, cette Amérique toile de fond et personnage à part entière. Elle livre un pays schizophrène, entre culte de l’extrême minceur et surabondance de malbouffe.  Qui est responsable? Semble sussurrer à chaque page Pandora, témoin et actrice de ce dilemne.
Mais en vérité, Pandora connait-elle vraiment ce grand frère, fringant jazzman à la ligne irréprochable, photographie figée dans son souvenir? Que sait-elle de ce jeune homme qui a fui pour New York à 17 ans, et qui s’est toujours vanté d’avoir joué avec les pointures?
Dés l’ouverture, dans un style alerte, l’obsession du thème alimentaire , la place envahissante des pensées et des satisfactions tournant autour de la nourriture, de même que l’invasion dans la conscience collective de l’image du corps sont évoqués avec un humour rageur. Le roman adopte ce style direct dans lequel la narratrice procède sans complaisance à son propre examen de conscience, examine l’ordinaire de sa vie et de sa personne.
L’habileté de Lionel Shriver, dans son roman gigogne, est bien d ’emmener son lectorat où elle le souhaite, de le faire adhérer au récit premier, à la dénonciation de la cruauté, des dérives de l’image, du terrorisme du sain et du gras. Voilà Pandora qui, lors d’une scène clef du roman, s’en va à l’aéroport attendre Edison. Elle est le témoin d’un échange verbal cruel entre passagers évoquant un tiers, un homme obèse aux fortes et incommodantes odeurs. Pandora écoute, entend avant de voir l’homme rouler en fauteuil jusqu’à elle. C’est d’Edison qu’il est question…
Que faire, que dire face à un proche qui a basculé vers le hors norme,vers des dimensions socialement si réprouvées? Que ressent-on soi-même avec honnêteté? Quels sentiments mêlés?
C’est à partir de cette séquence que se construit l’intrigue, la co habitation entre Edison, énorme et avide et Fletcher, terroriste du manger bio, du corps épuré, de l’ascèse. Quel équilibre va prioriser Pandora?
Les solutions relèvent de la fiction. C’est le pouvoir du récit de faire exister par la force du verbe des scénarii possibles. Y a-t-il un destin? Pourquoi ces cartes et pas d’ autres  dans les mains de  chacun? L’espace de la fiction atténue et permet de mener une réflexion sur le réel, la nécessaire adaptation, les choix et leurs conséquences. Construire ce récit est une façon consolatrice d’apprendre à connaître l’autre, cet inconnu, ce grand frère. Cet être presque irréel tant son énormité le conduit vers la marge.
Pandora la bien nommée pose les questions du lien; elle ouvre la boîte de Pandore, celle de tous les possibles, des maux et des bienfaits.Le frère énorme c’est la quintessence de l’autre insaisissable, dont l’opacité et le mystère restent.
C’est la blessure de n’avoir pas vu.
C’est aussi une réflexion sur le bonheur, sa vraie nature, ses illusions, la servitude des normes, la validation par le groupe ou le rejet,  des juges redoutables que représentent tout un chacun.
Disparaître dans ce corps énorme, être vu sans être regardé, c’est déjà mourir un peu, se placer hors champ du désir, de la vie.
Pandora la sait; toute vie est un destin. Tout destin est un choix. Mais tout choix se paie…


Roman traduit de l’américain par Laurence Richard
Edition Belfond, 2014

510 pages

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L’abattoir de verre de J.M.Coetzee


Des mères et des fils
(Chronique d’Abigail)

C’est un recueil au ton âpre, aride comme le veld d’Afrique du Sud, que livre J. M Coetze, le plus australien des Suds Africains.
Les unes après les autres, ces nouvelles, ces moral tales pour reprendre le titre original, convient personnages et lecteurs à dépasser la tromperie du langage, à s’absoudre de ces oripeaux qui empêchent la transparence, celle de la conscience, celle de la vérité.
A son image l’écrivain opte pour l’ascèse, celle du style, celle des mots qui tendent, en un exercice continu, vers le dépouillement stylistique et l’épure.  L’atmosphère qui en ressort contient quelque chose de l’ordre du tranchant et du brûlant, convoque une âpreté qui est celle de l’exigence affichée par les personnages, de l’ intransigeance intellectuelle d’une Elizabeth Costello au mode de vie auréolé de renoncement monacal pour la mère dans La vieille dame et les chats. Cela exclut le tendre, cela exclut la commisération.
Car, au fond, qu’ont-elles en commun ces histoires brèves, ciselées? Qu’y a-t-il de moral dans ces contes de la vie de tous les jours? A tour de rôle, elles convient la famille, le tête à tête des mères et des fils. Et, plus précisément encore, le face à face du personnage du fils adulte confronté à l’évidence de la mère vieillissante, à cette glissade lente mais certaine, socialement terriblement risquée, vers l’identité de vieillarde. Comment conjurer la terrible invisibilité qui marche à côté de l’âge? En convoquant l’ultime soubresaut du désir, en se cherchant dans le regard désirant de l’autre par les artifices anciens de la couleur et des fards dans Vanité.
Derrière la vieille c’est l’ombre de la mort qui se dessine. Devant elle, les fils détournent le regard avec pudeur, se refusent à l’imagination du corps décharné, des chairs détruites, asséchées par les ans.
Et, cependant, que disent-elles, ces mères? Pourquoi, têtues, bravent-elles le froid dans des bâtisses isolées et mal entretenues? Pourquoi ces maisons au bord du délabrement, si étroites, envahies de courants d’air? Ces demeures, personnages à part entière, renforcent l’inquiétante image de la marginalisation volontaire, de la folie liée à l’âge, de la dureté infligée au corps qui endure sans confort.
A tour de rôle, elles défilent,ces mères, c’est un cortège qui dit, dans un murmure ferme, le rejet de l’aliénation, le refus de l’oubli. Elles n’ont qu’un  spasme de dégoût pour tous ces projets que l’on fait pour elles, pour leur bien, pour ces maisons de retraite qui parquent et cachent la vieillesse. Car ces fils, leurs compagnes, que font-ils? Ils se congratulent de la protection pensée et accordée au vulnérable, de la tutelle sous laquelle on place le dépendant, celui au nom duquel on peut agir dans le souci zélé de sa sécurité…
L’abattoir de verre c’est, symboliquement, celui vers lequel partent les vieux, les vieilles mères.
D’intenses réflexions parcourent ces lignes, de vibrantes interrogations sur le vivant, sur la conscience de l’autre, de l’animal, ce miroir de l’homme; si souvent réduit à un mécanisme par confort de conscience. Le thème de la dignité, de l’humain sous tendent ces nouvelles, doublé de celui touchant, de la trace et de la transmission. Une fois le corps disparu, l’âme envolée, que léguons-nous? Des pesées, des aphorismes couchés à l’encre sur des pages volantes, fragiles molécules de quelque chose qui est passé. Peuvent-elles palier à l’absence? Faire perdurer un peu de l’être qui est parti dans la mémoire des vivants?
Cette acceptation du départ, de cette part qui va manquer, de ces souvenirs appelés à disparaître, mais aussi cette transformation dans la relation au parent, à la mère de l’enfant devenu homme trouvent, dans ces nouvelles, un écho dans un exercice littéraire de l’épure.


Traduit de l’anglais par Georges Lory
Editions du Seuil, 2018
166 pages
18 euros

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Plantes vagabondes de Emilie Vast

Voyage au pays des plantes sauvages

Qui n’a pas fait l’expérience, enfant ou adulte, de se pencher pour contempler telle fleur ou herbe dans son jardin ou au détour d’un chemin ? Lors de nos promenades solitaires, nous nous surprenons à scruter, avec curiosité et parfois avec ravissement, certaines espèces de plantes que nous ne connaissons pas. Dans Plantes vagabondes, Emilie Vast nous initie à la vie secrète des plantes. Elle nous raconte le voyage des graines emportées et déposées par le vent à des endroits insolites. Là, commence la merveilleuse histoire de la vie. La graine germe, la tige émerge. Elle se nourrit de soleil et de pluie. Et voilà que la fleur apparaît au printemps et s’épanouit en été lorsque le soleil chauffe la terre …

Emilie Vast conte l’histoire. Elle a un talent confirmé pour cela mais pas seulement. Derrière la poésie, il y a aussi une volonté pédagogique. Elle nous apprend à voir et à prendre le temps.

Ainsi, parents et enfants apprennent, partagent, avec plaisir, l’expérience du savoir scientifique et botanique sur le monde des humbles : celui de la petite faune et flore sauvages des jardins et des bois.

Le récit est illustré de planches aux couleurs douces. Il y a très peu d’écrit. L’essentiel est dans l’illustration. Ainsi, le lecteur peut laisser libre cours à l’imagination.

Bref, c’est un vrai moment de plaisir.


Editions MeMo, 2018
17 €

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Nous, les vivants de Olivier Bleys


Une certaine idée de la frontière

Jonas est un pilote d’hélicoptère. Sa mission consiste à ravitailler le refuge de Maravilla situé à 4200 mètre d’altitude dans les Andes. Chaque expédition est dangereuse car les accidents ne sont pas rares. Ce jour-là, Jonas décolle comme d’habitude. Le temps semble être clément mais une fois l’avion posé sur la piste, il n’est plus possible de décoller car la tempête se lève. Jonas est alors coincé dans cette petite maison entre le gardien et un invité, Jésus. Ce dernier surveille la frontière entre le Chili et l’Argentine. Il prend à cœur son travail. Au fur et à mesure que le récit avance, le lecteur soupçonne le gardien et Jésus de maintenir en otage Jonas. Ce dernier ne pense qu’à son retour dans son foyer auprès de sa femme et de sa fille. Mais rien n’est si simple.

On peut être d’accord pour dire que ce roman a pour volonté de brouiller les pistes et de pousser le lecteur à s’interroger sur le sens de l’aventure de Jonas. Est-il mort ? Est-il en train de traverser les limbes avant de rejoindre définitivement l’autre monde et donc de franchir l’ultime frontière ? Où est la réalité ?

Mais ce qui pourrait être un bon sujet de roman devient ici insipide. La narration n’évolue pas car le rythme est inexistant. Il n’y a pas de péripéties. Le lecteur ne cerne pas le sens ni le but ultime du récit. La sauce ne prend pas. Il y a un sujet mais il est traité de façon insipide, simpliste et ennuyeuse. Littérairement parlant, il n’y a pas d’épiphanie ni de révélation. Les phrases sont plates sans fioriture ni poésie. Les descriptions sont réduites au minimum et il n’y a pas d’effort dans le style. L’auteur se laisse aller à un simple exercice d’écriture trop sûr de lui peut-être pour voir l’inconsistance de sa prose.

Nous, les vivants est pour Le monde de trân un ratage de cette rentrée littéraire.


Editeurs : Albin Michel, 2018
180 pages
16 €

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2018 | 2 commentaires