La femme aux cheveux roux de Orhan Pamuk

Chronique d’Agigail

La femme aux cheveux roux peut se lire comme le récit d’un parcours initiatique, celui d’un jeune garçon en quête de la figure tutélaire d’un père, aussi bien nostalgique de la présence du père réel, mais sorti de sa vie, que désireux de trouver un père symbolique. Ce qu’il fera à travers le personnage du maître puisatier.
L’écrivain stanbouliote plante un décor familier, fait la part belle à un personnage à part entière; la ville d’Istanbul. De l’enfance du narrateur, contée dés les premières lignes, jusqu’à la clôture de ce récit, Istanbul incarne cette belle endormie, couchée  entre Orient et Occident, objet de convoitise pour tous les investisseurs et les urbanistes avides de modernité. Son extension est celle d’une pieuvre qui étend ses tentacules, absorbe les villages avoisinants en une marche forcée vers les normes sanitaires et les réseaux électriques…
Le symbole de ce changement, de ce glissement irréversible vers une autre époque est Maître Mahmut, le puisatier. Ainsi, au départ de son propre père du domicile, évoqué en affleurant un contexte politique certes flou mais omniprésent, le jeune Cem se voit, le temps d’un été, formé par le puisatier, figure de substitution. Maître Mahmut est un peu sorcier, possède le don mystérieux de savoir détecté l’eau afin de creuser des puits. Il appartient à un monde ancien, un monde de légendes orales.
Car voilà un roman à plusieurs entrées. le lecteur doit prendre son mal en patience avant de rencontrer le personnage éponyme du récit, la femme aux cheveux roux. Et encore, celle ci tire-t-elle bien plus de ficelles, relie-t-elle entre eux bien plus de fils du destin que quiconque pourrait le penser de prime abord.
Istanbul, carrefour d’une Turquie tournée tant vers l’Europe que vers l’Orient ne représente pas la seule obsession du texte. Le roman se voit placé sous l’égide de deux mythes fondateurs. D’un côté Oedipe roi, qui tua son père et épousa sa mère selon l’antique tragédie de Sophocle.Il commit ces fautes en cherchant à échapper au destin prédit par la Pythie. Car nul ne se détourne impunément de l’Oracle…
De l’autre, voici le vaillant guerrier Rostam qui tua par inadvertance son fils Sorhab. L’histoire est issue d’un assemblage de récits datés, le Shanameh, qui appartient au patrimoine Iranien.
Le personnage narrateur, Cem, se rêve écrivain pendant un temps. Il s’avère aussi obnibulé par ce double mythe, obsédé par la quête d’un père fantomatique, que son engagement politique détourne des siens. Cem, quant à lui, porte aussi pendant de longues années la culpabilité de se croire à l’origine d’un accident qui aurait tué le puisatier . Ce même puisatier auquel il aurait narré, un soir de veillée, le mythe d’Oedipe.
Or, la femme aux cheveux roux, premier amour de Cem, s’avère être une comédienne ambulante. Sur scène elle mime précisément des séquences issues du Shanameh. Ces coincidences se cumulent, prennent un caractère troublant. Le texte d’Orhan Pamuk joue de la mise en abîme. Orhan Pamuk s’attache à révéler le pouvoir évocateur des mots, leur aura qui amène à la transformation de celui qui écoute, tant et si bien que le mythe rejoint la réalité.
Mais, au final, celle qui détient les fils de l’intrigue, qui s’en joue en habile marionnettiste c’est bien la femme aux cheveux roux. A la fois initiatrice et mère, c’est à elle que revient la charge d’éclairer a posteriori le texte d’Orhan Pamuk.
L’écrivain propose à la lecture une oeuvre à tiroirs, complexe et fascinante à la fois.


Traduit du Turc par Valérie Gay – Aksoy
Editeurs: Gallimard, Coll. « Du monde entier », 2019
298 pages
21 euros

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Lumière pâle sur les collines de Kazuo Ishiguro


La ballade des non-dits

Etsuko est veuve de son deuxième mari. Elle vit dans une bourgade de la campagne anglaise. Le roman s’ouvre sur un mois d’avril pluvieux. Etsuko reçoit sa deuxième fille dans sa grande maison. Niki est le fruit de sa deuxième union. Cependant, au travers des échanges, le lecteur sent un malaise grandissant entre la fille et la mère. Progressivement et avec subtilité, l’auteur dévoile un terrible secret qui secoue la vie de ces deux femmes : le suicide de Keiko, la fille aîné d’Etsuko. Elle est née au Japon. Issue du premier mariage de sa mère, Keiko n’a jamais supporté la vie en Angleterre. Etsuko, profitant de cette journée, remonte le temps et renoue avec un passé douloureux. Elle se revoit jeune épousée dans un Japon d’après-guerre. Elle habitait alors Nagasaki. Enceinte de Keiko, elle se lie d’amitié avec Sachiko, une jeune veuve, en rupture avec sa famille et qui vit seule avec sa fille Mariko…

Lumière pâle sur les collines est un roman mystérieux et envoûtant. En effet, l’auteur sait maintenir le mystère et le lecteur, quant à lui, essaie de comprendre le « récit » de Etsuko. Jusqu’à quel point, Sachiko est-elle le double d’Etsuko ? Et si tout ceci n’était qu’un rêve ? Sachiko existe-t-elle réellement ? Ou bien est-elle cette part du passé d’Etsuko ? Toutes les interprétations sont possibles car l’auteur reste obstinément silencieux. Aux lecteurs de mettre en lumière la douloureuse culpabilité de la mère face au suicide de son enfant.

Kazuo Ishiguro nous offre un récit pudique sur le deuil d’un enfant et sur une relation mère-fille avortée. Keiko demeure étrangère pour sa mère. Elle restera pour toujours insaisissable. Le style est dépouillé, limpide et chargé d’une poésie mélancolique. Le récit paraît être le chant de cette mère qui s’élève par-dessus les collines. Elle se remémore l’enfance de sa fille morte à présent. Le lecteur peut se demander si cet acte n’est pas pour Keiko une dernière tentative, l’ultime façon de rejeter cette vie offerte et refusée. Par son geste, Keiko s’anéantit et annule la maternité d’Etsuko.

En conclusion, c’est un très beau roman, poignant et poétique à la fois.


Roman traduit de l’anglais par Sophie Mayoux
Editeurs : Gallimard, Coll. « Folio », 2017
297 pages
8 €

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Le camp des morts de Craig Johnson


Le secret de Lucian Connally

Lucian Connally, le mentor de Walt Longmire et l’ex sheriff de la ville a un problème : Mari Baroja vient de mourir dans sa maison de retraite. Or cette femme a été l’épouse de Lucian. Ce décès qui semble avoir pour origine une mort naturelle n’est pas du tout du goût de Lucian. Persuadé que cette vieille dame a été assassinée, Lucian demande à Walt de mener son enquête…

Le deuxième tome est quelque peu décevant. L’intrigue est simple sans réel ressort psychologique. On sent un roman écrit à la va vite. En effet, les personnages sont décrits avec beaucoup de stéréotypes. Les filles de Mari Baroja sont des avocates donc forcément voraces dans leur façon d’appréhender l’enquête. Habitant dans de grandes agglomérations, elles sont décrites comme trop sophistiquées, séductrices et avides de gain. La relation entre Lucian et sa dame reste très surfée car l’auteur n’a pas tenté de l’approfondir. Il y a un côté vaudeville qui sied mal à l’histoire et surtout à une réalité glauque révélée lors de l’enquête. Walt Longmire passe au second plan. Il devient une machine à exécuter un ordre venant d’un homme pour qui il semble avoir du respect et de l’affection. De ce fait, l’homme, Walt Longmire s’efface et devient une fonction, un arbitre dans ce qui ressemble à une querelle de famille sur un héritage mal réparti…

Cependant, cela reste un bon moment de lecture.

J’entame actuellement le troisième volume qui s’annonce être un très bon récit. Walt revient sur les devants de la scène… Mais chut, rien ne doit encore être révélé…


Roman traduit par Sophie Astanides
Editeurs : Le point, 2017
404 pages
7,95 €

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Little bird de Craig Johnson

Rencontre avec le shérif Walt Longmire

Après trois longues décennies dévouées à la police d’Absaroka, le shérif Walt Longmire pense sérieusement à prendre une retraite bien méritée. Entre les enquêtes pour excès de vitesse, pour cambriolages ou pour du bétail sur la route, il faut se dire que dans ce comté du Wyoming, il y a très peu d’homicides. Aussi, la vie s’écoule au gré des caprices de la nature.

Mais un drame n’est jamais loin. En effet, un cadavre a été découvert dans un lieu peu fréquenté, près de la réserve cheyenne. Il s’agit de Cody Pritchard. Il était connu des services du sheriff car il était l’un des quatre garçons à avoir violé la jeune Melissa Little Bird. Plus l’enquête avance et plus le sheriff est aux abois : le coupable est un homme malin car il ne laisse pas de preuve derrière lui. L’investigation oblige Walt Longmire et son fidèle ami Henry Standing Bear à se confronter à la nature hostile du Wyoming. Mais Walt Longmire n’est pas au bout de ses surprises : l’enquête va le mettre face à lui-même. L’homme ne s’en sortira pas indemne.

Premier tome d’une longue série d’enquêtes, Craig Johnson brosse là un portrait réussi de son sheriff. Homme taciturne et solitaire, le fond de l’enquête est un faire-valoir qui met en lumière la complexité de Walt Longmire. Homme perspicace et sans illusions sur ses semblables, Walt se tient à l’écart de la vie. En effet, au fil des pages, le personnage se révèle par ses failles et blessures. Il devient un protagoniste touchant. Veuf et père délaissé en admiration devant sa fille, il encaisse les coups sans un mot. Le seul être qui le sauve de sa solitude est son ami améridien, Henry Standing Bear. Ce dernier, tel un ange gardien, veille inlassablement sur lui et le hisse vers la lumière à chaque fois que Walt plonge dans les ténèbres…

L’écriture est rude comme les habitants de cette contrée montagneuse, battue par le vent glacial et à la merci des éléments. Cependant cette rudesse ne s’apparente en aucune façon à de la brutalité. Il existe une forme de générosité : debout, tel un seul homme derrière le sheriff, les habitants veillent sur lui et le sauvent de lui-même lorsqu’il se sent au bout du rouleau. Les relations sont pudiques et retenues. Craig Johnson nous offre un beau roman policier et d’aventure.


Editions : Gallmeister, 2011
Roman traduit de l’américain par Sophie Astanides
422 pages
10 € 

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Un livre de martyrs américains de Joyce Carol Oates


Chronique d’Abigail

Pour son dernier roman, Joyce Carol Oates a l’art et la manière de renvoyer dos à dos deux clans, deux causes, deux Amériques. Deux incompréhensions dont on peut aussi se demander si elles se trouvent toujours si éloignées que cela, ou si elles ne finissent pas par devenir le reflet inversé l’une de l’autre, en une gémellité teintée de schizophrénie.
A présent octogénaire, l’écrivaine prouve qu’elle n’a rien perdu de sa faculté d’observation, ni de l’acuité de ses analyses caractérisées par une observance des faits sans pathos ou sentimentalisme.
D’emblée, se pose la question d’un titre aux relents énigmatiques. Le choix d’un pluriel qui dévoile bien à une confrontation des destins et des causes. C’est une oeuvre de synthèse, un rendu global d’une Histoire contemporaine traversée de contradictions, de violence mais aussi de recherche de rédemption à défaut de sens.
Sans conteste, ce grand roman s’inscrit dans les réussites de l’écrivaine, autant majeure que prolixe; l’ouvrage rejoint Blonde ou encore Them.
Il s’agit d’un livre choral, par la multiplicité des points de vue. L’ampleur et l’épaisseur de la documentation qui constitue le soubassement de cette écriture répondent à l’embrassement d’une chronologie qui s’étale sur plus d’une décennie.
Joyce Carol Oates colle au plus prés d’une conscience collective, de soubresauts sociétaux, de ceux qui enflamment régulièrement la société Américaine. A son habitude, l’auteure quête le mobile vrai sous la façade. Elle scrute, dans l’ombre des Hommes de Foi, soldats de leur cause- de leur personne?- la destinée d’un entourage, de ceux appelés à incarner malgré eux des dommages collatéraux…
Ainsi, Luther Dunphy, membre d’une église à laquelle son épouse l’a converti, est-il persuadé d’être missionné par le Christ afin de défendre  » les sans défense ». La lutte contre l’avortement, ce qu’il présente comme une cohorte de victimes silencieuses, sont la cause servie par le personnage.  Face à lui, la position adverse, pro choice, et le même engagement jusqu’au bout, en la personne du Docteur Augustus Voorhes. Ce personnage est évoqué comme un médecin que sa position a changé en nomade pour des questions de sécurité, embarquant dans son sillage femme et enfants, également objets et cibles de menace. Mais ne le sachant pas forcément…
Le premier tire sur le second et l’abat… La mécanique est enclenchée.
La seule faiblesse de l’oeuvre c’est peut-être un sentiment de grossissement du trait dés lors que Oates offre la parole ou s’attache à dépeindre cette Amérique blanche, économiquement défavorisée, à la frontière, très loin du rêve américain. Cette frange en général invisible, au mieux méprisée. C’est celle d’une religiosité extrême. Oates entraîne le lectorat dans ce voyage en un territoire  où prédomine la méfiance vis à vis de l’Etat fédéral.
Ce qui se retrouve sous sa plume, c’est sa marque de fabrique, ce style sec, nerveux, sans compassion qui ne se préoccupe pas de plaire. L’auteure suit le flux des pensées, ses phrases se coulent dans une forme d’oralité qui rend compte des débats intérieurs.
Chacun est éclairé tour à tour.
Luther est un homme écrasé par ses charges, par le deuil irrésolu d’un enfant aux côtés d’une épouse fragile et dépressive. L’un comme l’autre paraissent impuissants face aux événements d’une existence qui les dépassent. Face à eux, l’Amérique triomphante et progressiste de Gus Voorhes. Lui aussi a pour unique boussole ses convictions, l’idée de faire le bien d’autrui… Jusqu’à quel point s’interroge le lecteur.
Mais que placent-ils dans la balance face à leur causes ces hommes de conviction? Qui seront les vrais martyrs ?
Oates se focalise sur deux personnages; les filles cadettes de chaque famille. Elle leur donne forme et consistance, crée un cheminement. Celui qui va de l’éclatement, de la bascule à une lente et peut-être possible reconstruction.
L’écrivaine excelle à saisir les moments d’urgence, la mécanique réflexe de ce qui s’enclenche, le ressenti immédiat des personnages face à la confusion de l’instant. Elle croque l’hébétude, la pétrification face à l’impensable du passage à l’acte. Elle happe l’après, la confrontation au néant, l’implosion des cellules familiales…Elle raconte la stupeur du procès, les protagonistes dépassés, la mise en scène qui laisse un goût d’attente, d’inachevé.
De grands thèmes parcourent naturellement ce texte: comment devenir soi-même à l’ombre d’un père exécuté, honni par les uns mais déifié par les autres? Comment s’emparer d’une identité lorsque les débuts se font sous le signe de la fracture pour une Dawn Dunphy? Comment se détache-t-on du père, du parent en renonçant à l’idéalisation, si sécurisante, en accédant à la vérité aussi périlleuse soit-elle, aussi éloignée du mythe puisse-t-elle être…
Avec Dawn Dunphy , Oates crée un personnage qui interroge les codes de la féminité. Elle l’immerge dans l’univers de la boxe, dans un rapport au corps entre douleur et sentiment de triomphe, en fait une freak sublime, capable de dépasser ces mots qui lui font défaut, de se re créer un contour.
L’écrivaine imagine et rend vraisemblable la rencontre de deux filles du père. Elle les change en résilientes. En substance, dit-elle, les enfants ne sauraient porter la faute des Pères.
Ce qui se raconte, c’est la marche lente, la convalescence en dépit du voile des illusions de la prime enfance.
Avec acuité, Oates fait de ces deux personnages accablés de haine et de colère deux rescapées. En un final sobre, qui laisse à l’imaginaire du lecteur le soin d’élaborer une suite, Oates fait vaciller, hésitantes, ces deux jeunes femmes l’une vers l’autre.
Un uppercut signé Oates qui, elle-même, est fan… de boxe.


Roman traduit de l’Américain par Claude Seban
Editeurs: Philippe Rey, 2018
860 pages
25 euros

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Robert Mitchum ne revient pas de Jean Hatzfeld

                                 

De ces jours sombres

Après les écrits remarquables comme Une saison de machettes et La stratégie des antilopes consacrés au Rwanda, pays balafré par la guerre civile et par l’épuration ethnique, Jean Hatzfeld nous offre ici un nouvel opus Robert Mitchum ne revient pas.

Ce récit, comme les deux précédents, s’inscrit dans une dynamique narrative bien particulière puisqu’il s’agit d’un roman – reportage relatant des événements historiques douloureux du 20ème siècle: la guerre de Bosnie – Herzégovine de 1992. Robert Mitchum ne revient pas débute par la course effrénée de deux jeunes athlètes bosniaques, Vahidin et Marija. Tous deux, sportifs de haut niveau s’entraînent pour les Jeux Olympiques de Barcelone. Ils sont amants. Vihidin est musulman alors que sa compagne est serbe. Cette différence va les entrainer dans le tourbillon de l’Histoire dont aucun ne s’en sortira victorieux.

« Depuis que Vahidin avait accéléré l’allure, Marija ne parvenait plus à retenir le fil de sa pensée. Elle haletait, le regard droit devant, entre les arbres qui défilaient. La transpiration dégoulinant de son front brouillait sa vue et en même temps dissipait les images de vétérans tchetniks, affublés d’uniformes grotesques sortis des greniers, qui la tracassaient depuis le matin. »

Dans ces premières phrases, on sent déjà monter la tension. Les références aux tchetniks, aux uniformes et aux parades renforcent cette impression. Déjà l’horizon s’assombrit et les amants n’ont plus que cet instant de complicité et de répit avant le basculement de la région dans la guerre. En effet, « Une explosion résonna comme un tonnerre lointain. » à l’instant où les athlètes amants s’accordent une pause après une longue course au travers les bois. La violence des affrontements va en crescendo et finit par séparer les amants. Elle les pousse à devenir des ennemis invisibles car snipers malgré eux.

Dans un style acerbe, chirurgical et froid Jean Hatzfeld se tient au-dessus de la mêlée et restitue aux lecteurs la tragédie qui s’était déroulée de 1992 à l’hiver 1995 à deux heures d’avion de la France. En digne reporter, sa caméra devient sa plume décrivant courbes, silhouettes, topographie, couleurs rouge – sang et noire – nuit d’une région qui bascule dans le néant par la folie des hommes. Son écriture est d’une précision plus juste encore que le viseur du sniper lorsqu’il décrit l’impossibilité de choix pour les habitants, victime de cette guerre, à maîtriser leur destin. Vahidin et Marija dénaturent leur potentiel en utilisant leur arme à d’autres fins que sportif.

Mais est-ce aussi simple? Sans tomber dans le jugement moral facile de ceux qui s’assoient tranquillement dans leur chaise pour vivre la guerre sur leur écran 16/9ème, Jean Hatzfeld défait la vie de ce couple et met en exergue l’impossibilité de faire un choix juste qui sied à l’éthique personnelle. Il souligne l’impasse morale et éthique pour cette population prise dans une guerre fratricide. En effet, la population paie le prix de la guerre. Elle devient un dommage collatéral.

Robert Mitchum ne revient pas est un récit rempli d’humanité pour ses êtres qui souffrent. C’est un roman qui rend hommage à cette invective de Jean Giono devenue adage: Maudite soit la guerre. Le titre reprend le nom du petit chien de cette famille musulmane qui, parti en vadrouille n’est jamais revenu dans sa famille. Le bonheur exprimé dans les jappements du chien et l’amusement des maîtres sont bel et bien partis. La dislocation du foyer, l’éparpillement de ses membres témoignent la fin d’une époque et le début d’une autre plus sombre, plus sinistre. L’innocence et le temps des rires sont désormais révolus.


Editeurs: Gallimard, Coll. »Blanche », 2013
240 pages
17,90 euros

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Les revenants de Laura Kasischke

« Délicieuses pourritures »

Le roman s’ouvre sur une scène d’accident de la route. Le témoin oculaire est une professeure d’une université du coin. La jeune accidentée est une étudiante. Elle semble être éjectée de la voiture et reste couchée maintenant dans un champ au milieu de la nuit. Un jeune homme se tient à ses côtés. Il a l’air affolé et en état de choc.

Mais au fil des jours, les journaux transforment l’événement. La victime a un nom. Il s’agit de Nicole Werner. Le jeune homme est Craig Clemens. Il a conduit la voiture et a provoqué l’accident coûtant la vie à la jeune fille. Il était sous l’emprise de l’alcool et des drogues…

Cependant, certains ne sont pas de cet avis. Il y a d’abord les professeures telles que Mira ou Shelly, celle-là même qui était sur la scène de l’accident. Il y a aussi Perry, le meilleur ami de Craig. L’enquête qu’ils vont mener les conduire à une vérité qui glace le sang. Et ce, d’autant plus que le campus semble être pris d’une hallucination collective. En effet, beaucoup d’étudiants affirment avoir vu Nicole alors qu’elle était déclarée morte… Laura Kasischke abolit ici les frontières entre le réel et le rêve (ou le cauchemar). Au lecteur de se faire une idée. Mais est-ce aussi facile de trouver son chemin dans cette intrigue à ramifications ?

Les revenants est un roman intéressant à plus d’un titre. Il revêt l’apparence d’un roman policier. Chacun tente de comprendre la scène d’origine. Qui est morte dans cet accident ? Qui est le véritable coupable ? Y a t-il, oui ou non, un complot orchestré par la sororité de l’école ? Quel rôle a joué Craig Clemens ? Et qui est réellement Nicole ?

Mais pas seulement. Dans un style magistralement mené, Laura Kasischke revient vers ses thèmes de prédilection. Elle détricote un univers apparemment lisse dans lequel évolue étudiants et professeurs. En surface, tout n’est qu’ordre, beauté et perfection. Or, au fil de l’intrigue, l’auteur, insidieusement, laisse voir les relations perfides entre les êtres. La cruauté opère avec tact et doigté. Rien n’est laissé au hasard. Dans un monde où chaque faux pas entraine calomnie et mort, personne ne s’en sortira indemne. Ainsi, dans sa quête de la vérité, Perry deviendra, pour cela, la victime expiatoire…

Laura Kasischke dénonce ici une jeunesse désœuvrée et sans scrupule. Le monde qu’elle décrit est coupé de toute réalité extérieure. Le campus devient un lieu forclos où tout est permis. Les adultes n’ont pas leur place et les professeurs ont, depuis longtemps, renoncé à leur mission.

Un roman glaçant comme toujours …


Roman traduit de l’américain par Eric Chédaille
Editeurs : Christian Bourgois, 2011
588 pages

22 €

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