Beckomberga. Ode à ma famille de Sara Stridsberg

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Voyage au royaume asilaire
(Chronique d’Abigail)

En ce Royaume asilaire, terre insulaire inaccessible, espace clos du souvenir, règne Jim roi sans château ni terres, être charismatique, noyé dans sa propre part d’ombre, amoureux de la mort, habité du seul soleil noir de sa mélancolie.
Ce père, figure rêvée, figure fantasmatique, à peine ancrée dans le réel, cette réalité qui ne semble lui être que douleur, fait l’objet d’une quête éperdue, celle de sa fille Jackie.
Que dire, que raconter de ce père absent, là mais ailleurs, à l’esprit hanté, embrumé d’alcool?
Car, toujours, Jackie enfant, adolescente et, plus tard, adulte, se retourne vers ce pôle, cette étoile du Nord, cet être auquel elle voue un amour et une passion sans bornes.
Le fil conducteur de l’énigmatique roman de Sara Strindsberg, écrivaine et dramaturge Suédoise, est un lieu, l’hôpital de Beckomberga, là où Jim fut longuement interné. Cet endroit, issu du réel, construit en 1932, ville-hôpital, se greffe dans la fiction. Beckomberga est un espace paré de sa limitation et de ses frontières géographiques réelles, mais aussi un lieu d’émergence de l’imaginaire, un espace duquel part une narration nimbée de poésie, d’onirisme:
« Un oiseau de mer blanc plane en solitaire à travers les couloirs de l’hôpital (…) Il est immense et luminescent, et dans mon rêve je lui cours après (…) mais je ne parviens pas à le rattraper (…) il s’enfuit par une fenêtre brisée et se volatilise dans la nuit. »
Le roman de Sara Strindberg épouse une construction spiralaire, et opère un va et vient entre différentes époques autour d’un noyau central: Jim, sa folie, sa désespérance, son désir de mort, mais aussi les visites réitérées de Jackie qui transforme l’hôpital en un lieu d’appartenance, y projette un désir de fusion, élabore une famille imaginaire. Elle raconte un établissement qui appartient au passé, à l’ordre des souvenirs, qui se nimbe de mélancolie, d’un caractère insaisissable, à tout jamais irrécupérable. Ce sentiment de nostalgie, ce never more, se dégage avec force des pages de ce roman.
Ce récit, avec son oscillation pendulaire, passe du passé, de l’autrefois, au présent. Il amène aussi la question douloureuse de l’impact de la folie dans la filiation, lorsque Vita, la mère de Jim, mère dérangée et suicidaire, mère obsédante, revient, telle une Ophélie, de façon obsessionnelle envahir les rêves et les pensées de Jim…
Beckomberga, établissement psychiatrique novateur, qui ferma ses portes en 95, navire de briques rouges, porte aussi avec lui les espérances rattachées à la nouvelle psychiatrie, jusqu’à sa fermeture qui s’inscrivit dans le mouvement de la désinstitutionnalisation. Dès lors, il apparait vide, spectral, peuplé d’ombres et de vents… Il est un personnage à part entière, un espace polarisateur, entre attraction et désir d’éloignement. Jackie adulte y conduit son fils Marion en promenade, arpente le parc désert, l’allée des tilleuls, imagine le fantôme de Jim rôdant silencieusement, l’esprit de tous les anciens patients…
Mais, surtout, il y a cette attente, ce retour permanent, répété vers ce père à l’esprit envolé, et cette question:
« – Est-ce que tu m’as jamais aimée?
– Je l’ignore, Jackie. Je ne sais pas si je t’ai aimée. »
Demeure alors ce manque, ce vide comblé par rien, ce sentiment de défaite.
A tout jamais, ce père restera cet oiseau blanc, cet oiseau de mer, insaisissable, habité de sa seule passion pour la mort, attiré sans fin vers le large de sa propre désespérance.


Roman traduit du suédois par Jean -Baptiste Coursaud
Editeurs: Gallimard, Coll. »Du monde entier », 2016
377 pages
21 euros 

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Tout dort paisiblement, sauf l’amour de Pujade -Renaud

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L’éternité pour un homme

A l’ouverture du roman, le lecteur est sur l’île de Sainte – Croix. C’est au mois de décembre 1855. Régine Olsen, mariée à Frederik Schlegel, coule des jours heureux auprès de son époux sur cette île bien éloignée de l’hiver danois, son pays d’origine :

« Mon époux a été nommé gouverneur de Sainte – Croix notamment pour mener à bien l’éradication de l’esclavage, aboli en cette même année 1848. »

En apparence, le couple est heureux et Régine remplit parfaitement sa fonction de femme de gouverneur. Eclairée, elle soutient son compagnon dans son combat contre l’esclavage. Cependant, une nouvelle venue de l’océan va bouleverser la vie de la jeune mariée.

« Frederick me tend le supplément du Berlingske Tilende, ouvert à la page des petites annonces : Le dimanche 11 novembre 1855, à l’hôpital Frederik, s’est éteint le magister Soren Aabye Kierkegaard. La cérémonie funèbre sera célébrée dans l’intimité le dimanche 18 novembre, à douze heures trente, en l’église Notre – Dame, sa paroisse. L’annonce est signée par Peter Christian Kierkegaard, son frère aîné.
La sueur dégouline, mon linge doit être trempé. Comme si tout mon corps pleurait, alors que j’ai l’impression d’être desséchée… »

Ainsi commence un long retour vers un passé lointain où la jeune femme a été fiancée au grand philosophe danois. Cependant, ce dernier rompt brutalement les fiançailles et laisse Régine, encore toute jeune, dans un profond dépit amoureux. Sa mort rappelle à la jeune femme, devenue Madame Schlegel, les humiliations d’une autre vie.

Claude Pujage –Renaud prête à Régine Olsen, personnage réel dont l’histoire ne retient que le nom, des paroles tantôt amères, tantôt exaltées à l’endroit du philosophe, précurseur de l’existentialisme. L’intérêt du roman est de donner voix à une figure méconnue. On reconnaît là la marque de l’écrivaine qui, déjà dans son dernier opus Dans l’ombre de la lumière, laisse libre cours à la parole de la femme de celui qui deviendra Saint Augustin, évêque d’Hippone. La finesse et l’élégance du récit résident dans une narration qui oscille entre amertume et éloge à l’endroit de Kierkegaard. Régine comme son époux reste fidèle à la mémoire de Kierkegaard et promeut même son œuvre à travers le dix-neuvième siècle. Dans ce flot de paroles interposées entre l’époux et la femme, Claude Pujade –Renaud met en lumière la complexité de la personnalité du philosophe, comme on le sait, tourmenté et angoissé par l’humaine condition et par la dimension métaphysique de chaque existence. Sans cesse en proie à des interrogations sur la relation entre Dieu et l’homme et par la même l’existence de dieu et sa fonctionnalité dans l’œuvre accomplie par l’homme, Soren Kierkegaard s’épuise et se meurt.

Cependant, Tout dort paisiblement, sauf l’amour possède une structure narrative en millefeuille. Il s’agit en premier lieu de mettre en lumière les contradictions de Soren Kierkegaard, mais aussi le dix-neuvième siècle florissant danois dont les Schlegel sont les représentants. Ils tiennent salon et côtoient les grands noms tels que Ibsen ou Nietzche. Eclairés, ils possèdent une remarquable bibliothèque où figurent en premier plan leurs contemporains.

Tout dort paisiblement, sauf l’amour est aussi un roman qui traite d’une passion déjà éteinte mais qui œuvre en soubassement agitant l’âme et le corps de Régine. Si Kierkegaard dort paisiblement de son sommeil éternel, sa disparition réveille chez Régine des sentiments anciens. L’ombre du mort rivalise avec l’époux vivant, tellement aimant qu’il en devient fade endossant le rôle du cocu vaincu. En effet, comment peut-on combattre à arme égale avec un mort ?…

Tout dort paisiblement, sauf l’amour suit pas à pas Régine de sa vie de jeune femme à une vieillesse avancée où seul le nom de Soren Kierkegaard fait sens :

« Une phrase sinueuse et fuyante et revenante tourne en moi : « Tout dort paisiblement, sauf l’amour. » J’ignore d’où elle me vient. Elle est là, fidèle, me berce et m’apaise. Je sens que les noms, les dates, les idées s’estompent, ressurgissent, disparaissent. Souvent m’échappent les prénoms des personnes qui m’entourent. Ou ce que j’ai fait la veille. Mais cette petite phrase –là, je voudrais tant ne pas la perdre !
Il m’arrive de traverser le jardin où se trouve ta statue. Les oiseaux te chérissent si j’en juge par les dégoulinades de fientes sur tes cheveux, tes épaules, ou sur la page en cours. Je te souris, discrètement, je ne m’attarde pas : tu ne veux surtout pas d’une femme qui te dérangerait ! Rassure-toi, je ne fais que passer. Je te laisse avec les moineaux, avec tes pensées. »

En conclusion, le dernier opus de Claude Pujade –Renaud est empreint de poésie et de mélancolie. Mélancolie devant le temps qui passe et devant un amour trop tôt défait. Tout dort paisiblement, sauf l’amour est l’histoire d’une femme qui traverse le siècle en portant à bras le corps le nom d’un homme aimé mais inaccessible jusqu’à le hisser vers les portes de l’éternité…
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(http://sorenkierkegaard.org/kierkegaard-letters-documents.html)


Editeurs Actes Sud, 2016
300 pages
22 €

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Une forêt d’arbres creux de Antoine Choplin

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Chronique d’Abigail

Au départ, il y a lui, Bedrich Fritta, le regard perdu vers la silhouette élancée de deux ormes jumeaux, vie entêtée, vie poétique, méli mélo de racines plongées dans la terre du ghetto, oxygène offert là, à la face des barbelés, rayures aiguës qui clôturent ce lieu; le ghetto de Terezin, en République Tchèque. Nous sommes en 1941.
Ces deux ormes rappellent la ligne continue des arbres, leur trait fin sur l’horizon capté par Bedrich pendant son trajet en train vers ce lieu de parquage. Cette même ligne rencontrera son regard au terme de ce texte bref, lors de l’arrivée finale au camp d’extermination d’Auschwtiz. Lignes qui répètent celles du crayon, traces têtues griffonnées sur le papier, arme des dessinateurs… Ces arbres là demeurent; ceux dont on fait le papier, les crayons et les cercueils.
Ce qu’entreprend ici Antoine Choplin, dans un récit bref et ciselé, c’est l’histoire des dernières années de l’artiste, dessinateur, caricaturiste Bedrich Fritta, mort en déportation en 1944, à seulement 38 ans. Avec une magnifique économie de moyens, en un style tout à la fois épuré et travaillé, chargé de force poétique, dans un choix judicieux du mot, Antoine Choplin raconte de quelle façon des  artistes, et parmi eux Bedrich, chargés de dessiner les plans du crématoire, vont résister à la redoutable extermination industrialisée du Nazisme.
La force de ce texte, c’est de laisser l’horreur en hors champ. Elle reste implicite. De contourner le piège de la littérature concentrationnaire pour se recentrer sur un groupe d’hommes et de femmes, d’artistes appliqués, dans le confinement, dans le secret de l’atelier, à lutter contre le broyage programmé et à détourner un espace accordé par les nazis pour y travailler une oeuvre de mémoire. Ils s’acharnent, aiguillés par leur inspiration respective, qui avec la pierre noire, qui avec l’aquarelle, à représenter et donner une forme, à livrer un message visuel sur l’indicible. Ils représentent la réalité oppressante du ghetto, antichambre des camps. Ensemble, ils dépassent le présent afin de laisser une trace. ici, il est question de la façon dont l’Art se transforme en acte de Résistance, en impérieuse obligation de proclamer l’horreur pour les générations futures. On le sait, les dictatures en général, les fanatiques en particulier détestent l’Art sous toutes ses formes et dynamitent aveuglément des Bouddhas ou les vestiges de Palmyre… L’amour de l’auteur pour la geste artistique, pour la délicatesse de ces êtres, beaux jusqu’aux confins des expériences de la faim, du froid, de la maladie et du dénuement perce  au travers de ces lignes intimistes, murmurées…
Il faut souligner l’illustration de couverture, oeuvre signée Bedrich Fritta.
Ce texte, écrit au présent des événements, est hommage à l’artiste et à l’homme auquel le lecteur peut se reporter pour son incroyable modernité pour la force expressive de son trait, sombre, tourmenté, pour son art stylisé.
Dessiner, c’est exprimer son refus, c’est risquer sa vie sous bien des latitudes aujourd’hui encore. De même, écrire expose des écrivains, aujourd’hui encore, au risque de la geôle et de la torture quand bien même on l’appellerait autrement.
Ainsi, il n’est pas possible de clore cette chronique sans rappeler l’emprisonnement actuel d’Asli Erdogan, romancière Turque.
Toujours, il faut refuser de se taire…
Lemondedetran a rédigé une chronique sur le roman souvent cité de cette écrivaine: Le bâtiment de pierre (cf Catégorie: Roman Turc)

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Editions de la Fosse aux Ours, 2015
115 pages
16 euros

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La perfection du tir de Mathias Enard

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Un monde désenchanté

Dans ce premier roman, Mathias Enard confirme déjà son talent de grand écrivain. Son narrateur, un jeune homme rompu à l’expérience des armes est un sniper qui vit caché quelque part sur les toits d’un pays du monde, situé en zone de guerre.

Sa vie est réglée par des missions et des ordres lui donnant des positions de tirs. Le jeune homme vise des cibles innocentes et les abat sans pitié ni remord. Pour tromper l’ennui et la solitude, il lui arrive de tirer sur les oiseaux, chats et chiens…

Être sniper est pour lui un art. Le tir est hissé au rang d’œuvre parfaite exécutée avec doigté et expérience. Au narrateur de préciser dès les premiers mots son « professionnalisme » :

« Le plus important c’est le souffle.
La respiration calme et lente, la patience du souffle, il faut d’abord écouter son propre corps, écouter les battements de son cœur, le calme de son bras, de sa main. Il faut que le fusil devienne une partie de soi, un prolongement de soi.
Avant même la cible, l’important c’est soi-même. »

Mais il serait faux de penser que le roman de Mathias Enard repose sur la pure violence gratuite et l’absence d’empathie du jeune sniper. Au contraire, il tente de mettre en lumière les failles et les contradictions du jeune homme. Mathias Enard souligne la brutalité mais aussi la fragilité qui caractérise la personnalité de son protagoniste.

En effet, progressivement, la narrateur, pris par son « travail » engage une toute jeune fille, Myrna, pour s’occuper de sa mère, à moitié folle depuis l’arrivée de la guerre. L’intrusion d’une présence féminine va bouleverser le quotidien du narrateur et faire voler en éclat son amitié avec Zak, son compère d’infortune. Les fissures psychologiques du personnage se creusent de plus en plus au contact de Myrna pour qui il nourrit tour à tour des sentiments contradictoires jusqu’au basculement final… Mathias Enard réussit un tour de maître lorsqu’il décrit la relation d’emprise du narrateur sur la jeune femme, pétrifiée de terreur. Le jeu du chat et de la souris n’offre aucune échappatoire possible à Myrna…

La perfection du tir est un titre ironique car les cibles abattues ne sont pas seulement de simples passants mais le narrateur lui-même se retrouve victime de ses propres stratagèmes. L’arme n’est pas seulement son ami. Il est aussi son instrument de mort… Mathias Enard dénonce au travers de son récit, les ravages de la guerre sur la vie des individus. Le lecteur apprend dans la toute fin du roman le passé du narrateur et de sa famille avant l’arrivée de la guerre et comment il a été « initié » aux armes et hissé au rang de sniper. Dans tout le roman, la guerre n’est jamais décrite de façon explicite. Elle sert de décor de fond. Elle œuvre dans le lointain. Lorsqu’elle « arrive », c’est par la voie des airs, par des bombardements successifs. Cette mise à l’écart de la guerre la rend encore plus effrayante car le lecteur se rend surtout compte des traces qu’elle laisse et les marques qu’elle imprègne dans l’esprit des êtres (la folie de la mère, la terreur de Myrna, le sadisme du narrateur…).

En conclusion, La perfection du tir est un roman coup de poing. Il restitue une situation limite vécue par les victimes de la guerre (on devine qu’il s’agit ici des conflits en Ex-Yougoslavie). Mathias Enard choisit un sniper pour souligner la complexité des situations et l’effacement des frontières entre le Bien et le Mal. Le monde, la relation entre les êtres sont régis par la cruauté et la force de sorte que les bourreaux et les victimes se confondent et s’anéantissent dans un magnifique carnaval de l’horreur.


Editeurs : Actes Sud, Collection « Babel », 2008
192 pages
6,60 €

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Les pêcheurs de Chigozie Obioma

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Tragédie Igbo
(Chronique d’Abigail)

Pour son premier roman, le jeune écrivain nigérian Chigozie Obioma réussit ce qu’il convient d’appeler un coup de maître. Et invente le roman-tragique, une tragédie Igbo, ethnie dont lui-même est issu et dont il convoque le dialecte dans la bouche de certains de ses personnages. La langue, le langage sont les outils clefs du destin et de la création chez l’auteur, et ses personnages passent volontiers d’un idiome à un autre selon les sentiments qu’ils entendent exprimer.
Chigozie Obioma invente un roman familial, tisse un mythe moderne qui raconte, en empruntant les oripeaux du conte, le Nigéria moderne, traversé par ses crises politiques, ses conflits et ses oppositions. Ses espoirs et les changements profonds qui modifient sa physionomie au cours des décennies.
L’art de la narration, le goût et la structure du récit oral, du conte fondateur et de ses vertus explicatives sur le monde structurent ce texte en un style où la poésie déteint sur le réel, où le magique se faufile dans la psychologie des personnages, dans l’interprétation des événements de la vie publique.
La familiarité avec le conte, la valeur intrinsèque de ce qu’il dit d’universel affleure à tout instant dans Les pêcheurs.  
Cette jubilation de raconter, d’extirper une vérité humaine et sans frontière, c’est peut-être un héritage… Celui de Chigozie Obioma, membre d’une fratrie nombreuse, bercé par le pouvoir de fascination qu’exerce sur lui les innombrables histoires racontées, modifiées et brodées par son père, lecteur infatigable.
Car, en filigrane, c’est cette référence aux lectures, à la porte vers la connaissance, vers le façonnage de sa destinée par la maîtrise des mots qui revient. Le poids des mots,  de leur invocation, leur force prédictive et magique… C’est de cela que sont faits les personnages de roman et c’est cela qui, ici, va les faire glisser vers la tragédie.
Voici donc une fratrie, un quatuor. Il y a là les deux aînés; Boja et Ikenna. Puis les cadets, Obembe et Benjamin. En marge, du fait de son jeune âge, grandit David. C’est Benjamin, le plus jeune des quatres protagonistes essentiels, qui incarne le témoin et le narrateur.
Ainsi donc, dés l’ouverture du roman, le pouvoir des mots, la comparaison tutélaire donnent le ton. Pour raconter, le narrateur divise l’histoire en chapitres, non sans rappeler la tradition de la fable, et procède à la présentation des acteurs du drame placés sous l’égide d’un animal totem. Ils en empruntent les attributs saillants, et cela conditionne le déroulement des faits et leur destinée.
La force de transformation du cours des choses par le Verbe se traduit par le destin imaginaire ku’Eme, le Père, dessine pour ses fils: »  Ikenna devait devenir médecin (…) Boja serait avocat, et Obembe le médecin de la famille (…) notre père décréta que je serai professeur. David, notre cadet, serait ingénieur. »
Ainsi, il était une fois un Père-Aigle qui nommait ses fils et les appelait à un destin… Mais la tragédie advient. On ne défie pas le sort par la démesure de ses attentes… Là aussi, la tragédie advient par la puissance du Verbe, son pouvoir de modeler le réel. En l’occurrence la Parole, considérée comme de purs oracles, sort de la bouche d’un fou; Ubulu. Voilà un être tabou, sa folie l’émancipe du statut ordinaire. Il suscite effroi et dégoût, crainte et fascination. Nul ne peut l’atteindre ou lui faire préjudice parce que lui-même a franchi les lois taboues; il a tué son frère et violé sa mère…
Abulu est sorcier, prophète. Il énonce des verdicts sur le futur de ceux qu’il croise. Etre intouchable dépossédé de la raison, c’est aussi un bouc émissaire. L’énonciateur du malheur…
Il lance, sur la famille Agwu, une malédiction. Un avertissement. Ses mots empoisonnent les âmes, métamorphosent la fratrie en frères ennemis jusqu’à l’acte fatal. Qu’est ce qui précède? Les mots ou les intentions? Qui a façonné quoi, dans quel ordre?
Le dépouillement du texte traduit son volet tragique, le fratricide, la folie maternelle, la défaite du père-aigle… Mais n’élude pas la dimension initiatique du conte. On y retrouve l’accomplissement de soi dans le choix. On y croise la culpabilité et la rédemption. La réparation et le regret, la fuite et la rétribution…
Ce beau roman de la conscience humaine, de la construction de soi, habité par la force et le goût du verbe, donne au récit sa force a-temporel. Et, malgré la charge tragique, au confluent de la faute et de la dette, il y a, peut-être, la promesse d’un avenir…


Traduit de l’Anglais (Nigéria) par Serge Chauvin
Editions de l’Olivier, 2016

295 pages
21,50 euros

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Vera Kaplan de Laurent Sagalovitsch

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Roman familial

Dans son roman Vera Kaplan, Laurent Sagalovitsch décide de s’attaquer à un sujet épineux : la collaboration d’une jeune juive avec la Guestapo et l’envoi dans les camps de la mort des centaines de victimes de la jeune femme. Vera Kaplan est le double, librement inspirée par l’auteur, de Stella Goldschlag. Cette dernière a réellement existé et a coopéré avec le régime Nazi en vue de la dénonciation et de l’arrestation de ses compatriotes. Ceci n’a pas empêché les Nazis d’envoyer dans les camps d’extermination ses parents, ses beaux-parents et son époux. Stella Goldschlag a été condamnée à dix ans de prison par les Russes. Elle se suicidera plus tard.

Laurent Sagalovitsch se saisit du sujet. La complexité du personnage et l’ambivalence que tout individu peut éprouver à l’égard de Stella Goldschlag ont sûrement convaincu l’auteur d’en faire un personnage de roman. Cependant, la subtilité de l’écrivain réside dans la structure narrative de son opus, Vera Kaplan. Il donne la parole au petit-fils de Vera Kaplan. Ce dernier, spectateur passif et inquiet de l’étrange vie de sa mère ne parvient pas à comprendre le silence irrévocable de cette dernière sur son passé :

« Je l’avais supplié, je l’avais menacée de ne plus lui donner de mes nouvelles, de m’engager dans l’armée pour la punir, de m’enfuir à l’étranger d’où elle n’entendrait plus jamais parler de moi, je l’avais serrée dans mes bras en la conjurant de me donner le début d’une explication, je m’étais effondré en larmes devant elle, je l’avais implorée, je ne lui avais pas parlé pendant des jours, j’avais brisé un service entier de notre vaisselle –en vain. Elle ne céda jamais. »

Dès les premières pages, la mère, par sa mort est poussée hors du champ littéraire. Elle emporte avec elle les secrets, responsables du désastre de sa vie. Mais c’est pour mieux préparer son « retour », ou plutôt un retour sur ce qui a ainsi changé sa vie et son destin. En effet, l’histoire connaît un nouveau rebondissement inespéré pour le narrateur. Ce dernier reçoit le carnet de la grand-mère, femme dont sa mère a toujours tu l’existence. Avec ce petit cahier, notre personnage reçoit en héritage une histoire familiale entachée par les agissements de cette aïeule, Vera Kaplan.

Loin d’être un roman historique, Laurent Sagalovitsch se sert d’un contexte historique (la Seconde Guerre Mondiale, le génocide des Juifs) pour comprendre les actions d’un individu placé dans une situation extrême. Son sujet aborde non la place et les faits héroïques des Justes ou l’inhumanité des bourreaux mais les méandres psychologiques d’une collaboratrice.

« Fixer les méandres de cette vie si compliquée que tu n’as jamais pu comprendre.
Que personne n’a jamais compris.
Que personne ne pouvait comprendre.
Que personne ne comprendra jamais.
Ce que j’ai eu à vivre, je le dis sans grandiloquence, sans amertume, sans prétention aucune, nul ne pourra jamais le restituer sans le trahir. Cela se situe au-delà de toute pensée humaine, en quelque région impossible à atteindre, dans les limbes d’une complexité telle qu’elle restera à jamais inaccessible au cœur des hommes. »

En conclusion, malgré le dernier paragraphe du roman (1) qui peut laisser dubitatif le lecteur, l’ensemble est un roman intéressant qui mérite d’être lu pour les problématiques abordées et qui sont encore d’actualité.
………………………………………………………………………………………….

(1) Voici le dernier paragraphe du roman qui peut susciter la polémique :

« Les destins extraordinaires sont le fait d’époques extraordinaires. Si celui de ma grand-mère l’a été, c’est qu’elle a vécu à une époque extraordinaire. Elle n’a pas agi comme elle l’entendait, mais comme l’époque réclamait qu’elle agisse. Née à une autre époque, à une tout autre époque, son existence se serait écoulée dans la banalité d’une vie normale –mais elle est née à Berlin en 1922.
Dès le départ, elle n’avait aucune chance pour que son histoire se termine bien. »

Un lecteur attentif trouvera cette considération du narrateur extrêmement discutable. L’époque n’explique pas tout. Lui imputer toutes les actions hautement contestables de Vera Kaplan serait la dédouaner de toute responsabilité dans la mort de centaines de Juifs. Que fait-on du libre arbitre ? Du choix de l’individu face aux impératifs de l’Histoire ? Vera Kaplan a choisi et de ce fait, elle a conditionné sa vie dans un certain sens… Et que dire de tous ces Justes, de ces anonymes qui ont caché les Juifs, de ces résistants de tous pays qui se sont opposé à l’innommable en payant de leur vie ?

A chacun donc de se faire une idée…
19430008000342http://www.holocaustchronicle.org/


Editeurs : Buchet Chastel, 2016
152 pages
13 €

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Tropique de la violence de Nathacha Appanah

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Terres oubliées
(Chronique d’Abigail)

Au tout début, il y eut Marie.
Marie la métropolitaine, qui tombée amoureuse de Chamsidine le Mahorais, le suivit sur son île. L’île aux parfums, l’envoûtante, parée de sa lumière, de fleurs, d’effluves d’ylang ylang, de tissus aux couleurs bigarrées, dans la déambulation de sa foule accueillante.
L’insularité trompeuse la capte et saisit son coeur, son esprit d’abord par le filtre de l’amour et du désir, en dépit d’indices semés ça et là, lapsus de la tragédie à venir, révélateurs de ce qui menace. De ce qui gronde déjà, dans l’ondoiement et la luxuriance d’une Nature impérieuse. Marie ne voit-elle donc rien venir?
Ces troupeaux d’enfants, cette explosion de natalité, fleurissent et empoisonnent son coeur et son regard envieux de femme privée de sa fertilité. Cette abondance de nouveaux nés, seule richesse dans le dénuement, débarqués là par une cohorte de clandestins, incarne la prémisse de ce qui va advenir… La misère et l’attente les accompagnent, les files d’attente que Marie croise au retour du travail, cette attente passive, continue, quasi animale. Cette grouillance d’humanité est déjà un avertissement.
C’est ainsi que Marie recueille Moise, l’enfant de la haute mer, arrivé là à bord d’un kwassa sanitaire, livré à elle par une mère horrifiée du mauvais présage dont le nouveau né est porteur: il a l’oeil du Djinn, un oeil vert et un oeil noir.
Ainsi Moise vint à Marie… Ainsi l’enfant craché par les flots, indésiré, arrive à Marie la blanche, la métropolitaine…
Cependant, très vite, l’exceptionnel sixième roman de Natacha Appanah amène le geste initial et déclencheur de ce récit polyphonique, dans lequel cinq voix s’entrelacent. Le meurtre d’un enfant par un autre; Moise, le désiré, le fils attendu va dérouler le fil de sa jeune vie, raconter, dire comment, pourquoi il a abattu Bruce, le « roi de Gaza »…
Ces cinq voix montent, s’élèvent à tour de rôle, racontant tel un choeur antique, la montée inéluctable du malheur, la Tragédie annoncée dans un décor d’Eden, la mise en branle du destin sous la lumière aveuglante d’un soleil de plomb qui ne peut rien laisser dans l’ombre…
Cinq regards nimbés d’humanité et d’impuissance, qui narrent tour à tour l’engrenage, l’inévitable sur cette terre oubliée.
Avec force, avec poésie, Natache Appanah dit et dénonce un aveuglement métropolitain, expose la situation explosive d’une poudrière à ciel ouvert. Bruce et Moise sont la métaphore de cet te inscription dans le malheur. L’auteure raconte Koweni, ghetto acculé à Mamoudzou, surnommé Gaza, pour dire la spontanéité d’une violence qui peut surgir à chaque angle de ce bidonville, accroché aux ordures et à une improbable survie.
Koweni, sur lequel règne Bruce, le roi des enfants des rues, hordes de damnés, crasseux, affamés, enfants-soldats à l’esprit empoisonné par la consommation du « chimique« , le regard brillant de l’éclat de toutes les drogues.
Elle dit le mélange de stupeur, de bonne volonté et d’ignorance de Stéphane, jeune blanc venu en mission… Elle entrecroise les narrations des deux frères ennemis, siamois et revers d’une même médaille, condamnés à s’anéantir l’un l’autre; Moise et Bruce. Chacun porteur de doute sur son identité ou d’une identité recréée.
Autour d’eux, l’île bruisse d’inquiétude. L’île hippocampe déploie sa beauté trompeuse; elle a ouvert sa gueule d’enfer, dans la mangrove polluée, déploie ses dents en forme de scie.
Moise l’innocent, Bruce le damné. Deux nostalgies d’une enfance perdue, irrémédiablement.
Ce ballet de violence n’est pas destiné à se calmer.
L’auteure laisse Marie parler à son fils depuis l’autre côté, dire et chanter ses regrets, son amour défunt. Bruce s’exprime dans la crudité de son langage, dit sa relation d’amour et de haine.
Jusqu’à l’Hallali, la curée finale, en une scène d’une beauté infernale qui signe l’abandon de cette terre, l’impuissance des bonnes volontés.
Cela résonne comme un signal. Le sacrifice des générations qui viennent. La colère qui sourde.
Un roman à la beauté poignante, un appel à la conscience collective face à une alarmante ignorance. Une oeuvre d’humanité.


Editeurs: Gallimard, 2016
175 pages
17,50 euros

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