A mi-chemin de Sam Shepard


Chronique d’Abigail

A mi-chemin est un recueil de nouvelles qui porte, en filigrane, le thème du choix et celui, plus fort encore, de la solitude fondamentale des êtres.
Ainsi, dans la nouvelle éponyme A mi-chemin qui confronte le désir éperdu de fuite et de changement de vie d’un homme à l’absurde de l’instant raté, à l’incompréhension et l’incommunicabilité. Il y a collision avec l’impossible dans chacune des nouvelles de Sam Shepard, marquées par un univers où les individus se trouvent aux prises avec des instants, des secondes cruciales, une fugacité qui ne comporte d’anodin  que la façade. Car tout l’art du nouvelliste consiste à poser des jalons, semer des indices, afin de saisir une situation qui raconte toujours une vérité intime qui va  au delà du littéral.
Ce qui frappe à la lecture de ces instants saisis sur le vif, c’est aussi la façon dont les objets, l’environnement, la Nature deviennent des personnages à part entière, créant une intéraction avec les protagonistes. Parfois, ils deviennent force d’inertie à laquelle se heurte le personnage, rageusement confronté à cet objet muet. Il en va ainsi de la cabine téléphonique perdue au milieu de nul part toujours dans A mi chemin qui possède, par son immobilisme, par son silence, par son incongruité là, au milieu des champs, sous un soleil de plomb, un pouvoir et une volonté qui contrecarrent le héros jusqu’à l’absurde.
Cela renforce l’impression de fragilité, de vulnérabilité d’êtres-marionnettes saisis dans l’infimes d’instants cruciaux.
Ce qui se révèle aussi c’est une tendresse pour ces êtres, une dimension poignante et poétique, une délicatesse dans la pudeur des sentiments tels ceux qui unissent deux vieux amis dans Vue sur le ciel .  Ces deux êtres unis dans leur vieillesse, par leurs habitudes de chaque jour, par des plaisirs humbles et partagés seront finalement renvoyés à leurs solitudes respectives en raison d’un sentiment de trahison. Tout cela raconté à travers des gestes et une économie de paroles. Sam Shepard possède cet art consommé où tout se dit, se joue sans tempêtes ni orages, juste par la justesse de touches posées ça et là.
C’est un recueil de nouvelles teinté de tendresse humaine dans un art photographique de saisie sur le vif tant des êtres que des situations.


Roman traduit de l’américain par Bernard Cohen
Editions: Robert Laffont, Coll « Pavillons Poche », 2016
8 euros

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Meurtriers sans visage/Les chiens de Riga de Henning Mankell


L’univers de Wallander

Ce volume contient deux enquêtes de Kurt Wallander. Il s’agit ici des toutes premières affaires de cet enquêteur hors pair si on fait exception du récit Sans faille qui remonte aux origines de Wallander. Cet opus comprend les titres suivants : Meurtrier sans visage et Les chiens de Riga.

Dans Meurtrier sans visage, tout commence par un homicide d’une rare violence. L’enquête semble piétiner et les esprits s’échauffent. Il suffit alors de peu pour que la foule désigne des coupables : un camps de réfugiés non loin du lieu du crime. La vindicte populaire pousse à se faire justice soi-même. Et voilà des lynchages, des incendies qui vont détruire le foyer des réfugiés. Sans perdre de temps, Kurt Wallander s’attèle à découvrir au plus vite le (s) coupable (s) avant que cette violence ne tourne en émeute sociale.

Dans Les chiens de Riga, l’enquêteur affronte le milieu des mafieux de l’Est. En effet, il a découvert une partie d’un corps. L’enquête le mène sur des pistes de l’armée lithuanienne, sur des trafics de drogue… jusqu’à la révélation finale. Kurt Wallander est ici confronté à un régime politique où s’exercent l’oppression et la dictature dans un pays balte. Comme l’auteur l’écrit dans son Post-sciptum :

« Les bouleversements survenus dans les pays baltes ces dernières années sont à l’origine de ce roman. Ecrire un livre dont l’action se déroule dans un contexte étranger à l’auteur est en soi une entreprise compliquée. Mais elle le devient encore plus lorsque l’auteur en question tente de s’orienter dans un paysage politique et social où rien n’est encore joué. »

Pour ceux qui, comme votre serviteur, prennent connaissance pour la première fois des récits policiers de Henning Mankell, c’est un univers fascinant, hypnotisant qui s’offre à soi. L’auteur sait doser sa mixture. En effet, le roman policier de Henning Mankell va au delà des enquêtes. Il fait entrecroiser des interrogations politiques, philosophiques et poétiques. En effet, les descriptions des êtres et des éléments ont pour dessein de montrer leur étroite connivence. Wallander est un homme mûr doué de compassion et d’empathie pour des êtres en perdition. Sa faculté à assimiler la désespérance de ses victimes et de leurs bourreaux fait de lui un être solitaire, en marge de la société et des convenances. Il y a chez cet homme quelque chose de touchant, de poignant. Sans cesse sur le fil du rasoir, Wallander se démène avec habileté pour trouver des preuves afin de confondre des criminels. Comme eux, il louvoie, tâtonne dans un monde sans illusion ni rêve en essayant de sauver sa part lumineuse.

Comme le mentionne si justement la quatrième de couverture, « Kurt Wallander est à l’image de son créateur : un humaniste anxieux, ébranlé par l’évolution du monde. »

 A lire sans modération.


Romans traduits du suédois par Philippe Bouquet et Anna Gibson
Editeurs : Points, 2014
628 pages
11,90 €

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L’échappée de Valentine Goby


Chronique d’Abigail

L’échappée constitue le quatrième roman dans l’oeuvre de la romancière Valentine Goby.Il hérite lui aussi des traits caractéristiques qui marquent la création de l’auteure, à savoir une réflexion autour des thèmes liés à la mémoire collective, aux impacts de l’Histoire sur les trajectoires individuelles et l’indissociable imbrication entre les deux.On y retrouve de même le fil conducteur de la filiation, de la transmission et des vérités tues ou révélées. Dans L’échappée comme ultérieurement dans Kinderzimmer ou encore Un paquebot dans les nuages, Valentine Goby examine la destinée des obscurs à l’aune d’événements historiques et sociétaux. Mais pas n’importe lesquels… Elle s’attache plutôt à ceux que la conscience collective s’emploie à occulter, à amoindrir autant que possible.  Quand il ne s’agit pas d’enfouir des faits par trop rattachés à la face obscure de l’Histoire et des êtres, de ceux auxquels tout un chacun aurait préféré ne pas avoir été mêlé afin de n’avoir jamais à s’en expliquer.
Il s’agit de construire une narration pour laquelle l’arrêt sur image se heurte à l’amnésie parfois volontaire. Ainsi de ces vieilles photographies datées de la Libération, en noir et blanc, celles où des cortèges de femmes tondues et conspuées défilent sous les huées d’une foule à demi hilare dans une seconde  muette et figée de toute éternité. Car ce dont il est question ici ce sont bien de ces tondues. De ces maudites longtemps réduites à la honte. Valentine Goby raconte dans ce roman au style éminemment personnel, aux phrases hâchées et claires, limpides tellement caractéristiques de son écriture, toujours empreinte d’ acuité poétique. Toutes les touches qui s’emploient à décrire un paysage, à cerner une lumière sur celui-ci, à dire un moment de l’aube hivernale arrivent de façon elliptique, précise et profondément justes. L’écrivaine convoque la mémoire sensorielle de son lectorat, le saisit par les couleurs et les sons. Surtout, par une stratégie narrative habile, l’auteure raconte à hauteur de Madeleine, narre, voit, sent, éprouve depuis la place, le regard de cette jeune fille de  seize ans. Les événements dénouent leur cours de son point de vue immédiat. Comment, de quelle façon, pourquoi cette jeune paysanne venue travailler à Rennes devient-elle la maîtresse consentante d’un officier SS, Joseph Schimmer, éminent pianiste du régime nazi. L’auteure emmène le lecteur dans le labyrinthe des ressentis de Madeleine, dans sa part intime, son désir de vivre et l’univers si restreint qui, alors, est le sien. Son monde , son horizon mental c’est celui de sa famille, celle qui lui tait depuis le début le secret de sa naissance; elle l’apprendra par hasard et par entêtement.
Pour l’heure, elle vit le froid qui mord, la faim qui tenaille et fait saliver lorsqu’il faut battre, dans les cuisines gelées de l’hôtel réquisitionné, une omelette épaisse aux officiers SS.
Madeleine apprend le monde par les continents révélés par son corps; les muscles douloureux quand elle pédale pendant des heures pour rejoindre le village natal de  Moermel, le ventre creux, les formes camouflées sous d’amples vêtements par une mère étonnamment méfiante.
Voilà que Joseph Schimmer, le virtuose, la choisit elle, ignorante, pour être son accompagnatrice et tourner les pages de ses partitions. Voilà la naissance du vertige chez Madeleine qui ne lit pas les journaux, ne perçoit de la guerre qu’une rumeur lointaine, une menace floue, obnubilée par la faim. Voilà qu’un univers s’ouvre, se révèle, un langage jusqu’alors inconnu, désormais offert, le trésor dévoilé de la musique. Joseph Schimmer se met à sculpter des paysages dans l’esprit de Madeleine, des contrées lointaines. Une passion charnelle, muette et dense, les lie. la catastrophe pressentie par le lecteur advient…
Valentne Goby ouvre le second chapitre sur la scène fondamentale, celle de la tonte. C’est la tondue, Madeleine, qui pour la seule et unique fois dit « je », raconte. C’est elle qui établit le parallèle entre la honte de ce crâne mis à nu et son intimité qu’elle imagine exposée. L’auteure écrit cette mise en scène médiévale, ces cérémonies publiques et collectives, le rituel expiatoire. L’exutoire d’une nation qui se sent humiliée. Elle restaure cette redoutable théâtralité du geste, celui de la réappropriation par  l’homme vaincu de sa domination et de sa main mise sur le corps des femmes, sur la Pécheresse, la tentatrice. C’est à la fois un jugement et une cérémonie, un temps de liesse cruelle, de réjouissance vengeresse et rageuse. Les femmes boucs-émissaires permettent au groupe de se ressouder, de laver l’affront de la défaite. Ces corps humiliés sont l’exutoire. La puissance de la vindicte avoue le sentiment de faute secrète, de honte nationale de s’être trouvés sous la botte nazie.
Ce qui se raconte ensuite, c’est l’après. C’est l’impossible cicatrisation. Il est question du statut des enfants nés de ces liaisons. Comment dire le nom du père? Comment reconstituer l’histoire d’une rencontre parfois brève? La blessure court, celle du crâne tondu, pareil à une cicatrice érigée, visible de tous. Une blondeur coupable rappelle la faute et la proclame. Alors se tisse un durable sentiment d’étrangeté, celui de n’être plus chez soi là bas ou ici, de se changer en apatride avec l’incapacité de trouver une terre où la vie serait possible. La mémoire se fait tumeur. Il faut s’échapper, voguer et voyager, d’un port à l’autre sur l’étendue océanique, son balancement continu. Il faut s’inventer des destins possibles, un panel de vies qui pourraient advenir, créer des scénarios. Il faut s’échapper. Cependant, nul ne saurait vivre sans mémoire. Ainsi, nul ne saurait s’affranchir du devoir de la transmission.
Un très beau roman.


Editeur: Gallimard, 2007
228 pages
23 euros

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Truffe et Machin de Emile Cucherousset. Illustrations de Camille Jourdy


Les bêtises de Truffe et de Machin

Truffe et Machin sont deux frères. Ce sont de petits lapins espiègles qui souhaitent la bienvenue à tout type de farces. Ils vivent tous deux dans une petite maison coquette dans les bois avec maman et papa lapins. Cependant, quand débute l’histoire, nos lapins s’ennuient car « Ils ont beau réfléchir, rien n’y fait. Ils sont à court d’idées. En panne d’aventures. » Alors ils se creusent la tête. Ils veulent trouver un scoop, créer l’événement. Leur mission : trouver à faire « la bêtise du siècle », « Le genre de bêtise qui nous aurait occupés tout l’après-midi ».

Mais comme nos deux filous sont inventifs, ils n’ont pas perdu leur temps à contempler les nuages. En effet, les voilà occuper à partir à la chasse d’une idée lumineuse. Puis, non contents de cette affaire ratée, ils remuent ciel et terre pour emprisonner leur ombre dans des boites hermétiques. Mais à jouer avec les ombres, on récolte les mauvaises surprises ! Les deux petits lapins ont eu la frayeur de leur vie… Mais ce sont des costauds ! De vrais durs ! Cela ne les empêche pas de partir ensuite à la recherche, cette fois, de leurs dents. Eh oui ! Ils pensent les avoir perdues… Ils s’enfoncent dans la forêt avec une gerbille, bien bavarde, qui se prend pour Sherlock Holmes !!!

Truffe et Machin est une histoire d’aventures qui séduira petits et grands. Grâce aux illustrations mignonnes, les deux petits sont attendrissants car ils sont pleins d’innocence. Tenaillés par la faim (Machin a toujours faim…), la curiosité du monde, le jeu et les bêtises, Truffe et Machin sont semblables aux enfants occupés à jouer et à accueillir le monde à bras le corps.

L’univers de Truffe et Machin est fait d’amitié, d’amour et de tendresse car malgré les aventures éprouvantes du jour, les deux petits savent retrouver le chemin de la maison où les attendent une bonne nourriture appétissante et les caresses de maman lapine.

Une très belle découverte. A lire sans modération.


Editeurs : Memo, Coll. « Petite Polynie », 2018
8 €
A partir de 7 ans

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Adieu, Oiseau de Tonnerre


Le monde de tran
a mis du temps à réagir, il est vrai, à l’annonce de la mort de Monsieur Sam Shepard. Aujourd’hui, alors que les actualités passent à d’autres événements, à d’autres artistes populaires, chanteurs de variété, icônes en tout genre, le monde de tran tient à écrire quelques mots bien que modestes sur la disparition de ce grand homme au talent protéiforme.

Samuel Shapard Rogers III (alias Sam Shepard) est un grand monsieur, un artiste polyvalent, comme il y en a peu. A lui seul, il est écrivain, dramaturge, acteur, metteur en scène, scénariste, réalisateur et producteur américain.

La chroniqueuse se souvient de l’acteur qu’il était dans des rôles de légende. Toujours en marge, taciturne aux yeux perçants comme ceux d’un aigle. Mais surtout un aigle blessé, écorché vif et solitaire…

Son œuvre littéraire est salué par tellement de prix. Arrêtons-nous sur ce Pulitzer qui lui a été attribué en 1979 pour sa pièce de théâtre Enfant enfoui. Son talent à disséquer les secrets de famille, à mettre en exergue les rêves brisés lui vaut d’être reconnu. La peinture de êtres et des âmes de Sam Shepard se rapproche tellement de la désespérance d’un Tennessee Williams…

Mais voilà ! L’homme aux traits saillants, à la peau burinée est parti à l’âge de 74 ans nous laissant des écrits volumineux. Le monde de trân vous suggère la lecture de Chroniques des jours enfuis (2010). Vous trouverez, dans cet ouvrage, toute la poésie mélancolique de Sam Shepard.

En juillet 2017, Sam Shepard a choisi de tourner le dos au soleil…

« Je ne dirais pas que Sammy était facile à vivre et rigolo, mais tout le monde à un côté sombre et lui le partageait avec un grand sens de l’humain » (Jessica Lange)

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Lignes de Suzy Lee


Tout commence par une ligne

Le Monde de Trân vous a présenté La vague il y a quelque temps. A présent, place à ce dernier opus remarquable de Suzy Lee.

Suzy Lee est née à Séoul, en Corée du Sud. Elle est diplômée en peinture à l’université de Séoul et en illustration à Camberwell College de Londres. Nommée à de nombreux prix, ses livres sont connus dans le monde entier. De ses œuvres, on retient Ombres et La vague comme le summum de l’expression de son art.

Dans Lignes, Suzy Lee travaille au crayon. Les illustrations sont simples et déroutantes. En effet, elle nous présente, dès la première page, une patineuse qui est en train de s’illustrer sur un lac gelé. Le lecteur voit les lignes se superposer page après page. Elle est alors suivie par de plus en plus de monde. Cette danse créative livre des arabesques de plus en plus étranges. A la fin, le lecteur découvre un motif saisissant de beauté. Mais chut, nous devons préserver le secret…

Encore une fois, nous pénétrons dans l’univers étrange et poétique de Suzy Lee où chacun est le maître d’œuvre d’une situation, d’une mission. Son travail rend hommage à la poésie du monde, à la beauté simple et à l’harmonie des éléments qui composent l’univers.

Un bel ouvrage…


Editeurs : Gallimard, Col « Les grandes personnes », 2017
40 pages
14 €

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La vague de Suzy Lee


Il y a un temps pour jouer…

Une mère décide d’amener sa petite fille jouer au bord de la mer par une belle journée ensoleillée.
L’enfant est ravie de voir la mer. Elle voit les vagues, hésite puis se lance dans le jeu. Va-t-elle apprivoiser, dompter, se mesurer aux vagues qui avancent, reculent et se jettent sur elle?
Le lecteur, grand ou/et petit, se laisse aller et suit avec amusement la petite fille et ses compagnons de jeu, les mouettes. Un ballet s’ensuit. Les vagues, les oiseaux et la petite sont en harmonie, complice dans un jeu où tout participe: le ciel, la mer, les oiseaux… La paix est là dans ce jeu de cache-cache innocent.
Suzy Lee nous offre là une merveilleuse aventure sans parole. Son univers minéral et liquide s’entremêle dans des nuances de gris-brun et de bleu. La simplicité des traits renforce la puissance de l’histoire muette. La gestuelle de l’enfant, la danse des mouettes et le ballet des houles constituent la narration.
La nature joue. Elle devient complice du personnage car ici l’homme et ses actions destructrices sur la nature n’a pas de prise. La mer n’est pas polluée. Les oiseaux sont libres et tout n’est que calme, jeu et volupté.


Editeurs: Kaleidoscope, 2009
13 euros
A partir de 5 ans

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