Souvenirs dormants de Patrick Modiano


Chronique d’Abigaïl

Chez Modiano ces souvenirs-là: » remontent à la surface, comme des noyés (…) » , endormis au plus profond, au plus lointain des strates de la mémoire, lovés dans les profondeurs aveugles.
Alors sans jamais dire ni pourquoi, ni comment, sans jamais non plus juger utile de s’annoncer, invités imprévus, ils viennent, tournoient, souvenirs volatiles marqués du sceau d’un étonnement, celui du lien qui les attache. Entourés du halo d’un danger frôlé désormais enfoui…
Comme toujours chez Modiano, les faits sont dépeints et se détachent par touches impressionnistes. L’écrivain-narrateur, ce « je » omniprésent, n’a de cesse de procéder à une lente et continue excavation. Tout commence par une Epiphanie, la découverte du titre d’un livre au hasard d’une déambulation, Le temps des Rencontres. Le pouvoir évocateur de ces mots le projette en un autre temps, une autre époque, clandestine et lointaine, qui appartient à son propre passé. A une époque révolue. Car la temporalité dans ce court récit de Modiano, comme dans tous les autres, représente le coeur battant du texte. Un fil sans cesse tissé puis dénoué, qui entretient l’attente d’avant l’émergence. Les époques se téléscopent, les situations se répondent parfois à vingt années d’écart.
C’est véritablement une quête du souvenir, une obsession du temps interprété à travers ses signes, ses indices à l’image d’une entité cachée, omnisciente, qu’il est nécessaire de déchiffrer. Cela renvoie à la reconnaissance de soi, un moi perdu dans une autre époque qui cependant était  bel et bien moi. L’unité perdure en dépit d’un éclatement temporel, d’une dilution dans l’inconscient.
Ainsi d’autre titres défilent dans le texte de Modiano, hommage littéraire au pouvoir évocateur de la littérature, miroir tendu, A la Mémoire d’un Ange, L’éternel retour du même.  Tout se joue sur une mise en abîme constante, celle d’une boîte gigogne; lorsqu’un tiroir est ouvert, donnant accès à des souvenirs, un autre se révèle… En filigrane il y a ce mythe de l’éternel retour, notamment à travers ces noms de personnages, Geneviève Dalame, Hélène Hubersen, croisées dans la jeunesse du narrateur, parées du parfum d’un danger sourd, d’un secret à garder, retrouvées vingt ans après, grâce et à travers la géographie des rues parisiennes.
Avec Modiano, un second thème obsessionnel fait son apparition, celui de la cartographie des lieux et des époques qui, pour le coup, recouvre un territoire intérieur… En particulier avec l’évocation des lignes du métro. Ce plan d’un Paris sous terrain, chargé de mystère, devient un décor onirique, quasi expressionniste, sous la plume si délicate de l’auteur. Il existe là une dimension archéologique, un goût pour un Paris ancien et caché au détour de ses rues et ruelles secrètes les moins fréquentées. Là, dans ces zones d’un entre deux, des cafés clandestins accueillent l’hôte de passage, pourvu qu’il demeure muet, là se murmurent des secrets, se disent des événements jamais clairement nommés.
L’écriture ressemble à une promenade réitérée dans un inconscient où s’abriterait l’événement originel. Entrer dans le texte, c’est accepter cette atmosphère crépusculaire, cette lenteur poétique où se produit la rencontre entre l’Hier et l’Aujourd’hui, sur le fond d’une toile mystérieuse, celle du Paris Modianesque.


Editeurs: Gallimard, Coll. « Blanche », 2017
105 pages
14,50 euros

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Deux soeurs de Elizabeth Harrower


A l’ombre du Maître

Laura et Clare sont des sœurs. A la mort de leur père, elles ont été enlevées de leur école par une mère immature, futile et insignifiante. La génitrice toxique met au travail la première et tente de se débarrasser de ses filles devenues trop encombrantes. Aussi lorsque Félix Shaw, le patron de l’usine dans laquelle travaille Laura propose de l’épouser, la mère voit cette union d’un très bon œil. Félix Shaw emmène vivre chez lui Laura, la jeune épousée et Clare. La demeure est magnifique et Laura ne manque de rien. Comme une orchidée de serres, elle évolue dans ce milieu fait d’abondance. Mais ceci n’est que la façade extérieure.

En effet, en coulisse, en intimité, la vie est beaucoup plus éprouvante pour les jeunes femmes. Félix Shaw règne en Maître. Il impose sa loi, insulte, humilie et frappe sa femme à la moindre occasion. Capricieux, versatile, autoritaire et manipulateur, il maintient les sœurs sous sa coupe. Dans les affaires, en revanche, il brille par ses échecs et sa médiocrité. Il commet erreur sur erreur. Obéissant à une pulsion inavouable, il manque de se ruiner en s’associant avec de jeunes éphèbes aux dents longues.

Laura se plie à ses diktats. Ne voyant pas d’autre échappatoire, elle accepte de perdre son identité. Mais c’est sans compter sur Clare. Cette dernière s’insurge et s’érige en maîtresse de son destin. Ses choix provoqueront l’effondrement de ce monde instable fait de terreur et d’humiliation.

Deux sœurs est un roman d’introspection d’une conscience qui se révolte. Le titre original The Watch Tower rend mieux compte de cette tragédie qui se joue en huis clos. La « Tout de Guet » renvoie à la capacité de Clare à s’extraire du bourbier dans lequel elle s’est enlisée avec sa sœur. Prenant de la hauteur, elle fait taire la voix de la souffrance et des pleurs pour observer son univers. Elle analyse le danger de cette situation malsaine à laquelle elle est exposée pour s’affranchir et retrouver sa liberté.

Elizabeth Harrower étudie, analyse et dissèque le mécanisme sadomasochiste qui peut régner dans la relation de couple. Elle met en exergue la part d’ombre dans les agissements de Félix Shaw car rien n’est facile ni monolithique. Félix Shaw est le bourreau mais il est aussi un être aux abois. Laura est une victime mais elle est aussi coupable. Non contente de se soumettre docilement à Félix, elle lui offre aussi sa sœur en sacrifice pour plaire à ce dernier.

Les critiques ont vu dans ce roman une résurgence du roman gothique mais rien n’est moins sûr. Le lecteur averti se fera lui-même sa propre idée. Le monde de tran, pour sa part, salue la virtuosité de l’auteur qui a su donner à son public un roman psychologique digne du genre.

En conclusion, auteure longtemps oubliée et redécouverte depuis peu, Elizabeth Harrower mérite sa place parmi les grands écrivains. Elle a su, au travers de cette intrigue, mettre en place un décor, un scénario dans un style dépouillé de tout artifice. Seul le mot, l’agencement des phrases permettent aux lecteurs d’entrapercevoir des âmes désœuvrées à la recherche d’un salut qu’elles ne trouvent pas. La pudeur des sentiments donne de la force et du caractère à ce roman. Sans adopter un point de vue omniscient, la voix off relate exactement ce qu’elle voit. Elle pénètre les esprits, sonde les cœurs et les reins des deux sœurs pour nous livrer le portrait saisissant d’êtres fragiles.

Un superbe roman à découvrir.


Roman traduit de l’anglais (Australien) par Paule Guiverch
Editeurs : Rivages, 2017-11-19 335 pages
22,50 €

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Birthday girl de Haruki Murakami

Instants étranges et insolites

Le récit débute sur la rencontre entre deux êtres, une jeune femme et un ami. Tout au long du récit, c’est la jeune femme qui parle. Elle revient sur l’anniversaire de ses 20 ans. Le personnage masculin écoute et retranscrit le récit. Est-ce l’auteur derrière cet ami, ce confident taciturne ? Mais peu importe ! Revenons à notre histoire.

La jeune femme insiste sur une journée précise de son existence : l’anniversaire de sa 20ème année. Ce jour-là, il n’y avait rien d’extraordinaire. Elle n’attend rien et personne ne semble se souvenir de ce jour. A son travail, dans un restaurant où elle est serveuse, la journée se passe, terne et pluvieuse. Or au cours de la soirée, par le hasard des circonstances, elle se retrouve à porter le repas du restaurant à la chambre 604 où réside le propriétaire des lieux. Cependant, personne ne le connaît. Il vit reclus et se fait porter son repas. Il demeure donc très mystérieux aux yeux des employés.

La jeune femme, timide et mal assurée, entre dans l’antre du vieillard et se retrouve face à un personnage courtois et élégant mais non moins insolite. En effet, l’homme lui demande de faire un vœu. Il lui promet de l’exaucer.

« Je ne vais pas vous offrir quelque chose de matériel. Mon cadeau n’aura rien à voir avec un objet de valeur (…) voilà ce que j’aimerais offrir à la merveilleuse fée que vous êtes, mademoiselle. Vous allez faire un vœu. Et je l’exaucerai. Quel qu’il soit. A condition que vous ayez un vœu à formuler. »

La suite est tout aussi étrange comme il sied à Maître Murakami afin de faire durer le mystère et de jouer avec notre curiosité…

Birthday girl obéit au même schéma narratif que Sommeil, L’étrange bibliothèque ou encore Attaques de la boulangerie. Il s’agit ici de l’irruption d’une forme de fantastique dans une réalité morne et mélancolique. Comme la petite ménagère modèle de Sommeil ou le petit garçon de l’Etrange bibliothèque, la jeune femme de Birthday Gorl est un personnage en crise. Elle est seule et se sent quelque peu insignifiante. La rencontre avec l’insolite –ici le vieil homme –provoque une remise en question. L’être étrange brouille les frontières entre le réel et l’irréel, entre le rationnel et l’irrationnel. A certains égards, notre vieillard est une variante de l’homme – mouton déjà présent dans l’œuvre de Murakami. C’est une des multiples figures d’un ancien dieu tutélaire, un esprit de la nature, une survivance probable de l’animisme d’un Japon avant l’arrivée du Bouddhisme et du Shintoïsme.

Quoiqu’il en soit, le texte est merveilleusement illustré par Kat Menschik. Un récit à (re)découvrir.

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Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt


L’écoulement des ans

L’écrivaine Siri Hustvedt livre ici la chronique d’une vie douce-amère. Elle suit avec son œil implacable la vie de deux couples d’amis sur trois décennies. Il y a Bill, un peintre new-yorkais et Lucille, sa première femme. Puis il y a Erica et Léo, tous deux professeurs. Par le plus pur des hasards, Léo rencontre Bill et les deux hommes en viennent à discuter de l’art et tout particulièrement de la vision de l’art selon Bill. D’échanges en échanges, les deux hommes se rapprochent. L’alchimie de l’instant, la concordance des émotions poussent ces deux là à se revoir et la sympathie des débuts laisse place à une amitié profonde et durable. Les deux couples deviennent voisins. Chacun a un fils et la vie suit son cours dans l’ Amérique en effervescence des années 70. Cependant c’est sans compter sur le sort. Lucille devient chaque jour plus fragile. Son esprit s’effrite et s’ensuit le délabrement psychique, mental et physique. Le couple se sépare et bientôt Bill trouve consolation dans la personne de Violet, son modèle. Son art, le traitement du corps et la conception post post-moderniste propulsent Bill dans les tabloïds de la société bien pensante new yorkaise des années 90. Mais l’homme derrière le peintre entame un cycle déclinant, une descente en enfer. En effet, Bill erre dans son labyrinthe intérieur. Il échappe aux autres et à lui-même d’autant plus que son fils flirte dangereusement avec des milieux interlopes. Léo n’est pas épargné non plus. Un drame vient briser sa vie et il assiste, impuissant, à l’effondrement de son univers….

Avec un style acerbe sans être psychologisant ou narcissique, Siri Hustvedt s’interroge sur le temps qui passe et sur son action corrosive. Au travers ces protagonistes, elle nous questionne directement. Face à l’écoulement des ans, qu’avons-nous fait de nos rêves, de nos idéaux ? Qu’avons-nous fait de nous-mêmes ? Avons-nous su résister aux ans ?

La subtilité de son écriture réside dans le choix narratif. Le roman est écrit à la première personne. Il s’agit de Léo, devenu infirme et très âgé qui jette un dernier regard par dessus son épaule. Il relate ces années de vie faites de joie et de tristesse, de réussites et de manquements.

Tout ce que j’aimais est un récit qui fait office de bilan de vie. Une dernière tentative avant de tirer sa révérence. Comme stipule le titre What I loved, Léo ne garde que le meilleur. Il prend en compte les réussites, les joies sans pour autant oublier les défaites, le deuil. Tout ce que j’aime est un roman de l’humaine condition. Léo se raconte. Il restitue les actions menées à hauteur d’hommes.

Siri Hustvedt confirme là son talent d’écrivaine. Tout ce que j’aimais est teinté de poésie. Le lecteur se laisse prendre par l’épais récit. Il s’attache aux personnages imparfaits, parfois égoïstes, parfois antipathiques, parfois attachants. Mais somme toute très humains et si faillibles.


Roman traduit de l’américain par Christine Le Bœuf
Editeurs : Actes Sud, 2003
455 pages
23 €

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La ballade d’Iza de Magda Szabo


Chronique d’Abigail

La ballade d’Iza de la grande romancière hongroise Magda Szabo s’avère un titre trompeur. Car, au final, il s’agit plutôt du chemin parcouru à travers les lieux et le temps par une vieille dame, Mme Szocs, la mère d’Iza, c’est elle qui parcourt son sentier de mémoire.
Tout commence par la mort de Vince, figure du père bien-aimé, l’époux de Mme Szocs. Il est rare que cette dernière soit désignée autrement que par ce patronyme, ce qui a pour effet d’ instaurer une distance, de renforcer son caractère énigmatique  notamment vis-à-vis de sa fille qui ne peut décrypter les pensées intimes de cette mère. Seul, Vince, l’époux, la nomme par son prénom, Etelka. Et cette utilisation à lui seul réservée insiste sur le lien profond, quasi vital, des deux époux.
Dès les premières lignes, l’auteure s’emploie à développer le thème de la fragilité du personnage, vieille femme au pas hésitant qui se méfie du progrès et des appareils électriques, ancrée de toutes ses forces déclinantes dans des habitudes qui appartiennent à la vie et au passé communs partagés avec l’époux qui se meurt.   Dont elle refuse la mort imminente. Son fantôme plane sur tout le roman, crée un vide, enclenche la mécanique romanesque. Vince devient une présence tutélaire, invisible qui régit les actes et paroles de la mère et de la fille
Les séquences qui dépeignent les souvenirs de la vie d’autrefois des deux époux, de leur jeunesse, leur rencontre telle que Mme Szocs se la rappelle, teintée d’innocence, sont nimbées d’un regret poétique. D’un jamais plus mélancolique. Les deux vieilles silhouettes, raccrochées l’une à l’autre, embrasées par cet amour durable et ancien, s’auréolent d’un halo de nostalgie. D’un temps révolu, envolé désormais inaccessible. Un lieu symbolise tout cela, c’est le Fossé aux Balsamines, anciennes mines, espace sauvage traversé de légendes, où les deux fiancés trouvaient refuge. Or, au nom de la salubrité, du progrès, et pour proposer des logements, cet endroit associé par Mme Szocs à des idées de magie et d’envoûtement, à un temps ancien, sera rasé. C’est un chantier à ciel ouvert. C’est là aussi que s’affirme la rupture générationnelle, entre fille et mère, cette dernière jugée réactionnaire et naïve par sa fille qui n’a de cesse de rechercher le socle de la rationalité, du pragmatisme. C’est là, là où tout commença, que la vieille femme s’en retournera, lors de l’une des dernières scènes, hantée par ses fantômes, par ce bonheur passé, perdu…
Cette ballade est celle qui se fait à rebours. celle qui se fait par une plongée en soi, un voyage au delà du voile des illusions. Au delà, par exemple, des alibis qu’Iza le médecin se crée afin de distancier l’inutile encombrement des émotions. Elle est la fille du père, celle qui lutta pour la réhabilitation d’un homme juste, dépouillé par le régime pour ses convictions. Iza entend sauver sa mère de sa solitude, la sauver malgré elle, combler et devancer le moindre de ses désirs matériels. Elle a une mission, sauver les siens et ses patients. Néanmoins la question demeure; qui sauve qui? Ainsi, la vieille dame s’étiole, étouffe, mise sous cloche. Sa présence prouve à qui en douterait qu’Iza est une bonne fille, loyale, dévouée; elle a installé la vieille femme chez elle. Elle sait ce qui est bon pour elle, si fragile… Et les malentendus s’accumulent. Un vide immense se creuse entre les personnages, des rancoeurs qui ne disent pas leur nom. Les griefs informulés ne franchissent pas les lèvres, ni cette folle envie de respirer l’une sans l’autre…
La finesse d’écriture et l’acuité de Magda Szabo excellent dans ces muets reproches, cette culpabilité mêlée d’incompréhension. Ce chemin à faire de l’une à l’autre n’aura pas lieu… Et Iza accomplira sa ballade jusqu’au dénouement final, jusqu’à sa confrontation à elle-même. Jusqu’à un dévoilement ultime, tout en nuances aigres et douces.


Roman traduit du hongrois par Tibor Tardos
Traduction revue et corrigée par Chantal Philippe et Suzanne Canard.
Editeur: Le livre de Poche, 379 pages
7,90 euros

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Je m’appelle Lucy Barton de Elizabeth Strout


Chronique d’Abigail

L’ouverture du roman d’Elizabeth Strout se place d’emblée sous l’égide du souvenir et d’une narration au « je » intimiste.
« A une époque, cela remonte à plusieurs années, j’ai été hospitalisée (…) » colore d’emblée ce récit, lui confère l’allure d’une confidence soufflée au lecteur. La narratrice va entreprendre de saisir le fil qui déroulera la pelote, ô combien emmêlée, des liens qui la relient à sa mère. Au souvenir de sa mère, qu’elle n’a de cesse de  s’efforcer de saisir, au gré des réminiscences qui remontent le cours de sa mémoire. Ce travail lent, par allers et retours, tente de redonner forme et contour à la silhouette familière. Mais cela n’est sans doute que l’alibi à une autre évocation, à un autre doute sous-jacent, celui d’accéder à son identité propre. Car qui est-on au fond? Est-on constitué par ce verbe, celui qui dit les souvenirs? Ou plutôt, de quoi est-on fait?
Sur une modalité faite d’ellipses, de sauts dans le temps et de demi tours vers l’instant actuel de la narration, la narratrice-personnage déconstruit son rapport à l’écriture, cherche la genèse de sa vocation d’écrivain. Ce qu’elle retrouve, enfoui, c’est ce rapport ancien et nécessaire au langage, cette force du Verbe qui nomme et donne aux êtres et aux choses une forme, un contour. Une existence. Ce travail de modelage de la mémoire passe précisément par l’acte d’écrire. Lucy Barton naît autant de la lente appropriation des signes que de son histoire familiale, autant d’une honte jamais dite, que d’une culture apportée de l’extérieur. Enfant, elle découvre un continent inconnu à son milieu familial, un continent où elle seule accostera. Celui de la littérature. Les histoires sont une révélation… De plus, la classe chauffée où elle s’attarde pour lire et étudiée, bonne élève aux bulletins parfaits et donc suspects aux yeux des siens, l’aide à s’acheminer vers la connaissance.  Cette même connaissance qui la stigmatise et la coupe des siens, rejetée à la périphérie des codes familiaux. Cette classe la protège et retarde ce retour vers le garage dans lequel le froid s’infiltre, ce garage qui est leur maison où nulle place pour l’émotion ne se glisse, ni pour le moindre espace d’intimité tant physique qu’intérieure… Ce monde mutique, âpre, marquera de ses stigmates son corps amaigri. Elle a conscience de la pauvreté par la parole d’autrui, une honte sourde grandit. Peu à peu, dans sa conscience, se fait jour ce sentiment diffus d’étrange étrangeté parmi les siens, la change en une inconnue sous le regard de sa fratrie et de sa mère, de ce père taiseux, brutal, blessé à vif depuis si longtemps.
Le titre Je m’appelle Lucy Barton sonne telle une affirmation, une façon de se désigner, une proclamation. Ce nom, c’est moi, c’est bien moi. Il est possible d’échapper à la place que le destin voudrait assigner, d’être sujet. ce que raconte ce texte, c’est une douloureuse extirpation. Lucy Barton saisit un moment de sa biographie, un instant révolu, le temps immobile d’une hospitalisation. Dans cet espace clos, d’incertitude et de murmures, elle trouve sa mère à son chevet. La chambre aseptisée permet la confrontation, un espace neutre d’examens des corps. Là s’affirme l’impossible parole. Des vagues du passé ressurgissent, entre déni de la mère et volonté complexe de se rejoindre… Comment hurler cet amour affamé à celle qui n’en veut pas? Qui ne peut le recevoir? A cet hôpital en répond un autre, des années plus tard. celui de l’agonie de sa mère, qui ne voudra pas d’elle.
L’auteure choisit un récit par bribes dans un langage teinté d’oralité, extrêmement proche et vivant. Ce roman raconte aussi l’émergence de la vocation d’écrire, l’autorisation à le faire. Et, toujours, revient la question du langage, celui qui éloigne Lucy Barton, la sépare sans lien possible des siens. Ce qui restera, se sera l’énigme, l’inexpliqué. Qui a été cette mère? Quelle femme, avec quelles aspirations?
Au fond, en une demi teinte, sans amertume voilà une histoire empreinte de douceur, entre les lignes de laquelle court une nostalgie inassouvie.  C’est un texte centré sur la solitude de chacun, sur l’incommunicabilité des sentiments et des émotions, ceux qui s’érodent au fil des ans. Et renvoient chacun de nous à sa propre vulnérabilité, à l’inachevé et à l’énigme de toute existence…


Roman traduit de l’américain par Pierre Brévignon
Editeur: Fayard, 2017
206 pages
19 euros

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La princesse de l’aube de Sophie Bénastre et de Sophie Lebot


Je suis la lumière

Il était une fois, Elyséa, un royaume qui ressemblait à un paradis terrestre tant qu’il était magnifique. Le roi et la reine formaient un couple heureux et les sujets de ce royaume vivaient en harmonie avec la nature. Les arbres donnaient. La terre était riche et fertile.

Cependant, on ne sait pourquoi un terrible événement va totalement détruire ce coin de paradis obligeant les habitants à vivre sous terre comme des rats. Le désordre, la discorde s’insinuent dans le cœur des hommes et ils deviennent mauvais. L’ancien royaume devient l’ombre de lui-même jusqu’au jour où…

Somptueusement illustré par des couleurs chatoyantes et sombres à la fois. La princesse de l’aube ressemble à un conte. Il nous fait penser à quelque cité engloutie, au mythe de l’Atlantide. La princesse de l’aube provoque ainsi une vague de tristesse, un sentiment de nostalgie. Le récit traduit à sa manière la perfectibilité des hommes et en même temps leur l’hubris. En effet, les habitant se croient au-dessus des lois de l’univers. Ils vivent les événements avec indifférence comme si cela leur était dû. Ce royaume s’effondre car personne n’est capable de chanter les louanges de la vie et de ce que la nature peut offrir.

Cependant, c’est sans compter sur l’habileté des auteurs, Sophie Bénastre et Sophie Lebot car il y a toujours une lumière dans la nuit, un espoir possible au milieu des décombres. En effet, une enfant est née dans ce monde de ténèbres.

« Lorsque l’enfant naquit, on alluma des torches et des feux de joie pour tenter d’estomper la noirceur des cœurs. Le couple royal donna à la princesse le prénom de Lucia, qui signifie « lumière », en espérant que l’aube reviendrait un jour sur le royaume. Le plus surprenant, pour ceux qui avaient la chance de l’apercevoir, était la couleur de ses yeux. Comme si le regard de la princesse refusait de se tacher de terre et d’ombre. La vieille bonne affirma que ses iris avaient la teinte exacte du ciel d’Elyséa au lever du jour. (…) Bientôt, on chuchota au palais, on murmura dans les ruelles sombres, et une croyance se répandit dans les tunnels : la princesse Lucia serait celle qui guérirait le monde et ramènerait le soleil et la joie. »

Le mythe de l’Atlantide s’accompagne de la prophétie d’un Messie, symbole de l’Espérance du monde. L’espoir d’une Renaissance est possible. Mais pour éviter de nouveau la catastrophe, il faut que les sujets du Royaume se souviennent du passé. Cette mémoire constituerait leur histoire et celle du royaume.

La princesse de l’aube est une fable écologique. Le récit nous met en garde contre notre indifférence au monde. A l’heure du réchauffement climatique et de la déforestation, des signaux d’alarme ont été donnés. La fonte des glaces, la disparition de certaines espèces du vivant doit nous rendre vigilants. Notre monde, tel Elyséa, est fragile.

Encore une fois, La princesse de l’aube vaut la peine d’être lu. Pour les petits, c’est un conte avec du suspens et péripéties. Pour les adultes, il nous interpelle et nous interroge sur ce que nous avons fait à notre planète. Dans tous les cas, c’est aussi un merveilleux moment en compagnie d’un récit aux illustrations magnifiques.


Editeurs : De la Martinière, 2017
14,90 euros
A partir de 7 ans

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