Nickel Boys de Colson Whitehead

Le pays des garçons perdus

Colson Whitehead est une voix humaniste, une de celles qui s’élèvent parfois dans le choeur de la production littéraire.
Après Underground Railroad , l’écrivain poursuit son cheminement dans l’exploration des traces, des indices et des stigmates laissés au corps et à l’âme de la société Américaine par la pratique de la Ségrégation. Si loin, si proche. Pareille à un poison qui continuerait à se distiller dans la conscience collective.
ll ne s’agit pas de livrer une oeuvre de circonstance, pétrie de pathos. Il existe une volonté de l’écrivain à redonner une voix, à faire vivre dans le champ littéraire ceux qui ne sont pas sensés y figurer. Colson Whitehead se démarque et évite les écueils inhérents à ce sujet parce qu’il est un conteur. Parce qu’il crée l’identification nécessaire entre son lectorat et les mésaventures de ces garçons perdus, noirs au temps de la ségrégation, donc héritiers d’un système bâti sur la relégation.
La question qu’il pose est la suivante; peut-on guérir de ces pratiques, des maltraitances qui en découlent? Peut-on, à l’échelle collective, individuelle, cicatriser?
A l’heure du mouvement Black lives Matter, tandis que dans l’hexagone bruisse le début de questions liées à la condition noire, ce roman permet une plongée loin de tout militantisme dans les dégâts causés à des générations successives d’enfants noirs, devenus adultes, contraints d’inculquer la peur du blanc à leur progéniture. Des personnes forcées de vivre sur un mode relationnel fondé sur la crainte, au mieux, sur la haine, au pire.
Inspiré par la Dozier School for Boys, le roman évoque l’histoire d’une institution historique, une maison de redressement destinée à accueillir des jeunes, blancs ou noirs, dont le dénominateur commun est la pauvreté.
Colson Whitehead dit le caractère aléatoire de la vie d’un jeune noir. Ce risque constant d’une bascule de l’existence. Ainsi, le jeune Elwood, élève modèle, garçon intelligent pétri de références à la lutte pour les droits civiques a-t-il mémorisé les discours du leader et pasteur Martin Luther King. En lui, un chemin d’espoir trace son sillon. L’idée d’un possible; pour lui ce possible ce sera l’Université. L’éducation. Elwood porte en lui la conviction de sa dignité.
Idéaliste, naif, il suffira d’un trajet en voiture pour que sa destinée bascule vers le quotidien des sévices et du racisme, vers une confrontation brutale à la face cachée de la ségrégation.
Là, il rencontrera un compagnon d’infortune, Turner. De cette amitié improbable va surgir un lien de solidarité entre un Turner pragmatique et un Elwood idéaliste, avide de savoir.
Solidement documenté, à la manière du griot qui sait raconter au groupe sa propre histoire, Colson Whitehead ramène à la surface les morts oubliés. Ceux enterrés à la va vite dans un charnier. Ceux qui feront des années durant l’objet d’un mensonge y compris vis à vis de leurs proches.
Ce que dit Nickel Boys c’est l’effroi gravé dans l’âme. Le silence des parents résignés à l’injustice pour leurs enfants.
Il s’agit de survivre, de s’adapter. D’enfouir l’innommable, d’arriver à se construire un semblant de destin. C’est par le biais du thème de l’usurpation d’identité que l’auteur donne plus de poids encore à son récit, élabore la complexité d’un rapport à une identité reconstruite de toute part. Jusqu’à l’instant du déclic, ce moment où la mémoire des corps l’emporte sur tout le reste. Cet instant où des hommes mûrs renouent avec le garçon perdu, terrorisé qui sommeille, aux aguets.
A l’échelle de l’individu, raconte l’écrivain, un lent chemin vers la résilience est possible.
Mais, à l’échelle d’une société, qu’en est-il? Est-il possible de normaliser un jour les relations?
Peut-être…
Peut-être. C’est l’art, la parole, les mots et la fiction qui, peut-être, seront des vecteurs d’une cicatrisation collective.
Peut-être… Le roman de Colson Whitehead vient rappeler combien lecture et écriture peuvent être des outils d’accès à soi.
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Roman traduit de l’américain par Charles Recoursé
Editeurs: Albin Michel, 2020
259 pages
19,90 euros

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Moins 18° de Stefant Ahnhem

Des corps congelés

Tout aurait pu passer pour un accident de la route si Astrid Tuvesson, chef de la police d’Helsingborg ne prenne pas en chasse la voiture qui avait manqué de la heurter. Et le conducteur a eu l’effronterie de ne pas s’arrêter !

La course poursuite s’achève dans les eaux de la gare maritime d’Helsingborg pour le malheureux chauffard. Cependant, à l’autopsie, l’homme est identifié comme étant Peter Brise, un entrepreneur célèbre dans les technologies de l’information. Mais il y a un problème : l’homme n’a pas été tué lors de cette course effrénée. Il a été congelé à moins 18° environ deux mois avant l’accident. Alors, les enquêteurs sont quelque peu embarrassés : qui l’a mis dans cette BMW ? Qui a conduit la voiture et l’a précipitée dans les eaux glacées de la mer du Nord ?

L’enquête montre que Brise pourrait ne pas être la seule victime. Les meurtres obéissent à un mode opératoire bien précis : les victimes ont été choisies, approchées et neutralisées pour être ensuite congelées. Il est clair au regard de l’investigation que le tueur change d’apparence. Se présentant sous les traits de la victime, il vide son compte et passe à une autre proie.

Face à l’aspect protéiforme du tueur, une question se pose : Comment le traquer et par quel moyen ? Mais les enquêteurs s’inquiètent : ils optent de plus en plus pour un complice organisé et qui aide le bourreau à accomplir sa basse besogne. L’affaire promet d’être longue…

– 18° est un roman policier proche du thriller. Il use toutes les ficelles des deux genres pour maintenir le lecteur dans un suspens intenable. Il n’y a pas de temps mort et le lecteur est entrainé, hors haleine, jusqu’au bout sans repos ni répit. L’intrigue en elle-même est intéressante dans son approche de la genèse des tueurs. Le poignant est bien présent mais sans pathos ni pour les victimes –qui ne sont pas aussi innocentes en fin de compte –ni pour les bourreaux –on pleure sur leur enfance martyre mais pas pour ce qu’ils sont devenus –

Cependant, l’enquête laisse un goût d’inachevé. Même si l’écriture reste énergique, on peut déplorer l’absence de profondeur psychologique chez les enquêtrices. Ce sont des figures sans intérêt, risibles car obéissant à leur nature basique prompte à la violence et à l’agressivité. Elles n’ont aucune assertivité, aucun recul. Elles mènent leurs enquêtes comme d’autres s’envoient une bière. Il n’y a pas d’empathie ni de réflexion. L’auteur créé ici des stéréotypes. Est-ce une volonté de sa part ?

Une note positive pourtant. En effet, ce qui accroche le lecteur –à mon avis –réside dans le retournement de situation à la toute fin du roman. Une enquête possible se dessine. Y aura –t-il une suite ? Nous restons sur notre faim car nous voulons la suite là, maintenant car l’auteur nous a mis la puce à l’oreille, et de l’eau à la bouche…

En conclusion, c’est somme toute, un beau roman…
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Roman traduit du suédois par Marina Heide
Editions : Albin Michel, 2020
570 pages
22,90 €

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Des vies à découvert de Barbara Kingsolver

Que peut-il bien y avoir de commun entre une mère de famille, citoyenne Américaine à l’ère Trump, un professeur de sciences naturelles du XIX siècle, épris des nouveautés de son temps mais cantonné à un enseignement aussi austère que limité?
Une maison. Une demeure bâtie, puis reconstruite, rebâtie encore dans la petite ville de Vineland et sa promesse de vie idéale, de communauté épanouie dans l’harmonie et la modération.
Ce que raconte Barbara Kingsolver, ce sont deux époques charnières, des temps de mutation, de changements profonds. Qui dit changement, dit étrangeté, perte de repère et hostilité à l’égard des pionniers, à l’origine de ces nouvelles modalités de la pensée. Quand le connu se trouve bousculé, une question demeure; comment faire face? Comment s’adapter?
L’écrivaine s’attaque à des thématiques profondément contemporaines. Willa Knox Tavilaris, journaliste free lance, cinquantenaire convaincue de penser juste, libérale et ouverte mis sans activité se voit confrontée à la mutation de son statut. Autrement dit, elle et son époux, universitaires, blancs, issus d’une classe moyenne plus éduquée n’en sont pas moins confrontés à la menace de la ruine. Au recours à l’aide d’état, en l’occurrence l’Obama Care. Les voilà heurtés à la zone d’incertitude. Contraints à vivre à découvert, tant sur le plan bancaire, leurs comptes sont dans le rouge, qu’en terme de risque. Le tout dans une demeure qui menace de s’effondrer.
Celle ci a été construite… sur le vide. Sans aucune fondation. A cette absence d’ancrage s’ajoutent des défauts en série qui font de ce lieu une maison baroque, tordue et improbable.
Sur un plan global, cette menace d’effondrement est aussi celle qui plane sur une société en pleine mutation, sur une promesse des sociétés occidentales qui n’a plus cours; le progrès n’est pas linéaire ni continu. La génération qui suivra vivra plus mal . Ou, plutôt, différemment. Détachée du fantasme de la consommation perpétuelle, lucide face à l’épuisement programmé des ressources.
C’est ce que révèle Antigone, alias Tig, jeune millenial, à sa mère Willa. Le relai se fait, mais à l’envers. Les jeunes donnent à leurs ainés les clefs du monde à venir, étranger à leurs repères, à leurs aspirations de confort matériel.
Tig, née avec le siècle, joue un rôle d’initiatrice. Elle incarne une médiatrice bienveillante vers un monde nouveau. Vers la redécouverte de l’humilité et d’une humanité qui redécouvre le partage avec le vivant.
Or, dans ce roman très documenté, une autre époque résonne. Voilà l’année 1871, les théories de Darwin se diffusent, créent scandale et résistance, déboulonnent l’homme du centre de l’univers, maitre absolu au dessus de toutes les espèces. A Vineland, c’est une femme, pionnière solitaire, scientifique auto didacte qui incarne ce passage. Mary Treat, émancipée, indifférente au jugement de la communauté est aussi un personnage historique, une brillante scientifique qui a correspondu avec un grand botaniste de son temps, Asa Gray. Elle apporte et vulgarise l’idée de l’évolution et de l’adaptation. On connait le retentissement des théories Darwiniennes.
Ainsi, d’un bout à l’autre de l’intrigue, Barbara Kingsolver raconte un rapport de l’homme au cosmos. C’est l’interrogation sur les origines et la place de l’homme parmi les espèces. La révolution Darwinienne bouscule l’anthropocentrisme; de même que le changement climatique rappelle à l’homme sa place au milieu du vivant, ses limites, l’impératif de l’adaptation. Le fascinant rapport entre le vivant et le pouvoir est interrogé par l’écrivaine. Barbara Kingsolver érige en récit ces deux moments phares, cette transition vers un autre ordre.
Deux époques se téléscopent, marquées par des bouleversements sans précédent sur le plan sociétal et sur celui des connaissances. Mary puis Tig incarnent des passeuses reliées par une maison de bric et de broc, en déséquilibre mais qui résiste.
Entre espoir et lucidité, un lendemain est possible. A condition d’accepter le risque d’une vie à découvert.
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Roman traduit de l’Américain par Martine Aubert
Editeurs: Rivages, 2020
574 pages
24,50 euros

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Neige de Orhan Pamuk


Chronique d’Abigail

Kan, poète Stambouliote de son état, exilé à Francfort, s’en revient vers sa terre natale. Le voici de retour dans la petite ville de Kars. Pour y parvenir, notre homme se voit embraqué dans un trajet, à bord d’un bus, au cours duquel les chutes de neige, incessantes, hypnotiques rendent le parcours irréel. Les flocons tombent du ciel comme une manne, recouvre le paysage sous sa couverture de ouate. Son épaisseur amortit les sons, plonge dans le silence la communauté de Kars. Voilà la ville coupé du reste de la Turquie avec ses routes devenues impraticables.
L’atmosphère feutrée confère aux lieux une dimension poétique, les faits se connotent d’onirisme, d’incertitude. Les événements racontés semblent détachés du temps.
Ces derniers son racontés par Orhan, sans doute l’avatar du romancier lui-même, qui narre un épisode crucial intervenu dans la vie de son ami défunt. Une séquence pour le moins énigmatique qui représente également le retour de l’inspiration.
Car c’est précisément lors de ce séjour à Kars que Ka, le poète, se connecte de nouveau à son élan créateur. Il rédige un recueil de poésie, entièrement manuscrit, sur les pages d’un mystérieux cahier vert. Or, cet ultime témoignage de son existence, de sa création va disparaître avec lui…C’est précisément cet objet qui représente la quête de son ami Orhan. Orhan s’efforce de reconstituer le séjour de Ka à Kars, de retrouver quels événements l’ont émaillé,ainsi que ses dernières années de vie dans son exil à Francfort avant qu’il ne connaisse une fin tragique.
Le roman, à l’intrigue complexe, révèle et contient des thèmes chers à l’auteur. La référence à Istanbul, ville nimbée d’une aura, de nostalgie, celle du temps de l’enfance. Istanbul qui n’a eu de cesse de s’étendre au fil des décennies représente un centre tandis que Kars incarne une périphérie éloignée, presque rejetée dans l’oubli au coeur de l’Anatolie.
Le roman porte des références constantes à l’Histoire Turque. Enfin, se retrouve là la fascination pour le spectacle vivant avec la présence d’une troupe de théâtre qui met en scène le folklore, les légendes et la littérature ancienne.
De quoi est-il question? D’un personnage, Ka le poète, éduqué à Istanbul, exilé à Francfort, qui se rend à Kars afin d’enquêter sur les suicide de plusieurs jeunes femmes voilées. C’est aussi un prétexte pour renouer avec Ipek, un amour ancien.
Au final, Ka, Pierrot lunaire insaisissable avance dans le dédale de rues , là où le mènent des forces contraires. Les Occidentalistes s’opposent aux Religieux. Un putsch a lieu. La ville est isolée, coupée du monde par la neige.  A quel camp appartient Ka? Sommé par chacune des parties, il n’en choisit aucune. Dans le saisissement de l’inspiration, Ka avance en terre d’irréalité.
En filigrane se révèle le rapport ambigu à l’Europe entre rejet et attirance, la quête d’une identité qui fait de la Turquie un carrefour entre Orient et Occident et, enfin, la magie d’Istanbul, ville de tous les brassages, qui plane sur le texte.
Le roman s’achève sur des pages chargées de mélancolie, celle qui s’attache aux amitiés perdues et au passage du temps.
Sans doute peut-on y voir une réflexion sur le rôle de l’écrivain, sommé de dire son camp quand il voudrait rester libre de sa création? Peut-être…


Roman traduit du turc par Jean-François Pérouse
Editeurs: Gallimard, Folio, 2018
625 pages
10,30 euros

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Je suis l’hiver de Ricardo Romero


Chronique d’Abigail

Je suis l’hiver est un petit refrain obsédant, une ritournelle de quatre lignes qui vient clore chacune des parties du roman de Ricardo Romero.
Les quatre mots, poème étrange, représente une phrase-talisman. Celle avec laquelle le père du personnage principal, l’enquêteur Pampa Asian, noircissait à l’infini les pages d’un cahier sous couvert d’une inspiration poétique puisée à l’ombre d’états d’une ivresse avancée.
L’écrivain argentin narre un étrange épisode à l’allure de rêve éveillé où cohérence et logique ont cédé le pas au surgissement de l’étrange. De l’incongruité qui émerge du choix de l’enquêteur de ne pas révéler sa découverte, à savoir celle du cadavre d’une jeune femme, suspendu à un arbre au milieu de nulle part.
Les faits se déroulent à Monge, village minuscule, isolé, au beau milieu d’un hiver qui le cerne, l’encercle comme une muraille de silence. Les événements se logent dans cet espace clos sur lui-même, coupé du monde par la neige. La blancheur ouatée a le pouvoir d’amenuiser tous les sons, d’accroître cette sensation de hors  temps dans un nul part inconnu. Elle est, incontestablement, l’une des héroines du récit, tant elle pose un décor à la fois oppressant et onirique.
Ce qui caractérise l’ouvrage, c’est la confusion qui s’instaure, dans l’esprit du lecteur, entre réel et fantasme. Le manteau blanc est vecteur de surgissement de l’inconnu, change l’étrange en familier.
L’autre personnage du roman de Ricardo Romero est un arbre. Ou plutôt une paire d’arbre, isolés en leur majesté, qui portent chacun à leurs branches un cadavre. Celui de l’aimé et de l’aimée; Esteban et Gretel. L’ombu et l’érable apparaissent comme des géants immobiles, parés d’un pouvoir de fascination, qui n’est pas sans rappeler l’ouverture, chez Giono,  d’Un roi sans divertissement. 
L’originalité du texte repose aussi sur le choix de sa construction narrative. Après avoir posé un décor de bout du monde, créer une atmosphère oppressante, l’auteur amorce l’intrigue avec une lenteur délibérée.
Chaque partie permet l’introduction d’un personnage indispensable au tableau final, à la compréhension de l’intrigue, aux fils qui les relient les uns aux autres. Seul, Pampa Asian reste un intrus, celui dont les mobiles demeurent énigmatiques. C’est lui, cependant, qui fait office d’enquêteur et, donc, de révélateur. L’opacité de ses raisons relève d’un contrat de lecture. Ainsi, l’écrivain alterne entre flashs backs sur la vie de la jeune morte, Gretel Castellanos, et la façon dont deux hommes, Pampa et Orlovsky, observent et s’approprient son cadavre.
Voici une bien étrange galaxie, un carnaval d’estropiés; un jeune policier obsédé par un père unijambiste, musicien sans oeuvre et alcoolique. Orlovsky, sorte de freak affublé de gigantisme, déchu de ses rêves de gloire sportive. Une jeune femme et son amoureux, une directrice d’école qui tient Orlovsky sous sa coupe, deux institutrices et, enfin , la vieille Irina, folle qui hante les maisons abandonnées.
C’est un saisissant paradoxe celui de ce tragique absurde, le baroque de ces êtres mal assortis dont les trajectoires viennent à se heurter.
Leur psyché monolithique s’accorde à l’immuable du manteau de neige. Chacun surprend par le degré de sa solitude. A l’économie de paroles répons, en écho, le silence des paysages.
Un roman à découvrir.


Roman traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïra Muchnik
Editeur: Asphalte, 2020
203 pages
21 euros

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Tenir jusqu’à l’aube de Carole Fives


Une mère en détresse

Nous sommes dans le 6ème arrondissement de Lyon. Une jeune mère élève, seule, son fils de 2 ans. Le père est parti depuis longtemps et ne verse ni pension alimentaire ni de loyer. Graphiste à son compte, elle peine à trouver des contrats pour les maintenir la tête hors de l’eau. En effet, versatile et turbulent, son fils ne lui laisse aucun répit. Elle entretient une relation fusionnelle avec lui jusqu’à s’oublier elle-même.

Entre les difficultés financières, les huissiers et son travail, elle essaie de s’évader vers un autre monde afin de s’accorder un temps de trêve. Pour cela, elle s’échappe de l’appartement, le soir, lorsque son fils s’endort enfin. Alors, elle erre dans la ville, hume l’air et se nourrit de la foule nocturne. Mais c’est sans compter sur le drame qui survient et qui la ramène avec brutalité vers la réalité…
Pour sa rentrée littéraire, les éditions Gallimard avec sa collection Folio nous offrent là un roman intéressant. Tenir jusqu’à l’aube relate la solitude de ces mères « célibataires » (terme bien péjoratif) qui doivent assumer seules le combat quotidien pour les factures, la gestion des jeunes enfants et la solitude.

Caroles Fives brise les tabous. Elle montre ce que la société censure : la révolte, la capitulation de ces mères. Dans son roman, beaucoup de ces femmes osent s’exprimer sur les réseaux sociaux pour échanger sur leur détresse, leur regret d’être mères.

L’auteure n’hésite pas à souligner les réactions violentes, les insultes que ces femmes subissent. Carole Fives met en évidence aussi l’absence des pères qui ne sont jamais exposés à la critique de la société. C’est encore et toujours la mère qui doit être impeccable, parfaite. La « mauvaise mère » est ostracisée par une cohorte de femmes qui s’érigent en gardiennes de la bonne morale…

En conclusion, c’est un bon roman sur la question de la maternité dans notre société moderne mais bien archaïque encore sur beaucoup de sujets.


Editeurs Gallimard, Coll. « Folio », 2020
192 pages
6,50 €

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Le roman du mariage de Jeffrey Eugenides


L’amour ne dure qu’un temps

Jeffrey Eugenides est un auteur qui occupe une place à part dans le paysage littéraire américain. En effet, loin de la world fiction, il traite de sujets sociétaux spécifiques que d’aucuns diront éculés comme les thématiques de l’amour et du mariage. Avec Jeffrey Eugenides, ne devrait-on pas plutôt évoquer l’ethnologie de l’amour ? Il s’intéresse à sa définition et à un état de faits dont résume l’expression « tomber amoureux ». Et puis, puisqu’on en parle, qu’est-ce qu’un couple ? A toutes ces interrogations, Jeffrey Eugenides décortique, analyse un état, un sentiment et la place de l’amour entre deux êtres dans la vie privée et publique.

Le roman du mariage s’inscrit dès les premières pages dans une tradition littéraire dont les auteures tutélaires sont Edith Wharton, Georg Eliot et bien sûr, Jane Austen dont l’ombre plane sur tout le roman. Par ailleurs, Madeleine, son personnage principal n’effectue-t-elle pas un mémoire de fin d’étude sur cette auteure ? Madeleine s’intéresse au roman matrimonial et sa relation compliquée avec la Révolution industrielle anglaise. Mais plus encore qu’une étude théorique, l’expérience personnelle de Madeleine ne met-elle pas en exergue le lien fragile entre l’amour et le mariage ?

En effet, dans ce roman, l’auteur part d’un constat : Madeleine est courtisée par deux jeunes hommes, Leonard et Mitchell. Le premier, atteint de bipolarité, est un garçon brillant intellectuellement mais malade. Il est en proie à de graves crises de trouble d’humeur qui épuisent Madeleine. Amoureuse de lui, elle pardonne tout et le soutient dans sa maladie jusqu’à mettre sa vie entre parenthèses. Mitchell est l’exact opposé. Il est attentif, vif d’esprit et profondément attaché à la jeune femme. Pour l’entourage de Madeleine, c’est le prétendant idéal car auprès de lui, Madeleine trouverait stabilité et bonheur…

Cependant, ces valeurs-là sont-elles compatibles avec l’amour ? Mais l’amour pourrait-il résister à l’usure du temps et à la maladie de Leonard ? Qu’en est-il de la pression sociale face à la déliquescence du couple et à la fragilité grandissante de Leonard ?

Le roman du mariage est une œuvre d’une densité d’écriture rare. Complexe, il n’est pourtant pas difficile d’accès pour peu que le lecteur accepte d’aller jusqu’au bout de son aventure littéraire avec l’auteur.

Placé sous le génie titulaire de Jane Austen, Jeffrey Eugenides reprend l’analyse du rapport homme/femme, là où l’anglaise l’a laissé, soit à la lisière de la Révolution industrielle. Il confronte le thème du mariage à l’époque post industrielle où la femme n’est plus dépendante de l’homme pour s’assurer d’une position sociale. Il souligne les épreuves et les incertitudes d’une vie qui choisit l’amour comme fil conducteur de toute action. C’est un roman qui questionne sur notre rapport à l’autre et à l’intimité du couple.

Moderne. Résolument moderne.


Roman traduit de l’américain par Olivier Deparis
Editions de l’Olivier, Collection « Points », 2014
573 pages
8,30 euros

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La rafale des tambours de Carol Ann Lee


Les malheurs du temps

La rafale des tambours débute par une magnifique description du transport en train de la dépouille du soldat inconnu à travers toute l’Angleterre. Nous sommes le 11/11/1920. Le corps du soldat inconnu sera mis en terre à l’abbaye de Westminster à Londres.

« Le long train traverse dans un bruit de tonnerre le Sud-est de l’Angleterre ; ses phares titanesques flamboient dans la nuit humide. »

Le passage du train serre les cœurs des mères, épouses et sœurs. Les paysans suspendent leurs travaux et le suivent du regard. A chaque quai de gare où le train s’arrête, une foule est là à l’attendre quand bien même il fait nuit noire. Mais qui est donc ce soldat inconnu ? Est-il aussi inconnu que l’Histoire nous le laisse entendre ? La rafale des tambours retrace aussi le parcours de vie de trois personnages Alex Dyer, journaliste de guerre durant le premier conflit mondial, ami et frère d’arme de Ted Eden. Ce dernier épousera Clare, une infirmière sur le front. Le roman met en exergue la relation passionnelle et destructrice entre Alex et Clare. Et comme toute passion, la fin est tragique pour les innocents comme c’est le cas de Ted…

Loin d’être un vaudeville, l’auteur sait dépeindre avec virtuosité les âmes en détresse en temps de guerre. Les amitiés deviennent éternelles. Les trahisons portent la souffrance à son paroxysme. Et que dire de la culpabilité ?

Mais par dessus tout, La rafale des tambours est un vibrant hommage à ces infirmières durant la première guerre mondiale. Carol Ann Lee a effectué des recherches approfondies sur cette période. Le rôle des infirmières comme soignantes, confidentes et soutien est ici mis en évidence à travers d’une écriture fine, élégante et sans pathos.

Pour un premier roman, nous avons là toutes les conditions réunies annonçant l’étoffe d’une grande écrivaine.


Roman traduit de l’anglais par Jean Esch
Editeurs : Quai Voltaire, 2009
395 pages
22,50 €

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Voyou de Itamar Orlev


Le père impossible

Q’est-ce qui peut bien empêcher Tadek de retrouver le chemin vers son épouse et son jeune fils? Qu’est-ce donc qui peut bien faire barrage à l’expression de sa volonté, à sa réussite, à ses mots d’écrivain? Comment être un père?
Autant de  questions qui viennent tarauder le personnage/narrateur tandis qu’il se voit abandonné par femme et enfant. Que s’est-il passé? Quelle est cette force qui l’agit, le change en un écrivain velléitaire, si peu sûr de ses mots?
Itamar Orlev, dans ce premier roman à la fois prometteur et abouti, narre les impossibles retrouvailles entre un père et son fils.
Israel, fin des années 80.
Un mur sépare encore Berlin Ouest de sa partie Est, tandis que la Pologne natale de Tadek dort encore derrière son rideau de fer, vit sous la férule de son encombrant voisin, l’URSS: » Putains de russes.. »
C’est vers cette Pologne, celle qui émerge par bribes des souvenirs d’une enfance saccagée par la violence et l’ivrognerie d’une figure de père terrible, que Tadek entend revenir. Vers un père qu’il n’a pas revu depuis 20 ans et dont il n’a aucunes nouvelles.
Car c’est là, peut-être, dans l’histoire méconnue de ce père devenu vieillard indigent, réduit à l’hospitalité d’Etat d’un hospice pour héros de guerre, que se trouve un début de réponse… L’origine du chaos. Le noeud gordien.
La mère du narrateur, personnage haut en couleur, au verbe haut, assène sans fioritures les réalités d’un parcours fracassé à ce fils qui l’interroge. Juive polonaise, elle a fui la violence conjugale, la faim, les infidélités, les trahisons multiples en gagnant Israel. Un continent, c’est la seule distance de sécurité fiable grâce à laquelle le personnage éprouve enfin l’absence de menace.
Et voilà qu’à quelques 20 ans de distance, le narrateur retrouve une Pologne restée à l’état de souvenir. Pour y retrouver un père qui n’est plus celui d’autrefois, cet homme au charisme brutal, sûr de sa force, mu par ses seules impulsions, contraint par son seul désir, ivre la plupart du temps, violent, joueur, enclin à la démesure.
Tel Enée, Tadek effectuera le voyage de Varsovie vers le village natal avec son père hissé sur son dos. Avec lui, il parcourt cet improbable trajet vers le coeur d’une Pologne communiste et rurale, délaissée, hantée par la violence, un territoire où les coups comme la vodka paraissent couler à flots.
Là, il découvre un visage de ce père Ogre, de ce dévorateur qui a résisté au camp de Majdarek, à la torture, qui fut partisan et tortionnaire, autant un bourreau qu’une victime, un tueur, un homme qui ne semble animer ni par le regret ni par les scrupules.
Moloch insatiable, affamé, assoiffé, Stefan n’apaise le démon qui l’habite que par l’expression de la violence.
Les flash back des douleurs enfantines, des abandons ressurgissent chez le narrateur. Et voilà que ce vieillard à l’apparence fragile laisse les mots venir, se raconte, dit à ce fils lointain l’amour qu’il éprouve, sa fierté, son échec. Mais, peut-être est-il trop tard? Et cette pitié pour ce vieillard honni, craint par tous, est-ce de l’amour?
Roman des impossibles retrouvailles, de la quête de reconnaissance, Voyou dit assez l’échec de la filiation, l’impuissance d’un même sang à faire lien.
C’est un retour au Père, à la terre natale qui raconte une tentative échouée, avortée. Car les fils ne sauraient vivre éternellement dans l’ombre des pères, ni dans l’attente d’être enfin vus par eux.
Voyou est un roman poignant, âpre, lucide.
Un superbe voyage en terre d’enfance, une préparation à l’adieu au père.


Roman traduit de l’Hébreux par Laurence Sendrowicz
Editions du Seuil, Collection « Points », 2020
516 pages
8,40 euros

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Le malheur indifférent de Peter Handke


Ecriture, la Mort et la Mère

« Voilà près de sept semaines que ma mère est morte, je voudrais me mettre au travail avant que le besoin d’écrire sur elle, qui était si fort au moment de l’enterrement, ne se transforme à nouveau en ce silence hébété qui fut ma réaction à la nouvelle du suicide. »

La mère de l’auteur s’est suicidée le 21 novembre 1971 à 51 ans en absorbant une dose massive de somnifères. Le malheur indifférent est un roman particulier car il tente de faire « revivre » cette femme, cette mère au travers le souvenir de l’auteur. En la désignant par le pronom « Elle », le lecteur fait sa connaissance alors qu’elle était encore une jeune fille originale, vive et rebelle. Elevée dans une maison où la seule loi est celle émanant des hommes, elle a appris très tôt à s’émanciper de toute tutelle masculine. Elle fait ses armes dans les villes puis revient au bercail avec un enfant dans les bras. Le lecteur suit sa trajectoire chaotique oscillant entre sursauts d’indignation, misère, révolte et résignation…

A aucun moment, Peter Handke ne se laisse aller aux larmes. Aucun blâme, aucun pathos. Il l’a peinte de l’extérieur. Il donne à voir un portrait à l’aune de ce qu’il sait et de ce qu’il croit comprendre de cette femme qui fut sa mère :

«  Et j’écris l’histoire de ma mère, d’abord parce que je crois en savoir plus sur elle et sur les circonstances de sa mort que le premier interviewer étranger venu qui pourrait vraisemblablement résoudre sans peine cet intéressant cas de suicide en interprétant les rêves selon les données religieuses, psychologiques ou sociologiques, ensuite pour moi-même car je revis quand quelque chose m’occupe, enfin parce que, tout comme cet interviewer, je voudrais, rendre exemplaire cette MORT VOULUE, mais de façon différente. »

Dans un style dépouillé et minimaliste, presque cérébral, l’auteur va droit à l’essentiel. Sa volonté est de saisir l’essence de cette femme et le mystère que fut sa vie. Il travaille son portrait avec de la matière brute, sans fioriture. Aussi, l’œuvre qu’il exécute met en lumière les zones d’ombre, les clairs-obscurs à partir desquels émerge un visage dans toute sa complexité.

Le malheur indifférent constitue ma première rencontre avec cet auteur décrié par la presse pour ses prises de positions politiques et éthiques. Si l’homme a tenu des propos abjects, l’écrivain est, quant à lui, exceptionnel même si on peut être dérouté par son style et sa façon de travailler son récit. Peter Handke soupèse les mots et les décortique pour les dépouiller de leurs artifices et les rendre infaillibles, puissants car il veut exposer l’âme humaine dans sa vérité nue.


Roman traduit de l’allemand par Anne Gandu
Editeurs : Gallimard, Collection « Folio », 2019
122 pages
8 €

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