Une métamorphose iranienne de Mana Neyestani

Un régime absurde

Une métamorphose iranienne est le prototype d’un récit qui met en exergue la machine politique absurde et labyrinthique des dictatures quelque soit le nom qu’on lui donne. Reprenant l’idée kafkaïenne de la Métamorphose, Mana Neyestani l’a fait sienne. En effet, il s’agit de ses propres démêlés avec la police politique de son pays : l’Iran. L’absurdité réside dans l’exploitation du régime d’une utilisation linguistique malencontreuse de l’auteur. En effet, en utilisant par mégarde un mot azéri, « Namana » pour désigner un cafard dans un récit pour enfant, il déclenche sans le savoir une émeute ethnique.

 » Quoi, « Namana »! Tu veux rire? On dit çà tout le temps quand on ne trouve pas ses mots. »
Seulement voilà, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Mana Neyestani va alors être doublement victime. Les azéris se servent de cette occasion pour se soulever car cette ethnie, d’origine turque du Nord de l’Iran est depuis longtemps opprimée par le pouvoir central. A partir de ce prétexte aussi (l’auteur est accusé d’être à l’origine de la révolte), le pouvoir met en place progressivement un mécanisme de destruction de l’individualité. Par une torture mentale magistralement orchestrée, le tortionnaire espère extirper de l’auteur quelques noms, quelques informations faisant de lui par la même occasion un délateur, un vulgaire dénonciateur. Mais c’est peine perdue: Mana Neyestani ne parle pas. Et c’est pour cela qu’il est obligé de partir. Mana Neyestani est donc pris entre deux feux. Il devient le bouc émissaire. Aux yeux de l’Histoire, il n’est qu’un dommage collatéral. Comme le lui dira l’étudiant azéri, Shoghie
« Nous n’avons aucun grief personnel contre vous ou n’importe quel autre journaliste, mais sur le chemin qui conduit à l’idéal, il y a de fortes chances pour que quelques uns finissent écrasés par un train de vicissitudes ».
Force est de croire que Mana Neyestani n’a pas su anticiper cette cynique réalité. Sa bonne foi et sa naïveté ont été broyées par la nécessité politique. Ce récit a un triple mérite. D’abord, il rend compte au lecteur de la situation en Iran. Il met aussi en lumière les coulisses de la prison iranienne là où aucun caméra étranger ne peut y pénétrer. Il dévoile une vérité « sale » que le régime veut cacher : drogue, homosexualité, extorsion et corruption. Enfin, Mana Neyesnati montre son parcours du combattant pour obtenir le statut de réfugié politique. Cependant, l’auteur de Une métamorphose iranienne reste dans la sobriété quant à la tonalité de son récit. Néanmoins, on devine le stress, l’angoisse d’être de nouveau repris et en même temps l’étonnante réaction de la Chine qui les a sauvés, lui et sa compagne alors qu’ils n’y croyaient plus. J’ai énormément apprécié ce livre car l’expérience racontée n’est pas seulement celle d’un cas particulier. Il s’agit d’un témoignage qui a une dimension universaliste. Je veux dire par là qu’il existe dans le monde des personnes qui ont vécu la même expérience que lui ou qui sont en train de la vivre. Ils trouveront dans ces pages des similitudes avec leurs propres conditions passées ou présentes. Et c’est là que réside la force de Monsieur Mana Neyestani. Il ne reste plus qu’à lui souhaiter sérénité, paix et inspiration en France.


Traduit par Fanny Soubiran
Arté Editions, Coll « Cà et là », 2012
204 pages
20 €

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Au lieu-dit Noir-Etang de Thomas H Cook


La lettre écarlate

Comme il est de tradition dans les récits de Thomas H Cook, lorsque débute le roman, le personnage principal est devenu vieux. « L’incident » qui constitue le point névralgique de l’histoire contée et vers lequel convergent tous les destins a déjà eu lieu.

Dans Au lieu-dit Noir-Etang, Henry, le personnage principal est devenu un notaire respectable. Il habite toujours la petite ville de son enfance, Chatam. Mais le passage du temps et les évolutions de la société ont poussé la bourgade à changer de visage. Ainsi, les promoteurs veulent raser les vieux cottages du Lieu-dit Noir-Etang et ils ont chargé Henry d’effectuer des formalités juridiques. Cet événement va déclencher chez Henry une vague de tristesse. Les souvenirs émergent à la surface du jour. Il se souvient de tout et particulièrement du drame qui a secoué le quotidien des habitants de Chatam il y a de cela plusieurs décennies…

C’était l’été 1926. Le narrateur était encore un jeune garçon. Il attend avec son père, le directeur de l’école pour garçons de Chatam, l’arrivée de Melle Channing. Elle va être la nouvelle enseignante d’art plastique de la Chatam Scholl.

« En cet après-midi d’août 1926, alors que j’étais assis sur les marches de l’église, lisant un ouvrage d’histoire militaire, ma passion du moment, le car s’arrêta à quelques mètres de moi. »

Le narrateur ne se doute pas qu’un an plus tard se déroulera une tragédie qui va broyer le destin de la plupart des habitants de Chatam. En effet, durant l’année scolaire qui suit la prise de poste de Elisabeth Channing, Henry devient le confident privilégié de Melle Channing et de M.Reed, son autre professeur de latin et de lettres. Ce dernier, traumatisé par la Première guerre mondiale est resté silencieux. Il est difficile de l’extraire de sa mélancolie et de sa tristesse. Marié et père d’une petite fille, il semble fuir sa vie familiale pour se réfugier dans la poésie. Cependant, sa rencontre avec Elisabeth Channing va bouleverser le cours de son existence. La passion qui les unit l’un à l’autre est un feu sinistre qui les consume et balaie d’un revers de main les êtres fragiles qui gravitent autour d’eux. Henry est témoin de ce ravage mais il représente, lui aussi, un dommage collatéral de ce drame…

Dans ce roman, Thomas H Cook décrit un univers étriqué et sclérosé où chacun doit rester à sa place définie par la société. Imprégné d’un fort puritanisme, mademoiselle Elisabeth Channing est désignée par Chatam comme la coupable idéale, une sorte de Jésabel des temps modernes. Elle est accusée d’avoir inspirée et vécu une passion coupable avec un homme marié. Elle est la face sombre de madame Reed, épouse bafouée et dont la folie entraine la mort et le carnage. L’auteur donne ici une vision peu glorieuse des femmes de la communauté qui s’arrogent le titre de gardienne de la tradition et qui livrent Melle Channing à la vindicte populaire. Or la réalité est tout autre comme le narrateur le découvrira plus tard de la bouche de son père…

Le lecteur peut voir dans le calvaire de mademoiselle Channing une variante de celui d’Hester Prynne. Comme l’héroïne de La lettre Ecarlate, Elisabeth Channing va porter jusqu’au bout sa « faute ».

En conclusion, la mélancolie et la poésie dominent ce roman. Encore une fois, Thomas H Cook nous surprend par son écriture sobre et à la fois élégante.

Un roman à (re)découvrir absolument.


Roman traduit de l’américain par Philippe Loubat-Delranc
Editions du Seuil, 2013
378 pages
7,60 €

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La lionne blanche, L’homme qui souriait de Henning Mankell


Wallander: un enquêteur lunaire

Dans ce volume, il y a deux enquêtes de l’inspecteur Kurt Wallander. Il s’agit de deux romans qui se suivent, La lionne blanche et L’homme qui souriait. Cependant, le lecteur peut ne pas suivre l’ordre chronologique des parutions. Chaque enquête peut se lire indépendamment de la précédente.

Dans La lionne blanche, Kurt Wallander traque un tueur qui vient des pays de l’Est. Réfugié en Suède et à la solde d’un groupuscule raciste d’Afrique du Sud, il a pour mission de former une jeune recrue. L’objectif est de renforcer la performance de ce tueur afin qu’il puisse retourner en Afrique du Sud pour assassiner Nelson Mandela et saboter le projet de mettre fin à l’Apartheid. Mais ces conspirateurs ont été surpris dans leur tanière par une jeune femme qui n’aurait pas dû être là… La disparition de cette jeune femme entraine Kurt Wallander vers une nouvelle enquête. Sa traque du criminel va mettre en danger sa vie et celle de sa fille…

Dans L’homme qui souriait, le récit se concentre sur la figure d’un homme d’affaire, d’un self made man richissime et donateur célèbre pour les grandes causes humanitaires. Cependant, l’auteur sème des indices, laisse planer le doute sur les vraies motivations de ce supposé bienfaiteur. En effet, derrière la mise parfaite et un sourire impeccable, l’homme reste un mystère. Après la disparition de son avocat d’affaires puis de son fils, Kurt Wallander est poussé à reprendre du service. Traumatisé par sa précédente enquête, Kurt Wallander se surpasse et mène d’une main de maître son investigation. Il découvre vite la face cachée de ce business man…

Comme pour les précédentes intrigues (Meurtriers sans visages, Les hommes de Riga), l’auteur se focalise sur le seul personnage, son enquêteur Kurt Wallander. Cela lui permet d’affiner, enquête après enquête, la personnalité de Kurt Wallander. Le lecteur progressivement se rend compte qu’il s’agit d’un personnage solitaire, en proie à ses démons. Kurt Wallander avance dans un monde où il semble ne plus le comprendre. La mondialisation, l’utilisation du numérique et de la haute technologie sont des méthodes qui ne lui inspirent pas confiance. Par certains aspects, il paraît appartenir à un passé révolu. Cependant, son acuité, sa modestie et sa mélancolie sont des éléments constitutifs majeurs de sa personnalité. Ainsi on pourrait se demander jusqu’à quel point la trame policière ne sert-elle pas de prétexte pour mettre en valeur un personnage mystérieux, insolite, perdu, jeté dans un monde dont il ne parvient pas –ou plus –à déchiffrer le sens. C’est pourquoi, l’introspection a une part belle dans l’intrigue. Ainsi, connaître les romans précédents permet de mieux comprendre l’évolution psychique et les louvoiements de Kurt Wallander.

Le dernier aspect du roman tient au caractère engagé de l’auteur. En effet, pour qui connaît un peu la biographie de Henning Mankell, l’engagement a toujours été le fil conducteur de son œuvre, un prolongement de sa vie. Dans La lionne blanche, il s’attaque à l’Apartheid. N’oublions pas que le roman est publié en 1992, en pleine effervescence politique Sud Africaine. Le roman trace ici les derniers soubresauts du régime oppressif de l’Apartheid et met en avant deux figures importantes : Frederik de Klerk et Nelson Mandela.

Dans L’homme qui souriait, il souligne l’horreur absolue du trafic d’organes. Il dénonce la charité business et le nouvel ordre mondial qui assujettissent les pauvres au profil des spéculations boursières. Les capitaines de l’industrie, les hommes d’influents de tout bord se repaissent sur le dos des miséreux.

En conclusion, La lionne blanche et L’homme qui souriait sont des récits mille-feuilles riches en rebondissements. Ils sont d’une qualité littéraire exceptionnelle grâce à une prose aux vocabulaires foisonnant de détails et à sa poésie. Le lecteur ne se retrouve pas seulement face à une intrigue policière. Il est poussé à réfléchir sur les transformations de son monde. Il est amené à exercer son esprit…


Romans traduits du suédois par Anna Gibson
Editions Points, 2015, 925 pages
13,50 €

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Le meurtre du Commandeur de Haruki Murakami


La métamorphose des mondes flottants

A la fin du livre 1, le lecteur quitte un narrateur dont la vie semble être bouleversée par la manifestation du Commandeur et par la mutation du réel autour de lui.

Dans le livre 2, le narrateur s’apprête à approfondir le portrait de Marié, une jeune fille que Menshiki pense être son enfant. Cependant, plus il se lie d’amitié avec l’adolescente, plus le souvenir de sa sœur défunte refait surface. Des événements étranges s’accentuent jusqu’à la disparition de Marié. Le narrateur effectue alors une quête initiatique, il traverse le miroir, s’enfonce dans l’autre monde et revit une seconde naissance. Il accepte de franchir cette frontière pour récupérer Marié.

Cependant, ce voyage insolite a un prix : le Commandeur est tué. Le narrateur est confronté à des forces qu’ il semble ne pas pouvoir maîtriser…

Le livre 2 accentue le thème de la quête déjà entamé dans le précédent volume. Toutes les conditions sont réunies pour une montée en crescendo. L’étrange éclate avec le meurtre du Commandeur. La réalité, le réel et le connu subissent une anamorphose. S’ouvre alors une porte vers l’autre monde. Le narrateur ne peut plus rester sur le seuil. Il doit franchir une étape dans sa quête du sens. La réponse ne pourra lui être donnée qu’au prix d’un réel sacrifice ou d’une souffrance consentie.

Ce tome 2 : Le meurtre du Commandeur. La métaphore se déplace, révèle et confirme encore une fois la puissance de l’art narratif du grand Haruki Murakami. L’auteur explore les grands questionnements que se pose l’humanité : l’au-delà, les mondes parallèles, la vie, la mort, l’art…

L’irrationnel, méprisé par les scientifiques, les cartésiens et les matérialistes (au sens philosophique du terme) constitue ici une part belle de la fiction murakamienne. Le lecteur ne s’en sort pas indemne. Il questionne, cherche dans son quotidien ce qui pourrait consolider ces points d’interrogation.

Le maître japonais a encore réussi son pari. Il a su élaborer un syncrétisme entre la culture japonaise et les apports philosophiques et artistiques occidentaux pour façonner une œuvre à portée universelle


Roman traduit du japonais par Hélène Morita
Editeurs : Belfond, 2018
413 pages
23,90 €

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Ici n’est plus ici de Tommy Orange


Chronique d’Abigail

Sous ce titre énigmatique, Ici n’est plus ici, se dévoile une réflexion poétique sur un lieu dans et hors l’Histoire. Il désigne un espace à la fois réel et imaginaire, qui eût une réalité tangible et matérielle dans l’histoire et au-delà d’elle.
Cet Ici c’est la Terre première, celle des nations indiennes, un territoire étendu d’avant le choc de la rencontre, celle avec l’Homme Blanc. L’Ici est cette configuration géographique des Autochtones, celle qui continue de les habiter, de les posséder tant au coeur de la réserve qu’au milieu de la jungle urbaine. Il désigne un Invisible porté en soi, partagé par les premiers habitants, une source vive, commune, pareille à une filiation symbolique.
Le prologue énonce des faits connus, communs à la mémoire des nations indiennes. Cette ouverture est, peut-être, le seul point faible de ce premier roman tant la façon dont elle est amenée pouvait faire craindre une évocation victimaire, un égrenage de toutes les discriminations. Or il n’en n’est rien. Ici n’est plus ici se lit en un mouvement circulaire, telle la répétition d’une geste première, celle du temps des Massacres. Tommy Orange rappelle Sand Creek, qui constitue la narration originelle, un moment clef et paroxystique de la volonté d’annihiler. Cette histoire est celle qui est répétée aux générations suivantes et aux autres après elles.  Ce patrimoine maintenu dans l’oralité traditionnelle protège ce qui ne saurait être oublié. Ce récit devient chanson de geste, résurgence de ce qui ne peut s’effacer, contre le risque d’une indifférence ou d’une perte de la mémoire de ce génocide. La violence initiale est désormais un héritage, elle construit la lecture et le rapport au monde.
Cet effroi de la rencontre avec l’Autre restera. Il s’écrit dans l’ADN d’un peuple, la hantise de disparaître.
A travers un récit polyphonique Tommy Orange pose aussi cette question: comment vivre lorsqu’on appartient au camp des vaincus, lorsque l’Histoire a tenté de nous effacer? Comment est-il supportable de s’incorporer cette langue et cette culture de l’autre alors même qu’il a cherché à nous déposséder des nôtres? Où se niche sa propre vérité intime?
Le silence qui s’abat sur Sand Creek après le massacre est le même qui bâillonna longtemps les autochtones. L’homme blanc parle à leur place, les représente en littérature, au cinéma selon son point de vue. Y compris lorsqu’il se fait fort de réhabiliter la figure de l’indien, rattrapé par la bonne conscience.
Ce silence est le même qui conduit à la folie, à la fêlure du Moi, à un intenable vide intérieur.
En un langage cru, précis l’écrivain narre l’alcoolisme et les addictions, la violence intra familiale et celle qui régit les relations entre hommes et femmes. Avec rage et sans jugement, il raconte l’abandon par les pères, grands absents, l’errance. C’est une quête de soi collective, la recherche de la pièce manquante.
L’auteur confronte plusieurs existences qui viennent se téléscoper. De Tony Loneman et sa grand mère en passant par Blue ou encore Jacquie Real Feather. Il entrecroise les narrations, les reprend, passant du « Je » au « tu » ou au « il », ou encore en prêtant voix à certains. Il n’élude pas la question et l’équilibre schizophrénique du métissage. Celui ci engendre une posture qui contraint à une double négociation, à un mouvement de transfuge, ou ouvre le champ à une forme de réinvention.
L’élaboration du texte se veut circulaire. Elle amène à une construction de plus en plus brève, de plus en plus ressérée  des différents chapitres, eux mêmes séparés en quatre parties distinctes.  Tous convergent vers un même lieu, le grand Coliseum d’Oakland. Et vers un même événement, un Pow Wow .
Cette fois, la violence viendra de l’intérieur. Ce jour se change en une sanglante célébration, une redite pareille à une tragédie impossible à dépasser… Et pourtant… Un lien va se tisser entre plusieurs personnages.
Ici n’est plus ici est un premier roman âpre, beau, une oeuvre personnelle composée d’un douloureux lyrisme.


Roman traduit de l’américain par Stéphane Roques
Editeurs: Albin Michel, 2019
335 pages
21,90 euros

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Le meurtre du commandeur de Haruki Murakami Livre 1 « Une idée apparaît »


L’idée de la frontière

«  (…) dans notre vie, il est fréquent de ne pas pouvoir discerner la frontière entre le réel et l’irréel. Et il me semble que cette frontière est toujours mouvante. Comme une frontière entre deux pays qui se déplaceraient à son gré selon l’humeur du jour. »

Le narrateur, un peintre vit une situation assez inconfortable. Il ne peut plus peindre comme il l’aurait souhaité. Il délaisse son travail par manque d’inspiration. A cela, s’ajoute une autre mauvaise nouvelle : sa femme, Yuzu, lui annonce qu’elle veut le quitter. Alors, notre personnage, sans demander d’explications, prend sa vieille voiture ainsi que ses affaires et part en errance sur les routes. Il coupe ainsi ses liens avec le monde et tout ce qui lui est connu. Il parcourt le Japon et finit par s’installer, dans la solitude, dans la maison d’un célèbre peintre, Tomohiko Amada. Dans l’isolement, il flâne, médite, écoute de la musique et explore la maison. C’est ainsi qu’il découvre une toile méconnue du peintre. Il l’installe dans son atelier et contemple l’étrange motif : le meurtre du commandeur sous le regard désespéré de sa fille. Et plus notre protagoniste le contemple plus l’étrangeté de l’œuvre l’obsède. De plus, depuis la découverte de la toile, des bruits étranges viennent ébranler la quiétude de la demeure. Le commandeur se matérialise et entre en communication avec lui. C’est dans ce contexte que le peintre va rencontrer un homme richissime, Wataru Manshiki, qui lui commande son portrait ainsi que celui de sa fille, Marié. Commence alors une relation pour le moins insolite entre les deux hommes… Qui est donc ce riche voisin ? Que veut-il ?

Dans l’étroite lignée de 1Q84, Haruki Murakami renoue avec ses thèmes de prédilection : la dilution de la personnalité, le voyage et l’abolition du temps et de l’espace constituant le réel. Son personnage est un réceptacle. En effet, par ses failles, il permet à l’étrange de pénétrer dans le réel. L’étrangeté fait surface dans un monde devenu mouvant. Le narrateur est-il devenu fou ? Et le Commandeur ? Qui est-il ? Comment l’œuvre a-t-il pu se matérialiser dans le réel ? Et si en fin de compte, l’auteur s’interrogeait sur la notion de création ? N’oublions pas le sous-titre : « Une idée apparaît ». Le lecteur est en droit de se demander s’il ne s’agit pas plutôt de l’idée du roman lui-même que Haruki Murakami soumet au lecteur. Il trace l’avancement de son intrigue à partir de l’émergence d’une idée…

Quoiqu’il en soit, le lecteur reconnaît bien là l’univers de Haruki Murakami. Encore une fois, son intrigue nous happe et nous envoûte. Il nous pousse à tester comme lui les limites de l’Art. Moins brutal que Le portrait de Dorian Gray, le fantastique chez Haruki Murakami puise dans le réalisme et dans l’animisme de la culture japonaise. Il fait osciller le lecteur entre le réel et l’étrange avec grâce. Son roman s’inscrit dans la litote. L’expérience de notre personnage, bien que douloureuse, n’est jamais décrite avec pathos et violence. La désagrégation de sa vie le propulse dans des mondes flottants dont les frontières sont perméables permettant ainsi au personnage d’effectuer des allers-retours entre le rêve, l’onirisme et le réel. Mais jusqu’à quel point est-il possible de mener cette valse sans se perdre? Peut-être trouverons-nous la porte de sortie, l’issue dans livre 2 de cet opus..


Roman traduit du Japonais par Hélène Morita en collaboration avec Tomoko Oono
Editeurs : Belfond, 2018
453 pages
23,90 €

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1793 de Niklas Natt Och Dag


Onde de choc révolutionnaire

Nous sommes en 1793. Au royaume de Suède, les bouleversements historiques inquiètent le pouvoir royal. En effet, la Révolution Française et la Terreur sont parvenues au souverain suédois. Le roi Gustav III vient de rendre l’âme et le peuple semble être nerveux. La monarchie se sent fragilisée. Elle renforce sa cohorte d’espions et elle est sans pitié pour les « traîtres ».

C’est dans ce contexte qu’un cadavre atrocement mutilé est retrouvé dans les eaux sales du lac Fatburen. L’enquête est confiée à Cecil Winge, un humaniste éclairé mais rongé par la tuberculose et à Jean Mickael Cardell, un vétéran de la guerre russo-suédoise infirme. Les deux hommes vont allier leurs expériences pour traquer l’assassin. L’enquête va les conduire aux confins de la folie humaine et de la mort.

1973 est un premier roman remarquable. Le style est concis. La description est riche car l’auteur, sans aller dans l’excès, a voulu ressusciter l’âme d’une époque. Stockholm au XVIIIème siècle est encore un endroit insalubre. Les ruelles sont le repaire de truands et de gargotes malfamées. Il donne une peinture baroque de l’homme.

Les personnages sont dotés d’une dimension psychologique attestée. Si Jean Mickael Cardell rappelle par son histoire de vie, les héros picaresques, Cecil Winge est, de loin, le personnage le plus abouti du roman. En effet, il représente la rationalité, la raison, face à un monde qui chancelle. Homme considéré comme froid et dénué d’affect, il n’en est pas moins sensible, fin et loyal dans ses amitiés. Malheureusement, le temps lui manque pour son enquête car il est en train de mourir de la tuberculose. C’est pourquoi, la présence de Jean Mickael Cardell est une bénédiction pour notre personnage. Droit, honnête et intègre, Cecil Winge représente parfaitement l’humaniste éclairé des Lumières.

Enfin le dernier mérite de ce roman réside dans le choix de son auteur de ne pas en faire simplement un roman policier. Comme Niklas Natt Och Dag le dira dans sa postface, 1793 a aussi une dimension historique. Il entremêle réalité historique et fiction. Il permet ainsi aux lecteurs de connaître quelques pans de l’Histoire suédoise si méconnue pour des peuples latins.

En conclusion, il s’agit là d’une magnifique prose menée d’une main de maître. C’est un premier roman prometteur. On a hâte de lire d’autres fictions de cet auteur…


Roman traduite du Suédois par Rémi Cassaigne
Editeurs : Sonatine, 2019
442 pages
22 €

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