Les secrets de ma mère de Jessie Burton

Dès le départ, la force du roman de Jessie Burton tient à sa construction en miroir, à cet aller-retour narratif entre deux époques, les années 80 et aujourd’hui. Cet emboîtement instaure l’impression d’une double narration, du récit de deux destinées pourtant étroitement imbriquées, l’histoire de deux personnages Elise et Rose. La mère et la fille. Deux inconnues cependant.
La première a fui, s’est enfuie, ne laissant derrière elle que les mots ou l’absence de mots qui disent ou taisent cette absence. Elle est l’absente, un vide sur lequel n’ont été posés ni récit ni chronologie.
Rose grandit sans mère.
Elise grandit à l’ombre d’une mère morte.
Toutes les deux se construisent aux abords de ce néant.
Ce mouvement pendulaire reflète le thème du voyage tant dans l’espace que dans le temps. La mise en mouvement, le déplacement d’un point vers un autre devient une symbolisation de l’agitation intérieure, celle qui amorce une marche vers soi, vers son propre centre.
Cet incessant mouvement est révélateur d’un vide. D’une absence, celle de la parole de la mère ou de la parole sur la mère; Jessie Burton excelle dans cette acuité psychologique, cette faculté à placer dans la tête et le bouche de ses personnages une vérité des émotions, des ressentis en les parant d’une impression de proximité, d’épaisseur vivante.
Ainsi, l’écrivaine rappelle que l’absence d’un des parents crée une focalisation telle qu’elle fait oublier l’autre, celui qui fut là, devenu presque invisible à force de familiarité, effacé par l’obsession de la quête sur celle qui n’est plus là. Cette expérience, Rose/ Laura l’incarne et une lente lucidité lui fera regarder ce père qui reste, dépassé, imparfait, émouvant.
Ce roman est aussi une réflexion sur la fiction, sur la création. Ainsi, Constance Holden, écrivaine, artiste, enfante-t-elle un monde en accouchant de ses livres. Ils sont une empreinte. De même Rose ne devient vraiment Rose que parce qu’elle s’invente ce double, Laura, qui lui permet d’éprouver le pouvoir de l’invention. Cette invention qui, à la fois, lui permet d’approcher Connie, et de se découvrir elle-même.
Jessie Burton raconte l’importance du choix , celui qui marque la liberté de s’appartenir pour chaque être, femme ou homme. Se construire, c’est opérer ce choix permanent, ce recours aux alternatives.
La question centrale semble aussi être une réflexion sur le maternité.
Elle s’incarne en ses différents visages. La maternité angoissée, certes, mais épanouie et désirée à travers le personnage de Kelly, la trentenaire accro au numérique qui n’a de cesse de mettre en scène sa propre existence. Cette perfection illusoire que cache-t-elle? Quelle ambivalence? Quelle vérification inquiète de sa normalité?
Lise vient convoquer le tabou de la dépression post partum, laisse planer le doute sur une psychose, sur l’interdit de dire et de penser ce désir d’anéantissement du nouveau né.
Connie refuse la maternité.
Rose la diffère.
Mais, au fond, qu’est-ce qu’une mère? Le destin féminin peut-il s’accomplir hors reproduction?
Et une mère absente ne peut-elle exister quand même dans la chaîne de la filiation par le pouvoir des mots?
Enfin, n’y-a-t-il pas des mères de substitution, des mères symboliques, des passeuses qui par la force du Verbe, aident à accoucher de soi, à naître à sa propre vie?
Jessie Burton ose des interrogations fondamentales, loin de la bien pensance et des voies tracées. Elle peint le nuancier des émotions, la complexité. C’est une belle réflexion sur le devenir, lucide. C’est un texte beau et triste, sans mièvrerie, qui sait aussi porter une dynamique d’espoir, de liberté.
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Roman traduit de l’anglais par Laura Derajinski
Editeurs: Gallimard, Coll. »Du monde entier », 2020
504 pages
23 euros

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Okuribi de Hiroki Takahashi

Au coeur de la fête

Quand le jeune Ayumu est arrivé dans cette région du Nord de Tôkyô, à Hirakawa, il se lie très vite d’amitié avec Akira. Ce dernier se trouve être dans la même classe que lui. Il va servir de guide à Ayumu. Il a pour mission de faciliter l’intégration du nouveau venu dans la vie d’un collège de province :

« Le professeur débarqua avec une feuille d’appel sous le bras : Eh bien, tu t’es déjà fait un ami ? demanda-t-il, tout sourire. Le garçon lui expliqua comment ils s’étaient connus. Tiens, c’est vrai, Akira et Ayumu, vous habitez le même coin. Dans ce cas, Akira, fais lui visiter l’école, suggéra le professeur avant de quitter la salle.

Et ainsi commence l’histoire d’amitié entre les deux garçons. Très vite, Ayumu intègre la bande dont le chef n’est autre qu’Akira. Et puis, comme toute bande qui se respecte, il y a un souffre-douleur, le doux Minoru. Ce dernier subit brimades, humiliations et petites tortures. Ayumu assiste à toutes ces scènes sans jamais intervenir. Et puis, arrive la fin de l’année scolaire et la fête du Gozan no Okuribi, une tradition dans le Japon. Il s’agit de fêter le départ des Ancêtres et leur retour dans l’au-delà après un bref passage chez les Vivants. Mais ce qui semble être une tradition tourne au cauchemar et Ayumu fait l’amère expérience de la violence et de la mort…

Dans un style sombre et sans aucun sensationnalisme, Hiroki Takahashi dépeint un univers de la cruauté propre à une certaine jeunesse perdue et esseulée du Japon moderne. Le vocabulaire est précis et dénué d’affect. Cependant, ce n’est pas pour autant un style de roman reportage. Utilisant la litote et l’euphémisme, l’auteur ne cherche pas à atténuer la violence de cette horde d’adolescents. Bien au contraire, l’euphémisme ne fait que rendre cette violence encore plus intolérable.

Par ailleurs, le lecteur ne manquera pas de remarquer le sous-titre du roman « Renvoyer les morts ». L’auteur détourne donc le symbolisme de cette fête –la commémoration des êtres chers disparus –en un exorcisme. Les Vivants, jugés comme nuisibles et démoniaques sont expédiés dans l’Autre Monde pour leurs méfaits. La colère, la vengeance et la souffrance cumulées par les victimes rejoignent le feu expiatoire et accompagnent ces bourreaux sacrifiés. Le feu expurge le mal et libère l’âme en souffrance.

Il est sans conteste que Hiroki Takahashi dénonce ici la violence larvée dans la société japonaise moderne. Les jeunes gens évoluent dans un monde où les adultes sont des figures lointaines. Ils forment une caste à part codifiée par des lois rigides où seuls les plus forts ont droit à la parole jusqu’à ce que tout bascule…

Un roman intéressant…
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Roman traduit du japonais par Miyako Slocombe
Editeurs : Belfond, 2020
123 pages
20 €

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En attendant le jour de Michael Connelly

Rétrogradée pour avoir dénoncé son collègue qui l’a harcelée sexuellement, l’inspectrice Renée Ballard est contrainte à effectuer le quart de nuit au commissariat d’Hollywood. La règle est pourtant très claire : elle doit établir des rapports sur les enquêtes qu’ elle avait en charge la nuit pour ensuite passer le relais à ses collègues du matin. Cependant Renée n’est pas du genre à se laisser faire. Une nuit, elle est en charge de deux dossiers particulièrement difficiles : le tabassage d’une jeune prostituée laissée pour morte et une fusillade dans un night club. Elle décide donc, de son propre chef, de mener ces enquêtes le jour tout en continuant ses quarts de nuit. Or plus elle avance dans son investigation, plus la hiérarchie la harcèle. Un tueur rôde et jure de « lui faire la peau », un policier ripou la surveille. Sa vie est menacée jusqu’au jour où tout bascule…

En attendant le jour est un policier classique. Loin du thriller sensationnel et du page-turner, Michael Connelly s’attèle à décrire cette ville tentaculaire de nuit. L’action se déroule presque toujours dans la pénombre ou dans une semi obscurité et le lecteur doit se mettre en diapason avec Renée. L’inspectrice est superbement décrite dans toute sa fragilité. Oscillant entre la folie et la volonté de régler son compte au criminel, Renée suit sa logique jusqu’au boutiste. Elle tente de rester dans la droiture alors que tout autour d’elle vacille et disparaît. Michael Connelly est connu depuis longtemps pour sa description de Los Angeles, la ville dédiée aux anges et qui sombre dans la corruption. Ville sans âme, ville damnée, ville nocturne et cependant toujours debout grâce à des êtres désœuvrés, esseulés, des âmes perdues qui tentent de donner un sens à leur destinée. Renée incarne la perfectibilité de la ville mais aussi sa lumière au travers des ténèbres.

Un superbe roman.
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Roman traduit de l’Américain par Robert Pépin.
Editions : Calmann-Lévy, Coll. « Le livre de poche », 2020
472 pages
8,70 €

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Clara et la pénombre de José Carlos Somoza

Avec José Carlos Somoza, le lecteur est habitué à l’étrange, à l’insolite teinté de baroque. Ses œuvres sont à la croisée des mondes (le réel et le fantastique) et possèdent une temporalité oscillant entre le présent et un futur proche effrayant. C’est le cas pour La théorie des cordes et pour L’Appât. Avec Clara et la pénombre, l’auteur récidive et signe là, un récit sombre questionnant notre rapport à l’Art et au Beau.

Nous sommes en 2006. Les artistes ne peignent plus les corps ou portraits sur des toiles en se servant de modèles. Désormais ce qui fait vibrer les marchés de l’art, ce sont des toiles humaines. Des écoles et différents courants d’art sont nés tels que l’hyperdramatisme. Les grands maîtres remodèlent, façonnent et peignent directement sur les corps humains nus. La peau devient toile subissant des apprêts. Les membres sont contorsionnés dans des poses intenables. Les « toiles humaines » deviennent des œuvres qui s’exposent aussi bien en extérieur qu’en intérieur dans des demeures somptueuses et célèbres. Elles sont exposées, louées et vendues et personne ne trouve rien à redire puisqu’elles cessent d’être des êtres humains doués d’émotion pour devenir des toiles, objets artistiques mais objets quand même. L’individualité s’efface face à l’Art.

Aussi lorsqu’une « toile » est retrouvée « détruite » par un criminel, le monde de l’Art est ébranlé non à cause de la mort d’une personne mais parce qu’une œuvre de très grande valeur marchande a été profanée. Deux enquêtes sont menées en parallèle. La fondation Van Tysch se lance dans une chasse à l’homme pour neutraliser le criminel et sauver des toiles d’une éventuelle destruction. De l’autre côté, la police s’intéresse davantage à la victime morte, le modèle, une petite fille à peine entrée dans l’adolescence. L’absence d’empathie et d’humanité du monde artistique heurte les policiers. Ils ne sont pas les seuls. Bien que salarié de la fondation et bien qu’enquêteur, Lothar Bosch ne partage pas l’éthique de ses employeurs. La tâche de Bosch se complique car d’autres toiles vont subir le même sort tragique. Bosch s’inquiète car la fondation est en train de préparer une rétrospective en l’honneur de Rembrandt. Le maître incontesté de l’hyperdramatisme, Bruno Van Tysch, s’apprête à exposer les œuvres du maître mais avec des toiles humaines dans cette rétrospective. Clara Reyes a été choisie pour représentée Suzanne au bain. Elle réalise ainsi son rêve sans se douter un seul instant qu’elle met sa vie en danger. Le tueur rôde et elle est au centre de ses fantasmes…

Clara et la pénombre traite avec virtuosité le clair-obscur de Rembrandt. Mais la pénombre reflète aussi la perversité de l’âme humaine qui sacrifie la Vie au nom de l’Art. Au nom du Beau, l’humain et le vivant se retrouvent asservis. L’Art n’imite plus la Nature. L’Art n’exalte pas le Beau dans la Nature. Devenu pur concept et abstraction dans ce qu’il y a de plus glaçant et abject, l’Art remplace la Vie et le Réel. L’Illusion se targue d’être le Vrai et le Beau. Un épisode retentissant du roman le suggère avec pertinence : la fondation possède un jardin dans lequel les vrais arbres sont remplacés par des arbres en plastiques. Il en résulte qu’aucun oiseau ne vient se poser dessus…

Clara et la pénombre est un roman d’anticipation qui nous oblige à réfléchir sur notre rapport à l’Art. Cependant, l’auteur ne fait pas de moralisation. Il se garde de juger ce qui peut être considéré comme relevant de l’Art et ce qui ne l’est pas. Il pose une question. Il émet une hypothèse sur le lien entre l’Art et la consommation…

Je reprends ici la note du 4ème de couverture que je trouve très pertinent :

« A la manière de Rembrandt, José Carlos Somoza dépeint de violents clairs-obscurs : les déviances de l’art font écho aux dérives de nos sociétés et conduisent chacun à mesurer le prix du beau à l’aune de la valeur du vivant. »
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Roman traduit de l’Espagnol par Marianne Millon
Editeurs : Actes Sud, Coll. »Babel Noir », 2020
649 pages
9,90 €

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La douleur de Manfred de Robert McLiam Wilson

Manfred, vieil homme isolé, vit avec pour seule compagne une douleur sourde et continue. Devenue point de repère, familière et connue, il l’apprivoise et la connait. Lovée dans les recoins les plus intimes de son vieux corps, elle s’éveille et se rendort à son gré, n’obeit qu’à elle-même. Souveraine, c’est elle qui intime ses ordres et son propre rythme à l’organisme qu’elle colonise.
Manfred s’affaiblit, conscient de ce mal qui le ronge et qui grandit, prend racine, se développe.
Or, le lecteur ne tarde pas à comprendre à quel point le personnage chérit cette souffrance quotidienne à laquelle il attribue une fonction morale. Elle est une punition, elle fait écho à celle que notre homme infligea autrefois à une épouse adorée…
D’énigmatiques rendez-vous avec cette femme , dont il n’a plus le droit de voir le visage, sont devenus un rituel de chaque mois. Depuis pas moins de vingt années, Manfred en guette le retour, années après années dans le respect le plus strict de l’interdiction qui lui a été faite.
Manfred, vieillard très digne, vit dans le voisinage d’un fieffé ivrogne, Webb. Sa vulgarité conforte Manfred dans le refuge de ses rêveries, dans ses échappatoires hors d’un réel, d’un présent qui lui échappent. Son esprit peut regagner des temps révolus.
Ce rapport au temps représente un aspect fondamental du roman: il en émane une nostalgie pour ce qui a fui, pour ce qui est perdu. Les rencontres avec l’épouse rappellent un éternel retour, une scène jouée et rejouée qui convoque mais ne parvient pas à exorciser les fantômes de Manfred.
Le personnage est habité par l’intuition d’une fin toute proche. Ce décompte, omniprésent, accélère et suspend le ressenti du temps.
Ce très beau roman, serti de sensibilité, raconte une passion, un saisissement; celui d’un jeune homme, Manfred, à la vue de l’aimée, vision irréelle, fantasmée. Emma garde un secret. Elle est une rescapée des camps d’extermination nazis. Elle a connu Birkenau, l’indicible, l’innommable, ses yeux ont vu et ne peuvent effacer l’horreur.
La passion de Manfred se colore de fascination puis de jalousie jusqu’au maladif, jusqu’à l’obsession. Le personnage ne peut aimer son fils, source de répulsion, rival dans l’amour de la femme. Il jalouse jusqu’aux tissus qui la couvrent, soupçonne chacun et tout le monde.
Avec finesse, avec acuité l’auteur se penche sur le mécanisme de l’addiction, du rapport bourreau/victime, de l’envoûtement de relations sado-masochistes. Il sait mettre en scène le mécanisme, quasi psychanalytique, de libération par le langage. A l’instant où Emma raconte, met des mots sur ce statut d’objet face au tortionnaire nazi, explique sa culpabilité de vivante, l’auto punition, l’interdiction du bonheur elle désigne une réalité, son vécu devient tangible. Elle quitte son statut de victime identifiée au bourreau. Dés lors, Emma inverse le rapport de domination, elle sort de la logique masochiste.
La suite sera pour Manfred une longue, lente, inexorable et jouissive expiation. Jusqu’à ce qu’advienne la libération finale.
Roman de la douleur et de l’ambivalence, c’est aussi un texte sur le pouvoir des mots et de l’accès au langage comme conscience de soi. C’est une oeuvre fine et puissante à lire ou redécouvrir.
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Roman traduit de l’anglais par Brice Mathieussent
Editeurs: Christian Bourgois, Coll. »10/18, 2005
263 pages
8 euros

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Nickel Boys de Colson Whitehead

Le pays des garçons perdus

Colson Whitehead est une voix humaniste, une de celles qui s’élèvent parfois dans le choeur de la production littéraire.
Après Underground Railroad , l’écrivain poursuit son cheminement dans l’exploration des traces, des indices et des stigmates laissés au corps et à l’âme de la société Américaine par la pratique de la Ségrégation. Si loin, si proche. Pareille à un poison qui continuerait à se distiller dans la conscience collective.
ll ne s’agit pas de livrer une oeuvre de circonstance, pétrie de pathos. Il existe une volonté de l’écrivain à redonner une voix, à faire vivre dans le champ littéraire ceux qui ne sont pas sensés y figurer. Colson Whitehead se démarque et évite les écueils inhérents à ce sujet parce qu’il est un conteur. Parce qu’il crée l’identification nécessaire entre son lectorat et les mésaventures de ces garçons perdus, noirs au temps de la ségrégation, donc héritiers d’un système bâti sur la relégation.
La question qu’il pose est la suivante; peut-on guérir de ces pratiques, des maltraitances qui en découlent? Peut-on, à l’échelle collective, individuelle, cicatriser?
A l’heure du mouvement Black lives Matter, tandis que dans l’hexagone bruisse le début de questions liées à la condition noire, ce roman permet une plongée loin de tout militantisme dans les dégâts causés à des générations successives d’enfants noirs, devenus adultes, contraints d’inculquer la peur du blanc à leur progéniture. Des personnes forcées de vivre sur un mode relationnel fondé sur la crainte, au mieux, sur la haine, au pire.
Inspiré par la Dozier School for Boys, le roman évoque l’histoire d’une institution historique, une maison de redressement destinée à accueillir des jeunes, blancs ou noirs, dont le dénominateur commun est la pauvreté.
Colson Whitehead dit le caractère aléatoire de la vie d’un jeune noir. Ce risque constant d’une bascule de l’existence. Ainsi, le jeune Elwood, élève modèle, garçon intelligent pétri de références à la lutte pour les droits civiques a-t-il mémorisé les discours du leader et pasteur Martin Luther King. En lui, un chemin d’espoir trace son sillon. L’idée d’un possible; pour lui ce possible ce sera l’Université. L’éducation. Elwood porte en lui la conviction de sa dignité.
Idéaliste, naif, il suffira d’un trajet en voiture pour que sa destinée bascule vers le quotidien des sévices et du racisme, vers une confrontation brutale à la face cachée de la ségrégation.
Là, il rencontrera un compagnon d’infortune, Turner. De cette amitié improbable va surgir un lien de solidarité entre un Turner pragmatique et un Elwood idéaliste, avide de savoir.
Solidement documenté, à la manière du griot qui sait raconter au groupe sa propre histoire, Colson Whitehead ramène à la surface les morts oubliés. Ceux enterrés à la va vite dans un charnier. Ceux qui feront des années durant l’objet d’un mensonge y compris vis à vis de leurs proches.
Ce que dit Nickel Boys c’est l’effroi gravé dans l’âme. Le silence des parents résignés à l’injustice pour leurs enfants.
Il s’agit de survivre, de s’adapter. D’enfouir l’innommable, d’arriver à se construire un semblant de destin. C’est par le biais du thème de l’usurpation d’identité que l’auteur donne plus de poids encore à son récit, élabore la complexité d’un rapport à une identité reconstruite de toute part. Jusqu’à l’instant du déclic, ce moment où la mémoire des corps l’emporte sur tout le reste. Cet instant où des hommes mûrs renouent avec le garçon perdu, terrorisé qui sommeille, aux aguets.
A l’échelle de l’individu, raconte l’écrivain, un lent chemin vers la résilience est possible.
Mais, à l’échelle d’une société, qu’en est-il? Est-il possible de normaliser un jour les relations?
Peut-être…
Peut-être. C’est l’art, la parole, les mots et la fiction qui, peut-être, seront des vecteurs d’une cicatrisation collective.
Peut-être… Le roman de Colson Whitehead vient rappeler combien lecture et écriture peuvent être des outils d’accès à soi.
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Roman traduit de l’américain par Charles Recoursé
Editeurs: Albin Michel, 2020
259 pages
19,90 euros

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Moins 18° de Stefant Ahnhem

Des corps congelés

Tout aurait pu passer pour un accident de la route si Astrid Tuvesson, chef de la police d’Helsingborg ne prenne pas en chasse la voiture qui avait manqué de la heurter. Et le conducteur a eu l’effronterie de ne pas s’arrêter !

La course poursuite s’achève dans les eaux de la gare maritime d’Helsingborg pour le malheureux chauffard. Cependant, à l’autopsie, l’homme est identifié comme étant Peter Brise, un entrepreneur célèbre dans les technologies de l’information. Mais il y a un problème : l’homme n’a pas été tué lors de cette course effrénée. Il a été congelé à moins 18° environ deux mois avant l’accident. Alors, les enquêteurs sont quelque peu embarrassés : qui l’a mis dans cette BMW ? Qui a conduit la voiture et l’a précipitée dans les eaux glacées de la mer du Nord ?

L’enquête montre que Brise pourrait ne pas être la seule victime. Les meurtres obéissent à un mode opératoire bien précis : les victimes ont été choisies, approchées et neutralisées pour être ensuite congelées. Il est clair au regard de l’investigation que le tueur change d’apparence. Se présentant sous les traits de la victime, il vide son compte et passe à une autre proie.

Face à l’aspect protéiforme du tueur, une question se pose : Comment le traquer et par quel moyen ? Mais les enquêteurs s’inquiètent : ils optent de plus en plus pour un complice organisé et qui aide le bourreau à accomplir sa basse besogne. L’affaire promet d’être longue…

– 18° est un roman policier proche du thriller. Il use toutes les ficelles des deux genres pour maintenir le lecteur dans un suspens intenable. Il n’y a pas de temps mort et le lecteur est entrainé, hors haleine, jusqu’au bout sans repos ni répit. L’intrigue en elle-même est intéressante dans son approche de la genèse des tueurs. Le poignant est bien présent mais sans pathos ni pour les victimes –qui ne sont pas aussi innocentes en fin de compte –ni pour les bourreaux –on pleure sur leur enfance martyre mais pas pour ce qu’ils sont devenus –

Cependant, l’enquête laisse un goût d’inachevé. Même si l’écriture reste énergique, on peut déplorer l’absence de profondeur psychologique chez les enquêtrices. Ce sont des figures sans intérêt, risibles car obéissant à leur nature basique prompte à la violence et à l’agressivité. Elles n’ont aucune assertivité, aucun recul. Elles mènent leurs enquêtes comme d’autres s’envoient une bière. Il n’y a pas d’empathie ni de réflexion. L’auteur créé ici des stéréotypes. Est-ce une volonté de sa part ?

Une note positive pourtant. En effet, ce qui accroche le lecteur –à mon avis –réside dans le retournement de situation à la toute fin du roman. Une enquête possible se dessine. Y aura –t-il une suite ? Nous restons sur notre faim car nous voulons la suite là, maintenant car l’auteur nous a mis la puce à l’oreille, et de l’eau à la bouche…

En conclusion, c’est somme toute, un beau roman…
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Roman traduit du suédois par Marina Heide
Editions : Albin Michel, 2020
570 pages
22,90 €

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Des vies à découvert de Barbara Kingsolver

Que peut-il bien y avoir de commun entre une mère de famille, citoyenne Américaine à l’ère Trump, un professeur de sciences naturelles du XIX siècle, épris des nouveautés de son temps mais cantonné à un enseignement aussi austère que limité?
Une maison. Une demeure bâtie, puis reconstruite, rebâtie encore dans la petite ville de Vineland et sa promesse de vie idéale, de communauté épanouie dans l’harmonie et la modération.
Ce que raconte Barbara Kingsolver, ce sont deux époques charnières, des temps de mutation, de changements profonds. Qui dit changement, dit étrangeté, perte de repère et hostilité à l’égard des pionniers, à l’origine de ces nouvelles modalités de la pensée. Quand le connu se trouve bousculé, une question demeure; comment faire face? Comment s’adapter?
L’écrivaine s’attaque à des thématiques profondément contemporaines. Willa Knox Tavilaris, journaliste free lance, cinquantenaire convaincue de penser juste, libérale et ouverte mis sans activité se voit confrontée à la mutation de son statut. Autrement dit, elle et son époux, universitaires, blancs, issus d’une classe moyenne plus éduquée n’en sont pas moins confrontés à la menace de la ruine. Au recours à l’aide d’état, en l’occurrence l’Obama Care. Les voilà heurtés à la zone d’incertitude. Contraints à vivre à découvert, tant sur le plan bancaire, leurs comptes sont dans le rouge, qu’en terme de risque. Le tout dans une demeure qui menace de s’effondrer.
Celle ci a été construite… sur le vide. Sans aucune fondation. A cette absence d’ancrage s’ajoutent des défauts en série qui font de ce lieu une maison baroque, tordue et improbable.
Sur un plan global, cette menace d’effondrement est aussi celle qui plane sur une société en pleine mutation, sur une promesse des sociétés occidentales qui n’a plus cours; le progrès n’est pas linéaire ni continu. La génération qui suivra vivra plus mal . Ou, plutôt, différemment. Détachée du fantasme de la consommation perpétuelle, lucide face à l’épuisement programmé des ressources.
C’est ce que révèle Antigone, alias Tig, jeune millenial, à sa mère Willa. Le relai se fait, mais à l’envers. Les jeunes donnent à leurs ainés les clefs du monde à venir, étranger à leurs repères, à leurs aspirations de confort matériel.
Tig, née avec le siècle, joue un rôle d’initiatrice. Elle incarne une médiatrice bienveillante vers un monde nouveau. Vers la redécouverte de l’humilité et d’une humanité qui redécouvre le partage avec le vivant.
Or, dans ce roman très documenté, une autre époque résonne. Voilà l’année 1871, les théories de Darwin se diffusent, créent scandale et résistance, déboulonnent l’homme du centre de l’univers, maitre absolu au dessus de toutes les espèces. A Vineland, c’est une femme, pionnière solitaire, scientifique auto didacte qui incarne ce passage. Mary Treat, émancipée, indifférente au jugement de la communauté est aussi un personnage historique, une brillante scientifique qui a correspondu avec un grand botaniste de son temps, Asa Gray. Elle apporte et vulgarise l’idée de l’évolution et de l’adaptation. On connait le retentissement des théories Darwiniennes.
Ainsi, d’un bout à l’autre de l’intrigue, Barbara Kingsolver raconte un rapport de l’homme au cosmos. C’est l’interrogation sur les origines et la place de l’homme parmi les espèces. La révolution Darwinienne bouscule l’anthropocentrisme; de même que le changement climatique rappelle à l’homme sa place au milieu du vivant, ses limites, l’impératif de l’adaptation. Le fascinant rapport entre le vivant et le pouvoir est interrogé par l’écrivaine. Barbara Kingsolver érige en récit ces deux moments phares, cette transition vers un autre ordre.
Deux époques se téléscopent, marquées par des bouleversements sans précédent sur le plan sociétal et sur celui des connaissances. Mary puis Tig incarnent des passeuses reliées par une maison de bric et de broc, en déséquilibre mais qui résiste.
Entre espoir et lucidité, un lendemain est possible. A condition d’accepter le risque d’une vie à découvert.
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Roman traduit de l’Américain par Martine Aubert
Editeurs: Rivages, 2020
574 pages
24,50 euros

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Neige de Orhan Pamuk


Chronique d’Abigail

Kan, poète Stambouliote de son état, exilé à Francfort, s’en revient vers sa terre natale. Le voici de retour dans la petite ville de Kars. Pour y parvenir, notre homme se voit embraqué dans un trajet, à bord d’un bus, au cours duquel les chutes de neige, incessantes, hypnotiques rendent le parcours irréel. Les flocons tombent du ciel comme une manne, recouvre le paysage sous sa couverture de ouate. Son épaisseur amortit les sons, plonge dans le silence la communauté de Kars. Voilà la ville coupé du reste de la Turquie avec ses routes devenues impraticables.
L’atmosphère feutrée confère aux lieux une dimension poétique, les faits se connotent d’onirisme, d’incertitude. Les événements racontés semblent détachés du temps.
Ces derniers son racontés par Orhan, sans doute l’avatar du romancier lui-même, qui narre un épisode crucial intervenu dans la vie de son ami défunt. Une séquence pour le moins énigmatique qui représente également le retour de l’inspiration.
Car c’est précisément lors de ce séjour à Kars que Ka, le poète, se connecte de nouveau à son élan créateur. Il rédige un recueil de poésie, entièrement manuscrit, sur les pages d’un mystérieux cahier vert. Or, cet ultime témoignage de son existence, de sa création va disparaître avec lui…C’est précisément cet objet qui représente la quête de son ami Orhan. Orhan s’efforce de reconstituer le séjour de Ka à Kars, de retrouver quels événements l’ont émaillé,ainsi que ses dernières années de vie dans son exil à Francfort avant qu’il ne connaisse une fin tragique.
Le roman, à l’intrigue complexe, révèle et contient des thèmes chers à l’auteur. La référence à Istanbul, ville nimbée d’une aura, de nostalgie, celle du temps de l’enfance. Istanbul qui n’a eu de cesse de s’étendre au fil des décennies représente un centre tandis que Kars incarne une périphérie éloignée, presque rejetée dans l’oubli au coeur de l’Anatolie.
Le roman porte des références constantes à l’Histoire Turque. Enfin, se retrouve là la fascination pour le spectacle vivant avec la présence d’une troupe de théâtre qui met en scène le folklore, les légendes et la littérature ancienne.
De quoi est-il question? D’un personnage, Ka le poète, éduqué à Istanbul, exilé à Francfort, qui se rend à Kars afin d’enquêter sur les suicide de plusieurs jeunes femmes voilées. C’est aussi un prétexte pour renouer avec Ipek, un amour ancien.
Au final, Ka, Pierrot lunaire insaisissable avance dans le dédale de rues , là où le mènent des forces contraires. Les Occidentalistes s’opposent aux Religieux. Un putsch a lieu. La ville est isolée, coupée du monde par la neige.  A quel camp appartient Ka? Sommé par chacune des parties, il n’en choisit aucune. Dans le saisissement de l’inspiration, Ka avance en terre d’irréalité.
En filigrane se révèle le rapport ambigu à l’Europe entre rejet et attirance, la quête d’une identité qui fait de la Turquie un carrefour entre Orient et Occident et, enfin, la magie d’Istanbul, ville de tous les brassages, qui plane sur le texte.
Le roman s’achève sur des pages chargées de mélancolie, celle qui s’attache aux amitiés perdues et au passage du temps.
Sans doute peut-on y voir une réflexion sur le rôle de l’écrivain, sommé de dire son camp quand il voudrait rester libre de sa création? Peut-être…


Roman traduit du turc par Jean-François Pérouse
Editeurs: Gallimard, Folio, 2018
625 pages
10,30 euros

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Je suis l’hiver de Ricardo Romero


Chronique d’Abigail

Je suis l’hiver est un petit refrain obsédant, une ritournelle de quatre lignes qui vient clore chacune des parties du roman de Ricardo Romero.
Les quatre mots, poème étrange, représente une phrase-talisman. Celle avec laquelle le père du personnage principal, l’enquêteur Pampa Asian, noircissait à l’infini les pages d’un cahier sous couvert d’une inspiration poétique puisée à l’ombre d’états d’une ivresse avancée.
L’écrivain argentin narre un étrange épisode à l’allure de rêve éveillé où cohérence et logique ont cédé le pas au surgissement de l’étrange. De l’incongruité qui émerge du choix de l’enquêteur de ne pas révéler sa découverte, à savoir celle du cadavre d’une jeune femme, suspendu à un arbre au milieu de nulle part.
Les faits se déroulent à Monge, village minuscule, isolé, au beau milieu d’un hiver qui le cerne, l’encercle comme une muraille de silence. Les événements se logent dans cet espace clos sur lui-même, coupé du monde par la neige. La blancheur ouatée a le pouvoir d’amenuiser tous les sons, d’accroître cette sensation de hors  temps dans un nul part inconnu. Elle est, incontestablement, l’une des héroines du récit, tant elle pose un décor à la fois oppressant et onirique.
Ce qui caractérise l’ouvrage, c’est la confusion qui s’instaure, dans l’esprit du lecteur, entre réel et fantasme. Le manteau blanc est vecteur de surgissement de l’inconnu, change l’étrange en familier.
L’autre personnage du roman de Ricardo Romero est un arbre. Ou plutôt une paire d’arbre, isolés en leur majesté, qui portent chacun à leurs branches un cadavre. Celui de l’aimé et de l’aimée; Esteban et Gretel. L’ombu et l’érable apparaissent comme des géants immobiles, parés d’un pouvoir de fascination, qui n’est pas sans rappeler l’ouverture, chez Giono,  d’Un roi sans divertissement. 
L’originalité du texte repose aussi sur le choix de sa construction narrative. Après avoir posé un décor de bout du monde, créer une atmosphère oppressante, l’auteur amorce l’intrigue avec une lenteur délibérée.
Chaque partie permet l’introduction d’un personnage indispensable au tableau final, à la compréhension de l’intrigue, aux fils qui les relient les uns aux autres. Seul, Pampa Asian reste un intrus, celui dont les mobiles demeurent énigmatiques. C’est lui, cependant, qui fait office d’enquêteur et, donc, de révélateur. L’opacité de ses raisons relève d’un contrat de lecture. Ainsi, l’écrivain alterne entre flashs backs sur la vie de la jeune morte, Gretel Castellanos, et la façon dont deux hommes, Pampa et Orlovsky, observent et s’approprient son cadavre.
Voici une bien étrange galaxie, un carnaval d’estropiés; un jeune policier obsédé par un père unijambiste, musicien sans oeuvre et alcoolique. Orlovsky, sorte de freak affublé de gigantisme, déchu de ses rêves de gloire sportive. Une jeune femme et son amoureux, une directrice d’école qui tient Orlovsky sous sa coupe, deux institutrices et, enfin , la vieille Irina, folle qui hante les maisons abandonnées.
C’est un saisissant paradoxe celui de ce tragique absurde, le baroque de ces êtres mal assortis dont les trajectoires viennent à se heurter.
Leur psyché monolithique s’accorde à l’immuable du manteau de neige. Chacun surprend par le degré de sa solitude. A l’économie de paroles répons, en écho, le silence des paysages.
Un roman à découvrir.


Roman traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïra Muchnik
Editeur: Asphalte, 2020
203 pages
21 euros

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