Ecoutez nos défaites de Laurent Gaudé

laurent gaudé
L’ambiguïté de Nikê

Ecoutez nos défaites est le dernier opus de Laurent Gaudé, écrivain habitué à se pencher sur la condition humaine en perpétuelle extase devant des leurres dont le sort, le destin ou les dieux –peu importe le nom ou l’entité responsable –jalonnent sa route.

Ivres de sang et de gloire, selon Hésiode, les hommes depuis l’âge d’airain sont en quête permanente de victoires volées sur les cadavres fumants de leurs ennemis, inconscients de courir à leur perte. Car la déesse Nikê est bien cruelle et ironique. Elle se moque des vainqueurs et conquérants aux bras chargés de butins. Elle sait, par sa nature divine, que tout se paie et que la victoire laisse toujours un goût amer à ceux qui l’ont conviée au festin. Achille en sait quelque chose…

Ecoutez nos défaites nous renvoie à cette problématique. Laurent Gaudé nous propose une réflexion sur ce qu’est la guerre, la défaite et la victoire. Son titre est déjà évocateur. Il se veut conteur tel un griot qui interpelle son public le temps d’une histoire. Mais il se pourrait que l’intention de l’écrivain soit plus complexe. A l’heure où les barbares sont à notre porte, fauchant sans pitié les fleurs de l’Espérance, l’auteur met en garde et les uns et les autres. Ecoutez nos défaites nous interpelle directement. Ces défaites, ce pourrait bien être les nôtres quelque soit notre identité civilisationnelle et communautaire. Il s’agit ici de la défaite morale. Il s’agit ici de l’abandon de l’éthique au moment où « les hommes en noir » veulent être les Maîtres du Temps en détruisant les trésors du passé, témoins des heurs et malheurs antiques. Il se pourrait aussi que notre indifférence devant l’atrocité nous mène à notre perte. Le lecteur est invectivé dans les pages 174, 175. Il est forcé de contempler en face son égocentrisme, son narcissisme de bon aloi. Voici un extrait :

« Il quittait Erbil et les camps d’entraînement kurdes. Il quittait le regard droit de Shaveen qui se battait parce que sa sœur avait été enlevée par Daech lors de la prise du mont Sinjar. Il quittait les camps de réfugiés, avec toutes ces mères qui ont le visage épuisé et contemplent leurs enfants en se maudissant de n’avoir rien d’autre à leur offrir. Il avait quitté tout cela et deux heures plus tard à peine, d’un coup, en sortant de l’avion, alors que sa veste avait encore l’odeur du Kurdistan, les duty free à perte de vue, les valses de Vienne en musique d’ambiance dans tous les couloirs. C’était le mois de décembre, alors bien sûr les jouets en tête de gondole et les faux pères Noël aussi… Il avait été tétanisé, ne sachant plus que faire, ne pouvant ni parler, ni avaler quoi que ce soit. C’est le même monde. A deux heures de vol à peine. Le même monde : cette vendeuse aux cheveux nattés à la robe tyrolienne ridicule avec décolleté pigeonnant, pour que les hommes d’affaires s’arrêtent et achètent une boîte de chocolats (…) vit dans le même monde que Shaveen, fusil automatique en bandoulière, ou que les gamins pieds nus du camp de Kawergosk, qui n’ont pas encore compris, parce qu’ils sont trop petits, que leur mère est en train de s’assécher, chaque jour qui passe, et qu’elle n’aura bientôt plus de sourire en elle. C’est le même monde, laid d’être si différent, côte à côte. »

Avec Laurent Gaudé, l’attaque n’est jamais directe. C’est que l’auteur est dans la finesse. Il laisse le lecteur face à lui-même. Il le laisse interpréter lui-même la chose, seul avec sa conscience. La grâce et l’élégance de son écriture n’atténuent en rien la vigueur de son attaque car le monde est bien étrange. Il est façonné depuis des siècles par les stratèges et tyrans acclamés. Ceux que Laurent Gaudé classe dans la catégorie des « héros ». Son récit est une superposition de destins, celui de Darius, le fuyard, le vaincu d’Alexandre ; celui du général Grant, vainqueur de l’armée sudiste lors de la Guerre de Sécession ; celui d’Hannibal et celui d’Hailé Sélassié. Des existences glorieuses en apparence mais peu connaissent réellement la part d’ombre qui les habite. Grant est rongé par des visions d’horreur et devient une bien piètre figure au soir de sa vie. Hannibal se suicide et l’empereur d’Ethiopie, un honorable souverain devenu tyran, succombe de façon pathétique dans une obscure prison, ignoré de tous. Tant de destins brisés ou rendus pitoyables. La lance de la Mort n’oublie pas non plus les « héros modernes », assassins « fabuleux » aux mille morts tels Chris Kyle ou Eric Maddox. Là aussi Laurent Gaudé excelle dans l’art de montrer des vérités nues, de brosser des portraits d’hommes « glorieux », tombés de façon banale et pitoyable car la victoire n’est accordée que si on accepte de signer un pacte avec le diable. La vérité est que « Les hommes finissent toujours vaincus. (…) il emmène avec lui tout ce qu’il a été et meurt sans regret car le reste n’est rien. »

En fin de compte, quelle leçon tire le lecteur de tout cela ? Seuls trois personnages semblent tracer une ligne médiane. Ainsi Assem subit l’épreuve du feu et malgré lui en se retrouvant face à Job, personnage désabusé et impitoyable, tel le Kurtz de Conrad régnant sur un monde en ruine. Assem représente cette humanité qui est en quête du sens, le sens de la victoire dans toute action humaine. La palme revient peut-être à cette archéologue, rongée par un cancer, qui cependant, continue à traquer aux quatre coins du monde, les objets d’art volés afin de redorer le blason de l’être humain dans ce qu’il est capable de produire de Beau. La jeune femme représente probablement pour l’auteur, l’unique espoir possible, un étendard contre la violence et la barbarie.

En conclusion, Ecoutez nos défaites est un roman doté d’un écriture remarquable empreinte de poésie. Laurent Gaudé a su manier avec habileté l’actualité présente et l’utilisation du substrat mythique pour façonner une œuvre magistrale.


Editeurs: Actes Sud, 2016
282 pages
20 euros

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Des hommes de peu de foi de Nickolas Butler

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Les héros sont fatigués
( Chronique d’Abigail)

Voici un grand roman Américain, porté par le regard tendre et sans concession d’un jeune écrivain déjà prometteur, Nikolas Butler.
Avec une mélancolie qui court entre toutes les lignes de ce très beau récit, Nikolas Butler place en miroir et renvoie dos à dos, comme liées par un fil ténu, par une promesse jamais formulée mais obsédante comme le Destin,  les destinées de trois hommes, trois êtres aux prises aussi avec l’Histoire, celle d’une certaine Amérique qui court des très conservatrices années 60 à un futur tout proche, 2019.
D’un chapitre à l’autre, d’un sort à l’autre, c’est une question perpétuellement réitérée, une interrogation fondamentale qui scelle la tournure du parcours de vie des trois protagonistes. Ce qui traverse, au delà des trois figures masculines, la trame de ce livre, c’est une question:  Comment être un homme? Que signifie l’identité masculine, a fortiori confrontée à l’exigence et au mythe du héros? Peut-on résister à la force de cette illusion sans être broyé? Sans y laisser son âme? Autrement dit, s’arroger le droit d’incarner un vaincu?
Car, finalement, quelle autre charge de promesse, impossible à tenir, conduit à cette tragique percée des illusions, fatale pour les uns, puisque les menant au suicide, intenable pour les autres, puisque les entourant de solitude?
Nikolas Butler interroge également la filiation, ses manques de courage, ses non dits… Il met en scène cette difficile naissance du lien du père au fils, parfois teintée de frustrations, de déceptions réciproques, ainsi de Nelson, le boy scout, avec son père, taiseux ivrogne et brutal. Il s’ensuit une quête d’approbation ou, a contrario un sentiment  de rejet qui vont poser le socle d’une colère intime, en devenir, d’une angoisse ancrée, de cette fêlure qui cimentera les amitiés futures, cette reconnaissance entre pairs… A défaut des pères…
Ainsi du jeune Nelson et du sien. Nelson, jeune scout objet du harcèlement de ses camarades, isolé, bon élève, loyal…C’est l’Amérique des années 60, de la bienséance, de la domination virile qui n’a pas besoin du verbe, du culte de la force. A chaque fois, le lieu est celui de l’espace clos, isolé au coeur du Wisconsin et d’une nature quasi sauvage, d’un camp scout. L’idéal d’homme bon, du respect des règles pour être un bon citoyen, de la maîtrise de soi, c’est-à-dire de ses pulsions et désirs, régissent le for intérieur du jeune garçon, malgré la douloureuse indifférence d’un père physiquement présent, insatisfait et d’une mère résignée… Confronté à la violence du premier, puis à son abandon,  la faiblesse de sa mère c’est le vieux Wilbur qui sera son tuteur… Très vite, l’apprentissage de Nelson se fera à travers la nécessité de la force, l’obligation de la vigilance, avec pour prix à payer la solitude, l’héroisme contestable d’un Nelson devenu vétéran de la guerre du Vietnam, hanté par d’indicibles cauchemars…
Face à lui, Jonathan, un double inversé, un ex frère ennemi devenu meilleur ami, ex scout, père à son tour. Trop conscient du prix à payer face au mythe du héros, refusant ce morcellement intérieur, on le voit tenter, impuissant, d’en détourner son jeune fils, Trévor…
Nelson, Jonathan, Trevor… Chacun prend position, vit son propre chemin de perdition. Ainsi Trevor, fils des pères, admiratif de Nelson, deviendra un héros mort, un père fantoche dont l’ombre plane sur son propre fils, Thomas…Ex membre des Unités spéciales, homme à la morale intransigeante, il s’est pourtant, lui aussi, condamné à cette innocence perdue, à la découverte de cette part d’ombre, celle des affamés, cette colère qui gronde, insatiable, qu’il a regardé en face. Qui le hante. Qui façonne ses gestes, sa vie. Son esprit demeurera habité par cette tête de Gorgone, jusqu’à son propre assassinat.
Nikolas Butler aborde le thème de fond d’une certaine violence, celle que la société Américaine exporte vers d’autres contrées, mais aussi celle qui lui est intrinsèque. Avec une nostalgie nimbée de poésie, avec une profonde humanité, l’auteur sonde le coeur de ces hommes, écrasés par les exigences, rattrapés par l’impossible, par cette quête répétée de l’héroisme, cette impossibilité d’être un vaincu, la confrontation aux désillusions, la perte de soi.
Mais il n’y a là ni défaitisme, ni désespérance. En suivant, des années 60 à aujourd’hui les destinées entremêlées de personnages tellement humains et imparfaits, Nikolas Butler élabore une fresque à la fois intimiste et auréolée des paysages encore préservés de son Wisconsin natal. Car la Nature a aussi toute sa place, havre de beauté, ultime îlot de pureté et d’émerveillement, à l’image de ces cerfs albinos, entrevus à la lisière d’un lac, venus s’abreuver par une nuit claire…


Roman traduit de l’américain par Mireille Vignol
Editeurs: Autrement, 2016
527 pages
23 Euros 

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Un retour de Alberto Manguel

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Irréversible

Néstor Andrés Fabris tient un magasin d’antiquités à Rome, sa ville de résidence depuis qu’il a quitté Buenos Aires. Il y coule une vie paisible et réussie.

Cependant, il va être arraché à cette ville et à cette vie le temps de quelques jours. En effet, Néstor délaisse Rome à contre cœur pour retourner dans son pays natal assisté au mariage de son filleul.

Le retour s’avère être difficile. D’abord, il se rend compte que l’hôtel censé l’accueillir n’a pas validé sa réservation et son filleul n’est pas venu le chercher. Notre personnage décide de se promener sur les lieux de son enfance en attendant que les choses s’arrangent. Mais cette errance le mène vers des lieux bien insolites entre les paysages « déjà vus », et des « apparitions » fortuites d’anciens amis. Pour couronner le tout, sa rencontre avec un autobus et son conducteur, figure d’un Charon des temps modernes, l’entraîne vers les confins du rêve, de l’étrange où la vie et la mort se confondent et où les frontières entre le réel et son double s’effacent pour laisser place à l’inattendu et au … tragique.

Avec ce court roman, Alberto Manguel démontre son talent d’écrivain. Son écriture est concise. Elle oscille entre réalisme et fantastique. L’écrivain constate avec lucidité l’état de son pays, l’Argentine à travers les yeux tristes et nostalgiques de son alter ego, Néstor.

L’auteur offre au lecteur une fable sur la condition de l’exilé, toujours en errance quand bien même il se trouve dans son propre pays. Un retour souligne l’impossible retrouvaille entre un enfant du pays et sa terre natale.

En conclusion, c’est un roman à (re)découvrir car il montre encore une fois la puissance du verbe des auteurs sud américains.


Roman traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco
Editeurs : Actes Sud, 2005
79 pages

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Chasseurs de neige de Paul Yoon

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Je porte avec moi mon passé qui me hante

Paul Yoon est un auteur américain d’origine coréenne. Sa jeunesse n’est pas synonyme d’auteur inexpérimenté ou narcissique. Loin de là. En effet, il a déjà confirmé son talent d’écrivain avec la publication de Autrefois le rivage, recueil de nouvelles très remarqué par le New York Times comme l’un des meilleurs livre de l’année 2010. Chasseurs de neige est le premier roman de cet auteur distingué par la National Book Foundation. Mais de quoi s’agit-il ?

Nous sommes au lendemain de la guerre de Corée. La défaite oblige en 1954, Yohan, un jeune soldat nord coréen, prisonnier des Américains à s’exiler. Désormais, il doit choisir une destination, un pays d’accueil dans lequel il passera le reste de son existence. Ce sera le Brésil.

Dès les premières pages, le ton est donné. Le lecteur fait la connaissance avec Yohan sur un bateau qui le mène vers cette terre promise, le Nouveau Monde :

« Il arrive un jour de pluie, pendant la saison d’hiver.
Il est venu par la mer, à bord d’un bateau de marchandises dont il était le seul passager. Sur la fin de la traversée, le temps s’est radouci, et l’équipage s’est mis à rire quand il a remarqué qu’il ne neigeait pas. (…) C’était la première fois qu’il voyait l’océan, jamais il n’avait autant voyagé qu’un cours de ce seul mois. Il s’appelle Yohanet il a vingt-six ans. »

Son arrivée au Brésil et l’adaptation qui s’ensuit se passent dans un certaine douceur grâce au vieux couturier Japonais qui le prend sous son aile. Cependant, comment construire une nouvelle existence alors que notre protagoniste est poursuivi par les images et souvenirs d’un passé traumatisant ?

Chasseurs de neige est un roman plein de pudeur et de finesse. Il évoque une épisode de l’histoire encore méconnue du grand public : la guerre de Corée et ses conséquences. Le style est dépouillé, épuré sans perdre son accent poétique. Le lecteur est touché par cet être taciturne portant à bout de bras le poids du chagrin et de la solitude.

En conclusion, Paul Yoon a su brosser un portrait d’un homme brisé avec beaucoup de finesse. C’est un roman qui mérite d’être lu.


Roman traduit de l’anglais (Américain) par Marissa Boraso
Editeurs : Albin Michel, 2016
191 pages

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Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby

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Chronique d’Abigail

Une femme solitaire, petite silhouette fragile, arpente à pas comptés les décombres d’un grand vaisseau blanc, qui flotte, là, au milieu de la forêt dans la luxuriance d’une nature ayant repris ses droits. Percés d’arbres, de branches et de verdure, les restes du navire sonnent déjà comme la métaphore de la mémoire enfouie, cachée et de la force irrépressible de la vie.
Voilà les restes d’une nef destinée aux isolés, aux mis en quarantaine, aux contagieux. Un îlot réservé aux oubliés de la Sécurité sociale et des Trente Glorieuses, témoins gênants d’un temps pas si lointain, menace à étouffer, classe dangereuse mais résignée au final…
Du sanatorium d’Aincourt, il ne reste que ce squelette de bâtiments, ces débris, ces vestiges soigneusement dérobés à la vue. Qui, qui se souvient encore de ravages de la Tuberculose?
Car, pour son nouvel opus Valentine Goby, une fois encore, a effectué un impressionnant travail de recherche. Archéologue d’une mémoire collective embarrassée, elle a poursuivi son oeuvre d’excavatrice des zones d’ombres et d’oubli, celle des replis englobant ces oubliés de l’Histoire officielle… Celle de la victoire de la médecine, du miracle de la couverture vaccinale qui allait, une fois pour toute, endiguer le fléau du bacille de Koch. Faire reculer la tuberculose.
On s’en souvient, déjà avec Kinderzimmer, Valentine Goby avait pointé du doigt un tabou; celui de la maternité à l’ombre des chambres à gaz, celui de la grossesse dans la fumée du Crématoire, scandale de la vie accrochée, du foetus lové dans un royaume d’extermination mécanisée…
De sa plume au style efficace et personnel, l’auteure retrace l’histoire qui se camoufle dans l’Histoire. Celle des petits, de ceux qui n’ont pas raflé la mise, embarqués vers le miracle économique, mais qui, au contraire, restent sur le bas côté, bouche bée, les relégués d’un monde disparu dont on n’a guère envie de se souvenir dans un destin national nimbé de l’aisance retrouvée.
Dans les années 50, Odile et Paulot, propriétaires du Balto, font boire et danser la petite ville de la Roche-Guyon. Commerçants, couple d’éternels amoureux, les assauts du bacille qui dévorent les poumons de Paulot enfièvrent à leur tour le sang d’Odile. Ce fantôme médiéval de l’épidémie, punition des imprévoyants, s’abat sur la famille Blanc… Celle-ci va se voir dépouillée d’elle-même, objet de décisions du collectif à leur encontre. Le corps du tuberculeux ne lui appartient plus, pas plus que le destin de sa famille scellé par les mesures prophylactiques de l’Assistance Publique d’alors; hôpital pour les adultes, placement pour les enfants. Dénuement social pour tous.
Ce que narre ici l’auteure, c’est cette bouteille à la mer lancée par la fictive Mathilde et la vraie Elise Bellon. Le prétexte en est la requête de Mathilde, personnage essentiel du roman, électron vivifère, adressée à l’auteure afin de faire oeuvre de mémoire. Afin que l’oubli n’ensevelisse pas davantage encore ces esseulés de la médecine moderne, les derniers tuberculeux enfermés dans les derniers sanatoriums. Ce mot qui suffit à éveiller les hantises anciennes des défaites humaines, de la science impuissante.
La jeune Mathilde devient témoin, sujet et actrice de la descente aux enfers programmée dans le combat livré, à coup de chirurgie mutilante, par la médecine d’alors, celle qui précéda l’endiguement du bacille. Certes, le vaccin est obligatoire dès 1950… Certes, la Sécu se déploie dès 1946… Certes, les années 60 entament le redressement économique…Mais pas pour tous, pas pour les Blanc, commerçants sans couverture, destinés à une dégringolade continue.
Son énergie butée, son amour pour ce couple parental pousse Mathilde à refuser l’éclatement familial. Elle veut, avant tout, reprendre possession d’elle-même, de sa fratrie et refuse la colonisation des coeurs et des âmes par les services sociaux.
La jeune fille grandit à l’ombre du sanatorium, au rythme de ses visites à bord du navire hissé parmi les arbres… Peu à peu, elle prend une conscience plus global du monde qui l’entoure. Peu à peu la Guerre d’Algérie s’invite dans la paysage. Cette violence, qui oppose et gangrène la société de l’intérieur, crée des exclus, des boucs émissaires, trouve une symétrie dans l’infection galopante qui envahit les organes de Paulot.
La quête d’émancipation de Mathilde, qui refuse le destin désigné pour elle par l’Assistance, rencontre un écho dans la soif d’indépendance de l’Algérie…
Un monde prend fin. Celui des colonisateurs, celui de l’exclusion et de la  prise  de possession du corps des contagieux. Le patient devient un sujet.
La sécu se déploie, l’Algérie devient indépendante.
Mathilde s’ouvre à ce monde nouveau…
Valentine Goby offre un récit riche, intense. Un beau roman, empli de la force de la conviction et d’un travail de recherche à découvrir.


Editeurs: Actes Sud, 2016
266 pages
19,80 euros 

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L’arbre du voyageur de Hitonari Tsuji

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Chronique d’Abigaïl

Le bref roman d’Hitonari Tsuji se calque sur la démarche de quête d’une figure tutélaire et obsessionnelle; celle du frère aîné, Yuji, nommé, absent de la scène du roman, axe gravitationnel des on cadet.
C’est celui-ci d’ailleurs, qui raconte, à la fois narrateur et personnage, la filature obstinée qui met ses pas dans ceux d’une ombre insaisissable. Cette entreprise démarre lors d’un moment clef, d’un tournant dans la vie de ce frère cadet; celui de la mort de ses deux parents, le plaçant dans la situation d’un orphelin, détenteur, à son tour, de la mémoire et du lien familial. Ce deuil l’amène à affronter un sentiment de solitude, d’incomplétude, le poussant à ne pas différer la recherche de l’aîné, être volatile, nimbé de mystère, véritable étranger dans la maison…
A proximité du couple parental, doux et tendre, que l’on imagine tels deux inséparables, animé d’une tendre empathie, grandissent Yuji, l’aîné, et son jeune frère. Neuf années les séparent, renvoyant l’un au pays de l’enfance quand l’autre déserte la maison familiale. De façon révélatrice et troublante, le cadet, dont le lecteur ignore le prénom, ne se présente et ne se définit auprès de tout un chacun que d’une seule façon: » Je suis le frère cadet de Yuji Takaku ».
Cette phrase, refrain réitéré, rythme les rencontres et semble correspondre à la définition que le personnage construit alors de lui-même, satellite autour du pivot, cadet à l’ombre de l’aîné. En se présentant à autrui, c’est son patronyme qu’il choisit de mettre en avant, Takaku, c’est-à-dire qu’il se définit par la filiation, le clan, le patrimoine commun entre ce frère à l’absence envahissante et lui. Il ne se donne à lui-même aucun prénom, se fond dans un vide psychique, dans l’incapacité à être seul et unique.
Ce que narre Hitonari Tsuji se rapproche du thème du double, de cette confrontation à soi qui, lui, serait passé de l’autre côté du miroir. le double, ici, c’est ce frère recherché dans le dédale nocturne de l’univers urbain tokyoïte, branché, dans ce bain de foule mouvante, masse à la fois anonyme et ordonnée, confondue en une sorte de personnage protéïforme qui happe chacun dans son mouvement de vague, dans sa marche continuelle, entrainant ceux qu’elle absorbe.
Le jeune frère s’immerge dans le bain sensoriel des sons, du bruit, celui des bars, des boites de nuit, dans l’éclairage artificiel et agressif des néons.
Il déambule, suit les lieux fréquentés par l’aîné, qu’il finit par croire mort.
L’auteur crée une métaphore: dans un Japon en quête d’homogénéité, soucieux d’un ordre hiérarchique immuable, comment parvenir à s’individualiser? A ne pas se sentir aliéné et happé, intégrant la violence intérieure du renoncement à soi? En effet, où se trouve la délimitation de chacun au milieu de ce Tous obligé, contraint, constant?
Peu à peu, un glissement étrange se produit. Les traits de l’aîné se fondent sur ceux du cadet, les épousent tel un masque. Le portrait d’un être ambivalent, charismatique se dessine, entité vampirique et abstraite qui fascine et prend possession de ceux qu’il croise, les amenant à une adhésion aveugle à ses désirs, ses croyances; anciennes conquêtes, collègues… Jusqu’à se donner la mort.
Cette quête éperdue, inachevée, se déroule à l’ombre de l’arbre des voyageurs, arbre totem: » Ce nom vient d’une particularité: l’eau s’accumule dans cette partie (…) explique Yasuda en désignant la base du pétiole. Les voyageurs assoiffés coupent la tige à cet endroit et se désaltèrent avec l’eau qu’elle contient (…) ce genre d’arbuste atteint facilement 10 mètres de haut. »
De même, les croyances de Yuji désaltèrent ceux qui viennent à lui, épousant son rejet sociétal, adhérant à son désir de mort présenté comme acte libératoire. C’est un gourou, absorbant l’énergie vitale de ses victimes, tissant une toile autour d’eux.
C’est aussi une façon pour l’auteur d’écrire l’aspiration à un ailleurs respirable, une dimension nouvelle, détaché du collectif étouffant.
Le cadet ne deviendra lui-même, peut-être, qu’en acceptant la rupture, la douleur de n’être que soi.
Peut-être…


Roman traduit du japonais par Corinne Atlan
Editeurs: Mercure de France, 1992
148 pages

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Djibouti de Pierre Deram

djibouti roman

Ici l’enfer déborde

Markus, un militaire français finit sa mission à Djibouti. Il rentre au pays. Quand le roman débute, il vit sa dernière journée dans ce pays de la Corne de l’Afrique. Demain ce sera un autre jour, un autre continent, un autre monde :

« Et maintenant il allait repartir, demain dans l’après-midi, un avion pour Paris. »

Mais, pour l’heure, il vit ses dernières expériences à Djibouti avant un départ sans retour. Il faut dire que pour Marcus, rien ne l’attire dans cette région en proie aux conflits et livrée à un soleil assassin. Dans une description somptueuse, Pierre Deram évoque une terre impitoyable où la nature est l’ennemie de l’homme. La prose littéraire avec son champ lexical de la désolation constitue, pour un lecteur amoureux des belles lettres, une prouesse narrative. Pierre Deram excelle dans l’art de la suggestion, tantôt cru, tantôt direct mais toujours dans un esthétisme poétique de l’atroce :

« Au-dessus du parc de Yangudi, l’avion avait basculé sur son aile droite et toute la carlingue avait brusquement viré en direction de l’est, vers l’horizon lointain où le ciel et la terre s’évanouissaient en une seule et sombre lueur. (…) Passé le virage, la plaine verdoyante disparaissait tout à coup et l’Ethiopie tout entière se brisait net au contact d’un empire de terre rouge qu’aucune vie ne semblait jamais avoir souillé. Alors, montant roide de la terre comme les colonnes d’un immense portique, les fumerolles noires du lac Abbé ouvraient le ciel au-devant de l’appareil, dévoilant derrière l’épais rideau de soufre qui en masquait la vue le pays terrible qu’il venait d’aborder, la terre des Afars et des Issas, l’implacable désert de Djibouti.

Du nord au sud, ce n’est qu’un grand paysage dévasté, où des champs de pierres volcaniques se disputent quelques pitons décharnés. Tout est mort. Le soleil écrase l’étendue silencieuse. Sous l’effet de la chaleur, la rocaille brune se désagrège et couvre le sol de traînées rougeâtres. »

C’est ainsi que Markus découvre Djibouti six mois auparavant quand il a reçu l’ordre d’effectuer une mission dans ce pays. Le lecteur, lui aussi, est dans l’avion derrière l’hublot et regarde avec le militaire son entrée dans la gueule de l’enfer.

Les premières pages entendent marquer le style de Pierre Deram. C’est un roman à la structure narrative abrupte, crue et violente comme l’attitude des hommes, habitants ou soldats qui se meuvent sous le soleil brûlant d’une terre qui semblait être maudite.

Cette dernière journée est un temps suspendu. Markus erre avec ses compagnons dans des bars miteux à prostituées. Il est confronté à la rudesse des hommes, la vénalité des femmes. Rien n’est sauvable car l’amour, le Salut ont pris la poudre d’escampette.

C’est aussi un temps de retour en arrière pour se souvenir des missions de surveillance, des coïts mécaniques. Seul la mort d’un chien, évoquée vers le milieu du roman, permet de relier Markus à un semblant d’humanité.

Les vingt quatre heures de la vie d’un soldat sont relatées ici par une écriture dense, dépouillée et sans fioriture. Loin d’être aride, le récit porte en lui une dimension tragique de l’odyssée humaine.

En conclusion, il est indéniable que pour un premier roman, Pierre Deram montre son talent littéraire. Son style est unique et sans concession.


Editeurs : Buchet Chastel, 2016
114 pages
11 €

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