Voici venir les rêveurs de Imbolo Mbue


American way of life

«  Par un jour de soleil, il était difficile de voir jusqu’où la tour Lehman Brothers s’étirait dans le ciel. Ses façades semblaient monter en flèche sans jamais s’arrêter, comme une interminable lance, et même si Jende, parfois, tordait le cou et plissait les yeux, il ne parvenait pas à voir par-delà les rayons qui tapaient contre les vitres immaculées. Mais par un jour nuageux, comme celui où il finit par rencontrer la secrétaire de Clark, Leah, il parvenait à voir jusqu’au sommet ; même quand les rayons du soleil ne frappaient pas, l’immeuble miroitait. Lehman Brothers se dressait parmi les tours, fier et altier, tel un prince de Wall Street. »

C’est ainsi que Jende Jonga, le protagoniste de ce tout premier roman d’une jeune auteure Imbolo Mbue, fait connaissance de New York, sa ville d’adoption. En effet, jeune immigrant, venu de Limé, du Cameroun, Jende doit subvenir aux besoins de sa famille : faire venir Neni, son épouse restée au pays, lui payer ses études et offrir un brillant avenir à leur fils de 6 ans. Sa rencontre avec Leah est déterminante car il doit convaincre Clark Edwards, un richissime homme d’affaires et banquier de Lehman Brothers de l’embaucher comme chauffeur.

Tout se passe comme dans un rêve. Jende obtient le poste, gagne de l’argent. Son épouse arrive avec leur fils à New York. Tout se passe donc comme prévu. La famille est heureuse. L’épouse, enceinte, travaille tout en reprenant des études pour devenir pharmacienne. L’enfant grandit et partage sa petite vie entre l’école et la maison.

Au fil du temps, les deux familles, celle de Jende et celle de Clark se rapprochent et les relations deviennent plus intimes. Cependant, la barrière de classe sociale reste visible et manifeste. Jende est et reste le chauffeur de Clark Edwards. Neni, la femme de Jende ne sera considérée que comme le petit personnel de Cindy Clark.

Mais pour Imbolo Mbue, il n’y a pas de happy end. L’ombre plane sur cette famille. L’envers du rêve américain est bien caché. Le père travaille du matin au soir et tout le monde s’entasse dans un petit appartement miteux de Harlem. Mais le pire est à venir : nous sommes à l’orée d’une crise financière importante qui va tout emporter sur son passage. Les Clark et les Jende sont alors dans la tourmente. Les deux familles vivent des situations tragiques qui font voler en éclat l’équilibre du jour…

Voici venir les rêveurs est un premier roman prometteur. La prose est fluide et légère bien qu’elle traite de thématiques graves. En effet, Imbolo Mbue pose un regard sans concession sur la situation des migrants en Amérique. Elle remet en cause le mythe de l’American way of life. New York, la statue de la Liberté, Ellis Island ne sont plus des symboles de la terre d’abondance. La naïveté des Jende est ici gentiment moquée par l’auteure, elle-même, issue de l’immigration. Ils deviennent des doux rêveurs. Mais le réveil peut être douloureux, comme pour les Jende.

Cependant, le roman ne se contente pas de décrire l’impitoyable situation des migrants. Imbolo Mbue dénonce aussi la condition des femmes africaines, totalement soumises à leur mari. Elles subissent leur violence et diktat comme l’épouse de Jende ou comme Fatou, femme d’Ousmane. Elle brosse aussi un portrait peu flatteur de l’Afrique et de ceux qui restent au pays. Les migrants comme Jende, Fatou, Winston sont des porte-monnaie pour la famille restée au pays. Ceux-ci n’hésitent pas à soutirer de l’argent et poussent ainsi leurs proches à devenir des esclaves dans les pays d’accueil dans l’unique but de subvenir à leurs besoins et bien au delà.

En conclusion, c’est un roman captivant et réaliste. Cependant, loin d’adopter un style cru et une tonalité cruelle, Imbolo Mbue opte pour une prose énergique où derrière le rire, le tragique revient au galop. Certes, pour l’auteure, la vie est un adversaire redoutable. L’homme subit des revers qui le laisse parfois sans force mais comme le dit son protagoniste, « le bon, comme le mauvais, tout a une fin et rien n’est figé dans le temps. »


Traduit de l’Anglais (Cameroun) par Sarah Tardy
Editeurs : Belfond, 2016
440 pages
22 €

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L’ordre du jour de Eric Vuillard


L’autre Histoire de l’Anschluss

Les lecteurs connaissent tous ce que l’expression « Ordre du jour » signifie. Rompus à la vie professionnelle, « Ordre(s) du jour » désigne l’ensemble des éléments ou thématiques portés à la discussion ou à la connaissance de l’assistance lors d’une réunion de travail. Le récit ici présent ne déroge pas à la règle. Il s’ouvre sur la réunion extraordinaire du 20 février 1933 soit moins d’un mois après qu’Hitler soit nommé chancelier du Reich. Sont présents les industriels, fleurons de l’entreprise et de l’industrie allemandes. Ils ont répondu à l’appel de Hitler qui demande leur soutien pour les élections législatives à venir. Animateur de la réunion ? Hermann Goering. Intervenant de marque ? Adolf Hitler.

« Le fond du propos se résumait à ceci : il fallait en finir avec un régime faible, éloigner la menace communiste, supprimer les syndicats et permettre à chaque patron d’être un Führer dans son entreprise. »

Mais les capitaines de l’industrie, ces vieux renards qui voient dans Hitler un moyen opportuniste de faire fructifier leur capital, se retrouvent bientôt bernés. Pensant pouvoir se débarrasser de lui facilement, ils ne voient pas le danger d’un régime qui grandit jour après jour. Si les industriels ont un but déterminé en entrant dans cette vaste et faste salle de réunion, Hitler et ses sbires aussi, conspirent et entendent se servir de ces vieux entrepreneurs :

« Goering prit la parole, reformulant énergiquement quelques idées, puis il évoqua de nouveau les élections du 5 mars. C’était là une occasion unique de sortir de l’impasse où l’on se trouvait. Mais pour faire campagne, il fallait de l’argent ; or le parti nazi n’avait plus un sou vaillant et la campagne électorale approchait. »

Le lecteur aura compris : Goering mise sur les élections législatives du 5 mars pour asseoir le pouvoir nazi.

Le roman fait une ellipse sur la victoire du parti Nazi et du démantèlement de la République de Weimar au profit du Troisième Reich, le 15 mars. Eric Vuillard a ses raisons : à quoi bon souligner ces faits historiques connus du grand public ? Ne devrait-on pas aller à l’essentiel ? Donner la preuve de la puissance dangereuse de l’Allemagne nazi à la veille de la Seconde Guerre Mondiale ? Et quelle meilleure preuve pour asséner un coup de massue à ces messieurs les politiciens européens des vielles puissances française et anglaise que l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne ? Et la puissance du verbe grandit, s’étale, prend ses aises mais sans emphase car « le temps des mots, compact ou liquide, impénétrable ou touffu, dense, étiré, granuleux, pétrifie les mouvements, méduse. »

Et voilà tout est dit. Avec Eric Vuillard, la littérature, le texte servent à cristalliser l’apothéose de l’avènement. Loin d’être des romans –mais est-ce des romans ? –la volonté de l’auteur est de capturer l’Histoire dans le filet des mots. Tout au long de son récit, il s’attèle à démonter le mécanisme tragique de l’Histoire, de tous les épisodes qui découpent sans séquences le rapt de l’Autriche par la Brutalité et la Barbarie hitlériennes. Les populations sont livrées à la pâture, aux Cerbères de l’Histoire. Mais Eric Vuillard ne se contente pas de dénoncer la manœuvre du Reich à courber de force l’échine des peuples. Il incrimine la nonchalance criminelle et coupable des chefs d’Etat français et anglais au travers des portraits au vitriol de Lord Halifax, Chamberlain et Daladier qui ont donné en cadeau à Hitler, la Tchécoslovaquie.

Ainsi, le lecteur est habitué à la prose particulière de Eric Vuillard. Ses écrits s’appuient sur l’Histoire. C’est le terreau de son imagination. Le romanesque semble, par certains côtés, éclipsé par les thématiques que le récit supporte. Cependant, on ne peut qu’aimer ce style alerte, entier mais dépassionné lorsque l’auteur de Conquistadors, de Tristesse de la terre ou récemment de 14 juillet. Voilà un auteur inquiet de nos soubresauts nationalistes et de nos imperfections car l’Histoire, et nous le savons, est un éternel retour…

« On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi. Et on voudrait tant ne plus tomber qu’on s’arc-boute, on hurle. A coups de talon, on nous brise les doigts, à coups de bec on nous casse les dents, on nous ronge les yeux. L’abîme est bordé de hautes demeures. Et l’Histoire est là, déesse raisonnable, statue figée au milieu de la place des Fêtes, avec pour tribut, une fois l’an, des gerbes séchées de pivoines, et, en guise de pourboire, chaque jour, du pain pour les oiseaux. »


Editeurs : Actes Sud, 2017
150 pages
16 €

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L’intérêt de l’enfant de Ian McEwan


L’intérêt de qui?
Chronique d’Abigail

Qui sauve une vie sauve l’humanité. Et qui sauve une vie, en certaines cultures, se rend responsable de celle-ci… C’est peut-être bien cela que n’avait pas  tout à fait mesuré l’honorable Juge Fiona Maye.
Celle à qui tout un chacun donne du «  My Lady »  selon la prérogative de ses fonctions avait plutôt envisagé de pouvoir demeurer dans une respectable et habituelle rationalité. Ian Mac Ewan, qui s’attache à la dépeindre avec finesse, en brosse un portrait subtil, intérieur et mordant à la fois dés les premières lignes de L’intérêt de l’enfant.  Le lecteur accède au for intérieur de Fiona, engage ses pas dans les siens, témoin de ses débats intérieurs, lit les événements à hauteur de son regard à elle.
La scène d’ouverture révèle la dissension conjugale, la crise interne du couple que forme Fiona la juge avec Jack l’enseignant chercheur féru de géologie. Une fêlure, une ligne de faille fissure les mécanismes bien rodés du fonctionnement conjugal. Confronté aux émotions de son époux, Fiona, elle, refuse l’irrationalité, l’irruption de l’imprévisible. Elle entend traiter cette crise de la même façon qu’elle le ferait avec l’un de ses jugements. Car on l’admire pour son équité, pour la force et l’équilibre de ses argumentaires… Elle jauge avec circonspection, avec mesure. Comment une telle chose, comment ce déferlement hormonal de son époux pourrait-il réduire à néant ce qu’elle maîtrise parfaitement; le cours de son existence?
Ce qui, d’emblée, pose le personnage de Fiona c’est son désarroi face à la tempête. Tandis que sous ses pieds, son territoire intime vacille et se dérobe, Fiona se raccroche aux Jugements, au connu, à ce domaine où elle ne peut être prise en défaut de faiblesse. Depuis trente ans, la juge Maye s’immerge dans les secrets familiaux, les déchirures entre couples, les maltraitances à enfant, de la misère en veux-tu, en voilà… Depuis trente ans, le Juge Maye est parvenue à asseoir sa crédibilité et son honorabilité sur la reconnaissance du bien fondé de ses décisions.
Or, voilà qu’à cette faille du privé doublée de son angoisse d’une humiliation non pas tant intime que publique et mondaine, vient se surajouter une affaire « sensible »… Un très jeune homme, encore mineur, témoin de Jéhovah, Adam Henry refuse les traitements au nom de sa foi. Ni lui, ni ses parents ne veulent de la transfusion qui sauverait sa vie…
Ian Mac Ewan dresse un portrait clinique et sans concession d’un certain milieu social. D’un entre soi où la réputation fait et défait les êtres dans un microcosme à la cruauté veloutée. Son regard acéré traque les habitudes de l’univers complaisant de la Magistrature londonienne, ses rituels, ses codes obligés. Et démontre de quelle façon une appartenance à cet ensemble a été voulue et désirée par Fiona dans une aspiration à l’ascension sociale. Il s’agit de garder, sauver et maintenir sa place si nécessaire au détriment du privé et de l’intime.
L’autre grande habileté de l’auteur est de ne pas verser dans un pathos de circonstance ou de ne pas rendre la discussion éthique politiquement correcte… Il ne s’appesantit pas sur le jeune Adam Henry. Son affaire est un décor, un prétexte à dire quelque chose d’autre. Il agit comme un révélateur. Un déclencheur; celui de la lente fissure intérieure de Fiona, de son progressif éloignement d’elle-même.
Au nom de l’intérêt de l’enfant, elle a poussé ce jeune homme vers la vie. Mais, au final, qui agit dans l’intérêt de qui, ou de quoi? Au delà d’un dossier, un être sensible s’incarne, lourd de sa vie, de ses désirs, de ses aspirations. Or, le voilà qui s’empare de son existence, en bouscule les repères anciens et, par la même occasion, ceux de Fiona. Il explose de vie. Il en déborde. Mais nul, à présent, ne sait plus le guider… Ne peut lui répondre… Alors à présent, voilà ce très jeune homme qui exhorte Fiona: où est le sens de ma vie? Que dois-je en faire? Comment l’accomplir ,avec quoi la remplir? Que suis-je supposé faire de cette existence qui m’est rendue? Un jugement pose l’injonction à vivre. Mais qui est responsable de qui, et jusqu’où?
De plus en plus, dans une fin crépusculaire, Ian Mac Ewan construit une mécanique de l’aveu. Il expose la désagrégation de son personnage, enfermé en lui-même. Fiona se ré humanise. Jusqu’à une dernière partie magnifique, amenée avec virtuosité et beauté. Parfois, on pense un peu à Stefan Zweig, tant la résolution finale s’élabore dans une atmosphère nocturne, d’inquiétude intérieure, subtile et poétique.


Roman traduit de l’Anglais par France Camus -Pichon
Editeurs: Gallimard, Coll. »Folio », 2017
238 pages
7,50 euros

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Au coeur de ce pays de J.-M. Coetzee


Chronique d’Abigail

Au coeur du Veldt, comme oubliée de tous, se dresse une ferme. Elle abrite un huis clos, une tragédie étouffée, un trop plein de rage ravalée.
Là, au milieu de ces étendues sableuses, assoiffées, parfois parcourues d’une végétation rabougrie, où la vie s’arrache au sol, feinte et se déguise pour demeurer, vit la narratrice de ce roman.
C’est une recluse. Elle habite la ferme, la maison des Maîtres, car l’intrigue se déroule dans l’Afrique du Sud. Et elle a, pour contexte, une dimension historique et sociologique jamais nommée, l’Apartheid. Ce hors champ, ce mot qui n’a pas besoin de se prononcer rend sa dimension plus violente encore.
C’est le personnage féminin, Magda, qui observe, sonde, rapporte. Elle possède une langue acérée et ses observations rappellent un don d’une inquiétante omniscience tant rien ne se dérobe à son regard. En particulier le pire. Percluse de solitude, elle reste l’unique rejeton d’un père tout juste remarié. Ce dernier incarne le Maître Blanc, le Baas, qui régit, achète, soupèse, décide et soumet. Il est une incarnation du Pater Familia, qui jauge de son bon droit. Ainsi, les êtres, les terres et tout ce qu’elles produisent, le bétail, tout lui appartient, c’est là son dû. Sa prérogative. Rien, par conséquent, ne saurait s’opposer à son désir. Peu importe, donc, si la réponse à ce désir n’est que crainte et soumission…
Sous l’oeil avide du maître blanc, l’Autre est chosifié. A fortiori  s’il a la peau noire… J.M Coetzee met en scène un affrontement rageur entre quatre personnages coupés de leurs semblables. Il y a Magda, le Baas, Hendrik le contremaître noir et sa toute jeune et belle épousée, Anna. Chacun, selon son ethnie, se voit assigner un espace par l’usage. Quand bien même il peut exister la promiscuité du quotidien, les chassés croisées, les frôlements d’épiderme et le partage des sueurs, chacun renifle avec fascination et dégoût l’odeur corporelle de l’Autre. Et le maintient à distance. La nuit, temps de l’intime, noirs et blancs, valets et maîtres se retirent dans leurs pénates respectives. Blancs et noirs n’habitent pas sous un même toit; c’est un enjeu territorial symbolique, c’est une question de pouvoir et de méfiance.
L’habileté de ce récit aux vapeurs vénéneuses est d’égarer le lecteur. Les scènes conscientes et fantasmées se mêlent. L’esprit du lecteur est troublé. Ainsi, Magda décrit son paysage intérieur, ses rêves de femme-insecte, reine des insectes, de tout ce qui rampe dans l’ombre. Elle rêve ce retour à un état larvaire et rampant, un enfouissement dans une matrice originelle.
Elle conte la redoutable machinerie qui se met en branle dés lors que le baas jette un oeil de convoitise sur l’épouse noire de son contremaitre noir. Mais ce que raconte Magda est-il réel? Ce manège de séduction du Maître blanc existe-t-il? Magda décrit la façon dont le corps de l’Autre, asservi, se soumet, dont le maître blanc possède le corps et la sexualité du noir.
La scène de parricide est-elle un événement de la réalité? En effet, la scène originelle hallucinée où se dévoile la nudité du père, où Magda surprend le coït avec Anna est-ce vrai?
Cela signifie aussi une transposition. J. M Coetzee traduit cette rage croissante, la dépossession du contremaître de sa virilité par le baas, l’humiliation quotidienne, la rage qui étouffe. Il déroule dans le même temps les mécanismes de la peur du noir chez le blanc, de son animalité supposée, de ses performances et de son appétit sexuel démesurés.
Que raconte Magda? Un désir inavoué de relation incestueuse avec le père, une passion exclusive qui la mène au rejet des autres hommes.
Surtout, à travers l’élaboration du parricide dont on ne sait s’il est invention ou vérité, c’est le fantasme du viol par le contremaitre qui atteint une dimension délirante et révélatrice. Magda suppute que pour inverser les rôles et s’emparer du pouvoir, le contremaître noir viole la maîtresse blanche.
Mais ensuite ce que décrit Coetzee dans une apothéose où les pistes se brouillent, c’est l’Afrique du Sud pour laquelle l’union mixte, le mélange des sangs relève de l’infraction, de la souillure. C’est le péché, le mal absolu que cette relation triangulaire sous le même toit, dans la maison du baas, que cette cohabitation du couple noir qui asservit indirectement la maîtresse blanche.
La frontière spatiale, l’interdit sexuel, le rapport de pouvoir et de domination fondée sur la violence se mêlent dans un récit romanesque qui balance entre scènes vraisemblables et mises en scènes de l’inconscient.
L’habileté de l’auteur à travers la crudité de ce qu’il narre sans jamais citer le régime de l’Apartheid sert son récit âpre, rugueux. Il est difficile, par instants, de ne pas songer à William Faulkner…


Roman traduit de l’Anglais (Afrique du Sud) par Sophie Mayoux
Editeurs: Le serpent à Plume, 1999
223 pages
5,34 euros

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Les neiges bleues de Piotr Bednarski


Chronique sibérienne

Piotr Badnarski est peut –être un nom peu connu en France. Cependant, il s’agit d’un auteur polonais que les éditions Le Livre de Poche nous proposent de découvrir d’autant plus que le public a la chance d’avoir une traduction sérieuse et travaillée de Jacques Burko. En effet, pour cette tache ardue, ce dernier coordonne une équipe d’étudiants du Centre de civilisation polonaise de l’Université Paris IV –Sorbonne. Loin d’encenser une quelconque élitisme liée à la prétendue Sorbonne, le monde de Trân insiste sur ce fait car la connaissance de ces étudiants en langue et civilisation polonaise ne peut que nous offrir une traduction non seulement fidèle de l’œuvre de Piotr Bednarski mais aussi faire émerger la subtilité et la suavité d’une langue européenne, belle et chantante. A ce jour, deux romans, un diptyque, sont parus chez Le livre de Poche : Les neiges bleues et Un goût de sel.
En lisant ce roman polonais, Le monde du Trân plonge dans ses souvenirs de collège, dans cette classe non francophone où se côtoyaient Chiliens, Polonais, Cambodgiens, Russes… et repense à cette amie polonaise de jeunesse, A.Z, venue de Varsovie…

Piotr Bednarski est né en 1934 à Horeszkowce, une ville de la Pologne orientale envahie par les Soviétique en septembre 1939. Il sera déporté avec toute sa famille en Sibérie durant la Seconde Guerre Mondiale. Il sera le seul survivant de cet enfer blanc. Rentré dans son pays, il délaisse l’enseignement pour se tourner vers la marine marchande. Il est un écrivain prolixe. Cependant, le public français doit encore attendre car ses œuvres ne sont pas toutes traduites.
Les neiges bleues est le premier tome –il précède Un goût de sel –d’un récit autobiographique dans lequel il relate son expérience du goulag. Mais son texte se démarque de ceux d’Alexandre Soljénitsyne, Archipel du Goulag ou encore de Varlam Chamalov, Récits de la Kolyma dans le sens où son personnage principal est un enfant. L’histoire est alors contée à hauteur d’enfant. Plus encore, il décrit la (sur)vie dans sa quotidienneté.

« Nous étions toujours affamés, loqueteux, pleins de poux. La boule tondue à zéro, aux ciseaux et non à la tondeuse, donc en marches d’escalier, et nos têtes avaient l’apparence de pyramides mal bâties. Nous portions des culottes de cheval militaires, toujours trop grandes, qui nous arrivaient presque aux aisselles. Chacun les ajustait tout seul et de son mieux selon ses besoins, jamais une mère ou une sœur, et jamais, Dieu merci, de couturière. L’importance était que les jambes puissent bouger librement et jouer à tout moment leur rôle. Le vêtement de dessus consistait en une veste ouatinée piquée, ce smoking soviétique des exilés et des déportés.
Nous n’avions conscience ni de notre misère ni de la mort omniprésente. C’était notre monde, notre réalité, notre quotidien. Nous n’avions rien connu d’autre ou alors nous l’avions oublié. Notre problème le plus important était de satisfaire la faim et de combattre le froid (…) »

Si on devait rapprocher ce récit de ceux plus connus du public français, on pourrait citer les romans d’Herta Müller ou encore le triptyque Le grand cahier, La preuve et Le troisième mensonge d’Agota Christof. Ces romancières insistent sur l’insupportable quotidienneté sous le régime soviétique. Agota Bhristof comme Piotr Bednarski mettent en avant des enfants, victimes de ce régime.
Dans Les neiges bleues, le protagoniste, Petia, est un garçon intelligent et débrouillard qui vit son enfance dans un environnement concentrationnaire. Il grandit auprès d’une mère juive polonaise, surnommée « Beauté » et d’autres déportés. Constamment surveillé par les cadres et la police politique du régime, Petia contourne les lois, défie Staline par ses actes et n’est pas dupe des mensonges du régime. Cependant, son cercle de connaissance se réduit comme peau de chagrin. Il voit progressivement ses voisins déportés plus à l’est dans d’autres camps, ses amis, comme Kim ou encore Kolia jetés dans les orphelinats de Staline. Il fait aussi l’apprentissage de la mort mais refuse de se plier. Au fur et à mesure qu’avance le récit, le lecteur assiste à la lutte du petit homme pour devenir quelqu’un. Loin de vouloir plier l’échine pour devenir une bête féroce prête à dénoncer à tout va, le petit Pieta choisit de lire la Bible comme seul moyen de sauvegarder sa judaïcité dans un monde où règne l’absurde et le non sens. Dans un monde voué à la mécanisation des gestes et des actes, Pieta s’associe à un vieil homme pour fabriquer des cercueils et des monuments funéraires. Cet artisanat lui permet de se rapprocher de son humanité. Ce sont des moyens pour le petit homme de résister à la violence et à la mort. Mais va-t-il survivre au terrible assassinat de sa mère ? Se laissera-t-il broyer par le système soviétique ? Rejoindra-t-il les terrifiants orphelinats érigés par Staline ?

Piotr Bednarski décrit avec réalisme non seulement le système répressif soviétique des années 40 mais aussi les relégués et leurs geôliers. Il s’attarde sur les mesquineries des cadres, sur le processus de déshumanisation où pour oublier les atrocités du quotidien, soit on plonge avec délice dans la boisson, soit dans le suicide, comme seul issue pour se soustraire à cet enfer glacé.
Si le roman de Piotr Bednarski bouscule, dérange le lecteur dans ses habitudes et dans ses repères rassurants, il a le mérite d’obliger les consciences à bien regarder en face les désastres d’un système communiste de dictature. A l’heure où le populisme gagne du terrain, les esprits trouvent moins à redire des extrêmes, droite ou gauche. A l’heure où les tribuns populistes clament les merveilles et prodiges d’un dictateur comme Fidel Castro qui a asservi son peuple, Les neiges bleues devient un témoignage d’Histoire précieux. Il nous fait découvrir le courage du peuple polonais et les trésors littéraires que cette Nation renferme.


Roman traduit du Polonais par Jacques Burko et Alii
Editeurs : Le livre de poche, 2016
188 pages
5,10 €

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Au lit Miyuki.Texte de Roxane Marie Galliez. Illustré par Seng Soun Ratanavanh


Espièglerie

Le soleil finit sa course. La lumière agonisante projette par ci par là ses derniers rayons. Grand-père a fini sa journée. Il s’apprête à préparer le coucher de la petite Miyuki. Cependant, il ne parvient pas à la mettre au lit. C’est que l’enfant a encore des choses à faire !

Elle doit préparer le jardin pour la venue de la reine des libellules avec toute sa cour ! Elle doit aussi arroser ses petits légumes du potager, aider la famille escargots à se mettre à l’abri pour la nuit et ainsi de suite. Grand-père ne comprend pas ! Miyuki est encore très très occupée !

Hum, hum. Tout ceci n’est pas une excuse pour ne pas aller au lit ? Les enfants, public de ce conte s’identifient et se reconnaissent en Miyuki …

Le conte fait suite au précédent récit Attend Miyuki. L’auteur nous présente ici des créatures minuscules, miyuki et son grand –père. Ce sont les êtres féériques qui dorment dans une chaussure et qui ne sont pas plus haut que la moitié d’une carotte ! Elle a su les rendre attachants. Ils peuplent cette nature silencieuse et sont en empathie avec le monde des minuscules, escargots, papillons, libellules & Cie. Ils flottent et dansent au dessus des petites plantes et végétaux. Sont-ils les esprits de la nature ?

Les illustrations sont toujours aussi séduisantes. Les couleurs ravivent les yeux et dotent les mots d’un éclat singulier. Les pages deviennent des estampes ouvrant l’esprit au voyage, au monde des rêves…

Le jeune public ne peut qu’être conquis…


Editeurs : De la Martinière, Coll. « Jeunesse », 2017
13,90 €

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Le vieux saltimbanque de Jim Harrison


La vie est une fête

The ancient minstrel est le titre originel du roman posthume de Jim Harrison. Traduit en français par Le vieux saltimbanque, il ne rend pas, de façon pertinente et judicieuse, la pensée de l’écrivain, disparu voilà un peu plus d’un an. Le terme minstrel renvoie plutôt à son cousin français « ménestrel ». Il s’agit d’un musicien qui offre ses services à un seigneur au XIè, XIIè siècles. Le ménestrel excellait dans l’art de manier des instruments de musique de l’époque. Il amusait les dames et les gentilshommes de cour. Il égayait en temps de paix comme sur les champs de batailles. D’aucuns lui prêtaient le titre de trouvère ou de troubadour.

Or, placé son roman sous le signe d’un musicien de cours à une époque révolue, Jim Harrison ne se voit-il pas comme un poète, un jongleur de mots des temps modernes ? Plus encore, son récit ne serait-il pas un chant du cygne comme le confie Jim Harrison lui-même dans Note de l’auteur, « Le moment est venu d’écrire mes mémoires. » ? Oui, peut-être. Mais pas sous n’importe quelle forme. Rejetant le conformisme formel du genre autobiographique, Jim Harrison gage sur une autre option.

« Pour être honnête, ce qu’en général je ne suis pas, quand je me suis mis au travail, ma famille a insisté pour être tenue à l’écart de mon projet. Ma femme, qui ne connaît que trop les facéties des écrivains, a sonné la charge. Un ami, romancier à succès, avait écrit des mémoires contenant des informations frauduleuses sur les amants parfaitement imaginaires de son épouse, qu’il inventa pours’ absoudre de ses propres frasques. J’ai bien été forcé de reconnaître que j’étais tout à fait capable du même stratagème (…)
J’ai décidé de poursuivre mes mémoires sous la forme d’une novella. A cette date tardive, je voulais échapper à l’illusion de réalité propre à l’autobiographie. »

Habitué aux récits courts comme Nageurs de rivière, Jim Harrison maîtrise avec virtuosité le genre de la novella. Dans Le vieux saltimbanque, il s’attelle à décrire la trajectoire d’un écrivain farmer qui partage son temps entre l’écriture et l’élevage de porcs. Il se clive et devient lui-même personnage principal de son récit. Rejetant le pronom personnel « Je », comme c’est de coutume dans tout roman autobiographique, il opte pour le « Il », impersonnel et désinvesti. Il s’éloigne de l’autre de lui-même, il rejette cet alter – ego et prend des distances avec son dire. La tactique est payante car de ce fait, il peut alors charger son personnage de tous les défauts et de toutes les mesquineries. Il peut donc décrire ses actions sans une once de compassion. Ce choix de pronom lui permet aussi d’ovationner son protagoniste, d’avoir de l’affection pour lui sans être complaisant.

Le récit a effectivement ce mérite de ne jamais épargner son protagoniste, l’autre Jim, aux appétits gargantuesques aussi bien sur le plan culinaire que sexuel. Ses escapades extra conjugales sont rendues ici dans un style réaliste et cru parsemé d’humour. Big Jim se rit de ses « exploits », les plaçant sous le signe du démon de midi qui le saisit au soir de sa vie. Ainsi, les épisodes cocasses ne sont pas dénués de pathétique : le lecteur pense au chapitre où l’autre de Big Jim tente d’arracher un baiser –et plus si affinité –à une jeune fille venue visiter sa ferme. Il y a aussi l’épisode où sa femme manquait de lui tirer dessus lorsqu’elle le surprend en flagrant délit d’adultère…

Ces scènes de vaudeville et cette obsession sexuelle et érotique soulignent le caractère presque pervers du personnage. Le personnage écrivain, ce double de Jim Harrison devient un satyre. Ce pan de sa personnalité est totalement assumé. L’auteur du Vieux Saltimbanque l’assume entièrement comme il l’atteste dans « Note de l’auteur » :

« Je m’étouffe avec une arête de poisson trouvé dans une poubelle, puis l’hémorragie et les violentes quintes de toux m’achèvent à l’aube et me laissent gisant dans la ruelle, après une nuit glacée de pluie ininterrompue. Des frissons m’ont maintenu en vie toute la nuit. Une adorable joggeuse en short vert me découvre là et se dresse au-dessus de moi, elle se penche à la recherche de signes de vie inexistants hormis une paupière droite palpitante. L’œil gauche est aveugle depuis l’enfance. Levant les yeux vers son gracieux entrejambe, je me suis dis que je suis né et que je meurs entre les cuisses d’une femme. Ça tombe bien, car toute ma vie, j’ai accordé beaucoup d’attention à cet endroit précis de l’anatomie féminine. ».

Le protagoniste du récit, le double de Jim Harrison, n’est pas seulement un pervers amateur de femme. Versé dans l’excès, la vie devient une fête permanente. C’est la célébration de la femme, du sexe, de l’alcool mais aussi de la bonne nourriture. Le récit est rempli de ces dîners fastes et débordants de victuailles. Big Jim est big et heavy en tout. Il devient, par l’intermédiaire de son personnage semi fictif –un ogre qui dévore la vie jusqu’à son dernier souffle, avec amour et avec rage.

En conclusion, la novella permet à Jim Harrison de réaliser une rétrospective de sa vie et de ses écrits. Sans aucune compassion ni égard à son endroit, il entend décrire ses défauts avec sincérité et authenticité. Il ne cache ni ne montre rien qui ne soit du réel. Il fait preuve d’une grande et profonde connaissance de lui-même. Il n’exprime ni regret ni excuse car il s’assume pleinement en tant qu’enfant de la nature, vulnérable, mais oh combien merveilleux dans cette assurance de mordre la vie à pleine dent et d’être en perpétuelle transgression.

« Souvent nous demeurons parfaitement inertes face aux mystères de notre existence, pourquoi nous sommes là où nous sommes, et face à la nature précise du voyage qui nous a amenés jusqu’au présent. Cette inertie n’a rien de surprenant, car la plupart des vies sont sans histoire digne d’être remémorée ou bien elles s’embellissent d’événements qui sont autant de mensonges pour la personne qui l’a vécue. Il y a quelques semaines j’ai trouvé cette citation dans mon journal intime, des mots évidemment imprégnés par la nuit : « Nous vivons tous dans le couloir de la mort, occupant les cellules de notre propre conception » Certains, reprochant au monde leur condition déplorable, ne seraient pas d’accord. « Nous naissons libres, mais partout l’homme est enchaîné. » Je ne crois pas m’être jamais pris pour une victime, je préfère l’idée selon laquelle nous écrivons notre propre scénario. »


Roman traduit de l’américain par Brice Matthieussent
Editeurs : Flammarion, 2016
148 pages
15 €

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