L’étoile du Nord de D.B.John


Au pays du commandeur

Toute cette tragédie commence par une journée de Juin 1998 sur l’île de Baengnyeong en Corée du Sud. Deux jeunes amoureux, Jae-hoon, le garçon et Soo-min, la fille se prélassent au bord de la mer. Puis soudain, on n’en garde plus aucune trace de leur présence : ils ont tout simplement disparus.

Douze ans plus tard à Washington, en octobre 2010, Jenna, la sœur jumelle de Soo-min se réveille dans son appartement fonctionnel, déprimée et mal dormi, comme à son habitude. Elle ne parvient pas à surmonter la disparition de sa sœur. Cette disparition a fait voler en éclat l’équilibre de la vie familiale. Le père, aimé, sombre dans l’alcool puis décède. Jenna mène alors une existence solitaire entre son travail d’universitaire et ses souvenirs obsessionnels douloureux. Cependant, douée dans son domaine, elle est approchée par un recruteur de la CIA qui lui confie une mission délicate en extrême orient et plus précisément la Corée du Nord. Jenna voit là une opportunité pour mener son enquête…

Dans la capitale de la Corée du Nord, le général Cho, la fleur du régime, bénéficie des largesses du régime. Il est adulé, admiré pour ses exploits. Choisi pour faire partie de la délégation diplomatique nord coréenne en Occident, il est amené à rencontrer à plusieurs reprises Jenna. Ces échanges successifs font évoluer leurs rapports et obligent les deux partenaires à reconsidérer leurs points de vue. Jenna apprend peu à peu la vérité sur la disparition de sa sœur. Quant au général Cho, ces faces à faces l’obligent à remettre en question sa loyauté envers le régime qu’il sert.

Pendant ce temps où les Etats s’espionnent et se lancent des défis, Moon, une vieille femme du peuple tente de survivre. Mais sa débrouillardise a ses limites et Moon va commettre une erreur fatale qui va l’envoyer dans l’enfer du camp 22, un gigantesque laboratoire d’expérimentation sur les détenus à ciel ouvert…

L’étoile du Nord est l’histoire d’une rencontre entre ces trois personnages aux destins différents liés par l’Histoire. La force de l’intrigue réside dans la subtilité de la narration. Dans un style souple et alerte, D.B.John met en exergue son enquête sur un régime de dictature le plus fermé au monde. Il met en lumière les exactions méconnus des occidentaux : les terribles expérimentations sur les prisonniers politiques dans ce sinistre camp 22. Il relate aussi les disparitions d’étrangers longtemps inexpliquées mais dont s’est rendue coupable la Corée du Nord…

Il est sans conteste que L’Etoile du Nord est un roman exceptionnel qui fait croiser l’intrigue policière et le récit d’espionnage. Le style est nerveux et dynamique. Les personnages ont une dimension psychologique qui rend poignant la situation dans laquelle ils se débattent. Une motion particulière pour l’un des protagoniste : il s’agit de Moon, une femme du peuple dont le régime ne parvient pas à briser l’humanité qu’elle porte en elle. Chaque mot, chaque phrase concoure à renforcer le suspens jusqu’à la fin qui laisse le lecteur sans voix…

D.B.John offre à son lecteur non seulement un moment de délectation devant un roman policier / espionnage unique car avec L’Etoile du Nord, il dépoussière le genre en le modernisant. Mais il s’agit là aussi, un moment de réflexion sur le système totalitaire qui broie l’individu et qui le déshumanise dans ses rapports à l’autre. A cette fin, la note de l’auteur est indispensable pour comprendre l’intrigue. Elle est riche en terme de travail documentaire sur les exactions du régime (Déportation, Programme d’enlèvements dans les années 70, Eradication des chrétiens jugés comme une minorité dissidente, la stratégie porteuse de semences…)

En conclusion, c’est un roman à lire absolument tant qu’il porte un souffle nouveau au genre …


Roman traduit de l’Anglais par Antoine Chainas
Editeurs : Equinox, Coll. « Les Arènes », 2019
611 pages
22 Euros

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Quatre saisons à Mohawk de Richard Russo


Chronique d’Abigail

Comme d’autres écrivains avant lui, Richard Russo utilise le procédé littéraire de la ville imaginaire.
Mohawk, petite contrée oubliée aussi bien de la chance que du reste de l’Etat du Maine, est restée sur le bas côté de l’essor économique. Elle a surgi de l’imagination de notre auteur, avec sa cohorte de figures masculines aussi attachantes que pathétiques, sa géographie, ses rues, ses commerces, condamnés à fermer les uns après les autres et ses façades qui se lézardent.
En ce lieu, pour reprendre le point de vue du grand-père du narrateur, les saisons se résument de la façon suivante: un éphèmère été réduit à la plus simple expression d’une seule journée, celle du 4 juillet, à laquelle succède la fête foraine, qui en signifie la fin, Mange ta dinde et enfin la plus longue, la plus durable de toutes, l’Hiver. Ces 4 repères définissent une temporalité locale, ressentie par les personnages et laisse planer l’impression d’un hiver qui n’en finit pas, d’un froid qui saisit dans sa gangue les volontés les plus déterminées. Ces 4 saisons sont précisément celles qui divise l’ouvrage en 4 chapitres.
Le roman de Richard Russo correspond à la fois à une chronique au ton nostalgique, rugueux et teinté d’humour ainsi qu’à un récit d’initiation qui pourrait tout aussi bien être le roman du Père. Ce père fantoche des débuts, prêt à prendre le large, dont l’ombre en embuscade hante les premières pages consacrées à l’enfance du narrateur.
Un narrateur qui grandit aux côtés d’une mère tourmentée, obsessionnelle et fragile. Une femme atypique, insoumise, qui rêve d’un Ailleurs à en perdre l’esprit. Au fil du texte, elle semble s’amenuiser,presque disparaître. Absente à elle-même, absorbée par une profonde Dépression, elle sort de la vie du narrateur deux années durant. Pour y revenir tout en étant la même et une autre…Par la suite, à  cette éclipse psychique répond l’éloignement géographique.
Les pères sont les figures tutélaires, le noeud gordien de l’intrigue. Leur absence/présence, qu’ils se trouvent dans le champ ou hors de celui ci, façonne les autres personnages, investit leurs pensées et participe d’une idée récurrente de destin, d’un déterminisme presque impossible à contrecarrer. A travers cette galerie d’individus, ces piliers de bar de Mohawk, hommes accablés par l’existence mais aussi gouailleurs et flambeurs, Richard Russo interroge la masculinité. Qu’est-ce qu’être un homme?  Et comment devient-on un père?
Ainsi, Drew Littler devient fou à force d’ignorer qui est le sien. L’invention de son propre roman familial, bâti sur le culte d’une force physique sensée garantir pouvoir et domination, en une sorte de cliché suramplifié du mâle,  aura raison de lui.
Quant aux femmes, elles vivent à l’ombre d’un pater familia pathétique à l’image d’un Jack Ward qui a épousé une héritière, ou vampirique fondateur d’un Empire auquel une fille momifiée voue un culte maladif, à l’image de Mme Ward.
Ces pères sont des figures d’impuissance. Ainsi en va-t-il du père du jeune Claude Schwartz, qui se volatilise littéralement, incapable d’affronter la tentative de suicide et enfin la chute sociale de son propre fils.
Tous ces pères se trouvent dans un mouvement permanent de fuite, de départ, de fugue. A l’image de Sam Hall, perclus dans sa quête perpétuelle du pari, sa passion du jeu, flambeur généreux, ancré dans un éternel présent. Irresponsable et aimant, Sam Hall défie le sort en funambule irréductible. Russo raconte aussi une génération d’hommes façonnés par l’expérience commune de la guerre. L’absence de mots n’occulte pas la réminiscence des souvenirs. Et les voici, alignés, hantant les bars de la petite ville, une épouse à leur basque, qui s’aventure à leur recherche dans la nuit si froide…
L’écrivain narre le secret de la transmission. Le passage progressif vers l’âge adulte à travers cette conscience d’une danse désaccordée mais perpétuelle, celle de la communication entre hommes et femmes.
Avec subtilité, avec finesse et pudeur, Russo raconte la complexité des sentiments d’un père et de son fils. Jusqu’à cet instant où Sam Hall s’en va, meurt, non sans laisser une poignante empreinte dans l’âme d’un fils devenu homme.


Roman traduit de l’américain par Jean-Luc  Piningre
Editeurs: 10/18 Coll. »Domaine étranger », 2007
603 pages
10 euros

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Dix petits nègres d’Agatha Christie


La duchesse de la Mort

L’île du diable !

Cette île est résolument un mystère. Elle a eu tellement de propriétaires insolites : une star hollywoodienne, la famille royale anglaise et même l’Amirauté britannique avec ses expériences ultra secrètes, à l’abris des regards. L’île bruisse de rumeurs.

Aussi, lorsque les dix invités à la personnalité pour le moins trouble reçoivent une curieuse invitation pour passer quelques jours sur l’île, tous y accourent sans savoir  qu’un danger les guette…

En effet, comme le titre originel l’indique, à la fin de ce court séjour, il ne reste aucun hôte dans les environs : tous succombent de mort violente. Mais comment cela est-il possible ? Qui est le meurtrier ?

Il s’agit ici d’un classique du genre mais on a toujours grand plaisir à le relire. L’écriture de la grande dame est précise, chirurgicale et extrêmement concise. Chaque mot a son importance. La description est essentielle pour la compréhension de l’intrigue. Par conséquent, l’île du Diable et sa mystérieuse demeure constituent une prison à ciel ouvert pour les personnages. Comme le dira plus tard le général Macarthur : « Aucun de nous ne quittera cette île (…) C’est cela, le plan. Et vous le savez parfaitement. »

Toute l’intrigue repose sur le huis clos dans lequel les protagonistes se débattent entre espoir, résignation et colère. Seuls l’assassin et l’auteure connaissent le fin mot de l’histoire. Ils les observent lutter contre la mort tels des rats de laboratoire.

Avec Le crime de l’Orient Express et Mort sur le Nil, nous avons là un chef-d’œuvre de la littérature policière. A chaque relecture, de nouveaux détails apparaissent et constituent un délicieux moment passé en compagnie de la Duchesse de la Mort…


Roman traduit de l’anglais par Gérard de Chergé
Editeurs : Librairie des Champs – Elysées, 2019
222 paes
5,60 €

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L’empreinte de Alex Marzano-Lesnevich


Chronique d’Abigaïl

L’Empreinte est une oeuvre inclassable. C’est aussi une oeuvre remarquable, à plus d’un titre, le résultat d’un patient, long et implacable travail d’investigation tant sur le plan judiciaire que sur celui de l’introspection. Par un fait inédit, les deux se rejoignent.
Il faut bien le dire d’emblée, voilà un objet littéraire, un objet d’écriture qui échappe amplement à toute catégorie. Ce n’est pas là la moindre de ses forces.
Ce qui frappe c’est ,en premier lieu, sa qualité narrative évidente, celle de l’écriture en tant que telle. L’auteure emmène son lectorat avec elle, l’enrubanne dans la clarté du récit, dans sa logique interne construite sur de constants allers et retours.
Surtout, Alex Marzano-Lesnevich se place toujours à hauteur d’homme, au sens à la fois le plus humaniste et le plus exigent du terme.
De quoi est-il question?
De l’investigation menée par une jeune étudiante en droit, opposée à la peine de mort. De sa rencontre avec l’affaire Ricky Langley, pédophile et meurtrier du jeune Jérémy Guillory, un enfant de 6 ans.
Un monstre? Non, un homme, une victime et un bourreau. Oublié  du système mais responsable. Malade et lucide. Une énigme hors catégorie, impossible à soigner… Sauf que le visionnage d’une vidéo va provoquer, chez l’étudiante, un ébranlement qu’elle ne peut à priori s’expliquer.
Les réflexions et l’enquête détaillées, approfondies menées par l’écrivaine créent une histoire. Au sens narratif. Si tout est basé sur un ensemble de documents rigoureusement répertoriés et décortiqués, Alex Marzano-Lesnevich colmate les brèches par le biais de la fiction. Lorsqu’une place dans les faits est laissée vaquante, ils  sont reconstruits de façon hypothétique sur le principe du vraisemblable. La force de l’auteure, c’est cette intuition du possible, de ce qui a pu être.
Quels dégâts provoquent les secrets de famille? Quels sont les mobiles qui poussent les uns et les autres à vouloir les maintenir, à y apposer une chappe de silence? L’auteure chemine, procède au désenfouissage, se heurte au lourd événement de son enfance. Relégué dans les strates de la mémoire par d’habiles silences familiaux. Celui des viols et abus répétés dont elle fut l’objet et dont l’auteur ne fut, ni plus ni moins, que son grand père.
Ce qu’elle raconte, ce qui émerge, c’est l’inconscient à l’oeuvre dans le corps, la trace laissée quelque part dans le subconscient. L’empreinte est cette marque oubliée là comme un indice, objet d’une lecture possible uniquement par un tiers, enjeu d’un décryptage. Elle se fait l’écho de  ces cicatrices internes, blessures révélatrices des viols par son grand père, découvertes à la faveur d’un examen médical. Ces scarifications intérieures sont invisibles à celle qui les porte, mystère qui échappe au sujet lui-même. Voilà l’empreinte, celle du trauma qui demeure.
C’est aussi celle d’un héritage, un marquage auquel on voudrait échapper mais qui existe en dépit de soi.
Car le maître mot de tout ceci c’est l’ambivalence. La complexité.
Qu’est-ce qu’un pédophile? Comment le devient-on? Qui est responsable? Quelles sont les cartes tenues en main au début d’une vie et comment parvient-on à se construire en dépit du pire? Ou à pardonner?  Notamment au meurtrier de son enfant… Par quelle nécessité intérieure, par quelle résilience?
L’ensemble de l’ouvrage, atypique, est brillant d’intelligence. Il fait entrer chacun en conversation avec sa part la plus intime.
Pourquoi continue-t-on d’aimer ceux qui nous détruisent?
Le bourreau est-il seulement un bourreau? Et n’hérite-t-on de lui que le pire?
C’est un récit de ré assemblage de soi, d’acceptation de l’ambiguité intrinsèque, expérience humaine première, fondamentale.
Cette reconnaissance de l’empreinte laissée par l’Autre ne se réduit jamais à la part obscure et terrifiante. C’est ce savoir qui est la condition nécessaire à la rencontre.
Celle de l’auteure avec Ricky Langley.


Traduit de l’américain par Héloïse Esquié
Editeurs: 10/18, 2019
455 pages
10 euros

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Sainte Rita de Tommy Wieringa


Solitude

Dans le village de Fagne-Sainte-Marie, la vie s’écoule doucement pour Paul Krüzen. A presque cinquante ans, il partage sa vie de célibataire avec son vieux père et son magasin de curiosités militaires. Paul reste marqué par le départ de sa mère avec un soldat russe alors qu’il était encore enfant. Cet abandon a créé chez lui un manque irréversible. Cependant, sa solitude est comblée par l’amitié qu’il a pour son ami d’enfance, Hadwiges. Pendant quarante ans, notre protagoniste mène une existence ordinaire, effacée et solitaire dans ce petit village qui l’a vu naître. Mais Paul refuse de voir une réalité pourtant indéniable : Fagne-Sainte-Marie a changé. Des populations nouvelles sont arrivées, la pauvreté est plus marquante et la violence est plus présente.

Le drame qui va frapper son ami et la tragédie qui s’ensuit finissent par avoir raison de Paul…

Dans un style réaliste, Tommy Wieringa dépeint ici l’existence d’un Pays-Bas loin des cartes postales. Il suit des êtres désœuvrés, en marge d’une société dite « progressiste ». Leur désespoir et leur solitude sont évoqués sans fioriture. Ces personnages sont dépassés par la globalisation et le flux humain. En effet, l’arrivée des migrants chinois et leur implantation dans le village ne sont pas vues d’un très bon œil. Les propos sont teintés d’un certains racisme dont l’auteur restitue les contenus avec un humour pince sans rire. La force de l’écriture et Tommy Wieringa est de savoir les rendre attachant tout en mettant en lumière les erreurs et les tâtonnements des vies en pointillés. Ainsi, le lecteur ne peut que comprendre le titre du roman : sainte Rita protectrice des causes perdus et des êtres en désespérance devient la confidente, la « sainte patronne » de ces personnages…


Roman traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin
Editeurs : Stock « La cosmopolite, 2019
342 pages
22 €

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Danser dans la poussière de Thomas H. Cook


(…) ce qui a eu lieu sur la route de Tumasi…

Ray Campbell est désormais un spécialiste reconnu dans la gestion des risques financiers et consultant en management. Du haut des tours de New York, derrière son bureau, Ray reçoit un appel téléphonique inattendu. Il s’agit de Bill Hammond, son ancien supérieur hiérarchique lorsqu’il travaillait pour l’ONG Espoir au Lubanda, il y a 20 ans. Bill dirige maintenant le très redouté Mansfield Trust, organisation qui a un grand pouvoir de décisions sur les aides en partance pour l’Afrique : « A vrai dire, le Mansfield Trust envisage de fournir des aides substantielles au Lubanda. Si nos le faisons, tout le monde suivra. Cela pourrait changer la donne de pays. »

Mais la nouvelle que Ray apprend le frappe de stupeur : son ancien interprète lors de son séjour au Lubanda, Seso, vient d’être assassiné. Cet homme a été torturé avant d’être tué. En effet, de passage à New York, Seso voulait rencontrer Bill pour lui montrer des documents importants qui pourraient élucider la mort de Martine Aubert, une lubandaise activiste, bête noire de l’Occident mais aussi du régime lubandais de l’époque.

Les souvenirs remontent à la surface et Ray accepte la mission que Bill lui confie : retrouver les documents que Seso voulait lui montrer et de ce fait, enquêter sur la mort de cet homme. Pour racheter sa faute qui a causé la mort de celle qu’il aimait, Ray s’enfonce dans l’investigation qui le mène vers des vérités insoupçonnables jusqu’alors…

Fidèle à sa structure narrative, Thomas H Cook campe son intrigue dans le présent pour mieux permettre à ses protagonistes de faire le chemin inverse : remonter dans le temps afin d’affronter le passé et leurs actes. Danser dans la poussière est façonné comme une tragédie. Tout a été joué. Les dés ont été jetés. Les décisions irréfléchies ont été prises, muées par le ressentiment et la colère :

« Je suis sur le point de lui raconter ce rêve et que par mon imprudence je l’ai trahie. Comment, ici même, à Rupala, voilà vingt ans, j’ai fait rouler les dés pour cette femme pas même présente à la table du jeu, et comment, sur le résultat de ce lancer, un cœur bien plus courageux, et bien plus intelligent que le mien a été perdu. »

Il ne s’agit pas de « corriger » le passé. Ray le sait et l’assume. Il s’agit de rendre justice à un symbole, à une femme sacrifiée sur cette route de Tumasi pour avoir cru en ses rêves. En se rendant avec sa lettre ouverte à la capitale, Martine était déterminée à plaider la cause de son pays auprès des autorités qui ont déjà signé son arrêt de mort. En choisissant cette route, Martine scelle son sort. La route de Tumasi devient le lieu de rendez-vous avec son destin. C’est aussi le lieu de son supplice, son calvaire.

« Je ne sais pas combien de temps je suis resté là-bas, les mains jointes avec ferveur. Peut-être quelques minutes, peut-être plus longtemps. Mais je me rappelle encore –et ne l’oublierai jamais –que, à un moment donné, une rafale de vent a soufflé dans le champ et, sur ses ailes, un délicat nuage de poussière rouge s’est soulevé, a tournoyé et dansé comme une femme virevoltant autour du feu de camp lors d’une fête de village. De minuscules particules se sont agitées à l’endroit où les cendres de Martine avaient été éparpillées, me donnant l’impression qu’une part d’elle-même se tenait bel et bien au cœur des figures de ces arabesques naturelles. Je savaient qu’elles flottaient un moment dans l’air puis retourneraient à la terre, se soulèveraient pour retomber, en un rythme sans fin, Martine dansant à tout jamais dans la poussière. Plus que tout le monde, méditais-je en suivant des yeux les lents tourbillons de ce délicat nuage rougeâtre, le rêve de Martine a été de devenir indissociable du Lubanda pour l’éternité. C’était, désormais, chose faite. »

Danser dans la poussière est aussi un roman sur l’Afrique. Thomas H Cook décrit au travers le Lubanda, un pays imaginaire, la situation politique en Afrique Subsaharienne. Il évoque la violence et la corruption mais aussi le tissu social et économique traditionnel où cohabitent différentes ethnies qui viennent échanger leurs marchandises et savoir-faire. Son écrit fustige aussi certaines ONG et états occidentaux qui maintiennent sous perfusion des nations entières, avec la complicité des pouvoirs africains, afin de mieux les soumettre à la loi de l’économie de marché. Martine Aubert symbolise la figure qui résiste. Elle va à l’encontre de la politique internationale dans le sens où elle refuse l’aide étrangère car « (…) celui qui donne a toujours le dessus (…) la main de celui qui donne domine. »

Martine Aubert peut être considérée comme le porte-parole de l’auteur. Elle est la voix qui veut libérer le Lubanda. Elle est celle qui souhaite voir son pays marcher vers son destin, libre et indépendant.

Danser dans la poussière témoigne encore une fois du talent de l’écrivain. Le roman est doté d’une prose empreinte de poésie. Il touche et il remue le lecteur l’invitant à continuer sa réflexion au delà de l’histoire sur le sens d’une vie et sur les actes produits.


Roman traduit de l’Américain par Philippe Loubat-Delranc
Editions du Seuil, 2018
379 pages
7,80 €

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Les réfugiés de Nguyen Viet Thanh


Chronique d’Abigail

Viet Thanh Nguyen est l’auteur d’un très remarqué premier roman Le Sympathisant. Les huit nouvelles réunies dans ce recueil Les Réfugiés ont d’abord fait l’objet d’une publication dans divers journaux et revues.
Jeune écrivain Américain, Viet Thanh Nguyen fût aussi un réfugié, lui qui naquit à Saigon en 1971. Et c’est bien à ces réfugiés, ces êtres en mouvements, à tous ceux accaparés par cette dynamique de la trajectoire, en l’occurrence celle  de la migration que ce recueil se trouve dédié.
Il ne semble pas vain de rappeler la façon dont l’ONU définit le terme même de réfugiés: »  Les réfugiés se trouvent hors de leur pays d’origine en raison d’une crainte de persécution, de conflit, de violence ou d’autres circonstances qui ont gravement bouleversé l’ordre public et qui, en conséquence, exigent une protection internationale ».
Du point de vue de l’étymologie, le réfugié est celui qui tend à trouver asile, un être en mouvement hors de ses propres frontières désireux et en nécessité d’en franchir de nouvelles. Pour des raisons d’ordre majeur. Cela définit un sujet en fuite, en quête d’un Ailleurs qui devient abri, refuge, lieu sûr. C’est à dire, en opérant un mouvement à 360 ° afin d’adopter ce point de vue, un être animé par l’espoir d’un recommencement, à la recherche de cet espace où une vie serait possible…
Par conséquent, le réfugié, à l’image des protagonistes dépeints par notre écrivain, abandonne un passé, des racines pour aborder sur une autre rive, un autre monde . Il est amené à se heurter, par choix, mais plus souvent par nécessité à l’Inconnu. A de nouvelles règles morales. A  une autre langue qu’il faut s’approprier comme un nouveau vêtement. L’incertitude et le ballottement, la conscience aigue d’être ici en ressentant la nostalgie d’un Ailleurs tendent à définir la condition du réfugié.
Car il y a ce qui est laissé en arrière; les Morts, la Terre. Les âmes flottant dans cet entre deux. En sorte que la mémoire devient un enjeu, parfois une rivalité entre générations. Mais toujours un fil conducteur de ces différents récits. Ainsi, dans la nouvelle I’d love you to want me un vieux professeur mélange-t-il ses souvenirs dans la confusion des époques. Comme si son subconscient choisissait de faire ré émerger l’ailleurs et l’ancien. Tandis que la nouvelle Femmes aux yeux noirs vient rappeler la prégnance des croyances, celles qui s’attachent aux fantômes, aux défunts rapportés avec soi, flottant entre deux mondes dans l’infini liquide de la Mer qu’il a fallu traverser. Et désireux de communier dans la nostalgie avec les vivants.
Les traumas sont présents, ainsi de l’attaque par les Pirates, pour ceux qui ont fui par la Mer, les boat people arrimés à leur volonté de survie. Ou encore le souvenir de tous ceux tombés au front, les disparus, les fils, les maris avec Années de guerre.
Le ton percutant du Sympathisant se retrouve aussi dans ce recueil à l’écriture claire, sobre, acérée. Les travers des personnages, leurs ridicules, leur dimension pathétique sont dépeints sans ambage, mais le regard de l’auteur n’est pas exempt de tendresse pour eux, pour leur maladresse dans l’adaptation à leur nouvelle patrie, pour les malentendus génèrationnels. Dans ces lignes s’éprouve l’empathie pour ces êtres déchirés, parfois habités par la  nostalgie leur vie durant.
Viet Thanh Nguyen sait se montrer caustique. En particulier avec sa nouvelle  Les Américains l’une des perles de ce recueil. La pertinence du regard posé sur cette famille, ce décryptage au laser des relations, l’acuité et la finesse à saisir attitudes et ridicules deviennent la signature de l’auteur.
Celui ci parle d’une humanité peinte telle qu’en elle même. Sans idéalisation. Avec justesse. Les êtres racontés ici, ces brèves histoires sont un miroir renvoyé à chacun.


Nouvelles traduites de l’américain par Clément Baude
Editeurs Belfond, 2019
20 euros
206 pages

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Amsterdam de Ian McEwan


Le jeu des masques

Le roman s’ouvre sur les obsèques de Molly Lane, une femme talentueuse. Ses amants sont invités à la cérémonie. En effet, il y a le célèbre musicien Clive Linley et son vieil ami, Vernon Halliday, directeur de la rédaction d’un prestigieux journal anglais. Et enfin, se trouve aussi le ministre des Affaires Etrangères, Julian Garmony. En arrière-plan se tient le mari de la défunte, George Lane, possessif et insignifiant aux yeux des trois amants. Ce dernier voit d’un mauvais œil la présence de ces trois personnages.

Mais la mort de Molly rompt l’équilibre dans l’existence de Clive et de Vernon. Chacun se persuade d’être atteint d’un mal qui le ronge et qui, sûrement, le précipite vers la folie, l’impotence et la mort. Le spectre de la maladie les effraie d’autant plus que Molly, femme solaire et intelligente s’est retrouvée en état végétatif face à une pathologie foudroyante. Cependant, Vernon et Clive sont unis face à l’arrogance du Ministre des Affaires Etrangères, dernier amant en date de Molly. Aussi, lorsque les photos compromettantes de Julian sont découvertes, Vernon n’hésite pas à les utiliser pour détruire la carrière de cet homme « méprisable ». Contre toute attente, la décision de Vernon va déclencher une forme d’hostilité entre les deux meilleurs amis. Clive et Vernon vont prendre des décisions qui les entrainent vers l’irrémédiable. La farce prend alors le visage grimaçant du tragique.

Dans ce roman, l’auteur n’épargne aucun personnage. Il scrute les intentions, étudie l’imperfection et la fragilité des êtres. Il met en évidence, dans un roman tragi-comique, les petites ironies du destin qui font basculer des vies. L’humour renforce la cruauté entre les êtres. Chaque mot confié devient un piège, une trappe. L’amitié a l’ arrière goût acre d’une perfide trahison. A la fin, il n’en reste plus qu’un : le mari cocu et pourtant pas si veule ni si pleutre…

Amsterdam est un titre évocateur car le dénouement tragique pour les deux personnages protagonistes de l’histoire se trouve dans cette ville où tout est permis. C’est dans cette ville qu’ils ont rendez-vous avec le destin.

Le lecteur reconnaît la prouesse littéraire de Ian McEwan. Il ne laisse rien au hasard. Chaque mot a son importance dans l’action tragique mise en place. Force est de constater qu’il sait aménager des pauses dans son récit afin de mieux attraper le lecteur dans ses filets. Et, bien sûr, on se laisse prendre. Amsterdam est un roman plein de surprises et de rebondissement.

A lire absolument.


Roman traduit de l’Anglais par Suzanne V.Mayoux
Editeurs : Gallimard, Coll : « Folio », 2002
253 pages
Environ 8 €

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A l’heure de la pandémie

plumeA l’heure de la pandémie, Le Monde de Tran choisit de joindre sa voix aux messages de Prévention, mais aussi d’Espoir:
– Restons chez nous, afin que nous n’ayons pas à nous compter à la fin.
– Regardons-nous, même si nous croisons nos yeux au dessus d’un masque afin de rester dignes et humains.
– Prenons soin de ceux qui sont autour de nous, parce que chaque battement de coeur qui perdure change le cours du destin.
– Ne laissons pas de côté les invisibles, les plus petits plus absents que jamais aujourd’hui des discours de ceux qui dirigent.
– Saluons ceux qui passent, ceux qui s’en vont, le cortège des âmes qui partent à défaut de serrer des corps dans nos bras.
– Lisons, entrons dans les mots, dans les histoires parce que, parfois, elles portent la clef pour ici et maintenant.
– Soyons doux les uns avec les autres, ayons soin de l’Autre, soyons humbles. Nous sommes vulnérables; dans la fragilité des corps un ennemi muet s’installe. Pensons à ceux, inertes, qui sont un champ de bataille. Pensons à ceux, épuisés, qui chaque jour les veillent.

Restons chez nous, liés par les mots et les phrases, ces passeurs qui , maintenant plus que jamais, nous relient.
Prenez soin de vous.
 Le Monde de Tran.

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Le champ de Robert Seethaler


Le chant des oubliés

Dans son dernier opus Le champ, Robert Seethaler a pour point de départ une idée originale, celle de donner la voix aux disparus de Paulstadt. En effet, le roman s’ouvre sur la vision d’un vieil homme assis sur un banc dans un champ composé de tombes :

« C’était la partie la plus ancienne du cimetière de Paulstadt, que beaucoup appelaient simplement le Champ. Autrefois il y avait là une friche qui appartenait à un fermier nommé Ferdinand Jonas. C‘était une mauvaise terre jonchée de pierres et de boutons d’or toxiques, que le paysan s’était empressé de refiler à la commune à la première occasion. Elle ne valait rien pour les bêtes, elle ferait bien l’affaire pour les morts ».

Le vieil homme vient s’installer quotidiennement sur ce banc surtout si le temps le permet. Cette promenade insolite lui est devenue indispensable car il est convaincu que les morts lui parlent.

« La vérité, c’est qu’il était convaincu d’entendre parler les morts. Il ne comprenait pas ce qu’ils disaient, pourtant il percevait leurs voix avec la même acuité que le gazouillis des oiseaux et le bourdonnement des insectes autour de lui. »

Alors, le vieillard s’efface pour laisser l’essaim de voix s’élever dans les airs. Il s’agit de Louise dont l’amour a fini par la consumer. Il s’agit de Stéphanie, sa grand-mère. La guerre a définitivement jeté un voile sur ses rêves et illusions. Il y a Navid, le commerçant, l’immigré Arabe, qui a su s’intégrer dans son pays d’accueil. Et bien sûr, le maire de Paulstadt qui déverse sa bile sur ces anciens administrés avec un humour corrosif. Tous relatent leur existence et les cassures de la vie. Tous sont maintenant allongés sous terre, oubliés des vivants.

Dans un style dépouillé mais poétique, Robert Seethaler s’attèle à rendre vie à ces défunts ordinaires et met en exergue leurs passions, leur désirs et rêves lorsqu’ils étaient encore vivants. Il rend hommage à ces êtres oubliés car considérés comme insipides et sans saveur. Il les extirpe de l’oubli. Il leur donne un second souffle. Dans sa chronique pour le Livre Hebdo, Kerenn Elkaïm considère ce texte comme « d’une grande originalité, (il) forme une symphonie composée du chant des oubliés. Il nous renvoie à la folie ou aux bribes de vies qui tissent le maillage d’un village ». Robert Seethaler est considéré comme « un thanatopracteur – magicien ».

Cependant, force est de constater que le choix narratif de l’auteur créé un rythme binaire et de ce fait monotone. Chaque personnage succède au précédent et ainsi de suite formant un effet de catalogage. Ainsi, les voix se diluent dans cette succession trop ordonnée comme si ces morts faisaient la queue dans l’attente de saisir le micro pour témoigner de leur existence.

En conclusion, l’idée demeure singulière. Même s’il est vrai que l’auteur s’en défend en soulignant que ces personnages perçoivent les bribes d’instants avant le grand saut. La Mort efface la mémoire en abolissant le temps. Malgré cela, il est dommage que le contenu reste tout de même soporifique n’effleurant que la surface des passions. Les morts ne semblent pas vouloir tout dire. Ils babillent, murmurent et retombent dans le silence dans l’indifférence du lecteur assommé par l’ennui d’un chant répétitif et sans surprise…


Roman traduit de l’Allemand (Autriche) par Elisabeth Landes
Editeurs : Sabine Wespieser, 2020
276 pages
21 €

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