Les réfugiés de Nguyen Viet Thanh


Chronique d’Abigail

Viet Thanh Nguyen est l’auteur d’un très remarqué premier roman Le Sympathisant. Les huit nouvelles réunies dans ce recueil Les Réfugiés ont d’abord fait l’objet d’une publication dans divers journaux et revues.
Jeune écrivain Américain, Viet Thanh Nguyen fût aussi un réfugié, lui qui naquit à Saigon en 1971. Et c’est bien à ces réfugiés, ces êtres en mouvements, à tous ceux accaparés par cette dynamique de la trajectoire, en l’occurrence celle  de la migration que ce recueil se trouve dédié.
Il ne semble pas vain de rappeler la façon dont l’ONU définit le terme même de réfugiés: »  Les réfugiés se trouvent hors de leur pays d’origine en raison d’une crainte de persécution, de conflit, de violence ou d’autres circonstances qui ont gravement bouleversé l’ordre public et qui, en conséquence, exigent une protection internationale ».
Du point de vue de l’étymologie, le réfugié est celui qui tend à trouver asile, un être en mouvement hors de ses propres frontières désireux et en nécessité d’en franchir de nouvelles. Pour des raisons d’ordre majeur. Cela définit un sujet en fuite, en quête d’un Ailleurs qui devient abri, refuge, lieu sûr. C’est à dire, en opérant un mouvement à 360 ° afin d’adopter ce point de vue, un être animé par l’espoir d’un recommencement, à la recherche de cet espace où une vie serait possible…
Par conséquent, le réfugié, à l’image des protagonistes dépeints par notre écrivain, abandonne un passé, des racines pour aborder sur une autre rive, un autre monde . Il est amené à se heurter, par choix, mais plus souvent par nécessité à l’Inconnu. A de nouvelles règles morales. A  une autre langue qu’il faut s’approprier comme un nouveau vêtement. L’incertitude et le ballottement, la conscience aigue d’être ici en ressentant la nostalgie d’un Ailleurs tendent à définir la condition du réfugié.
Car il y a ce qui est laissé en arrière; les Morts, la Terre. Les âmes flottant dans cet entre deux. En sorte que la mémoire devient un enjeu, parfois une rivalité entre générations. Mais toujours un fil conducteur de ces différents récits. Ainsi, dans la nouvelle I’d love you to want me un vieux professeur mélange-t-il ses souvenirs dans la confusion des époques. Comme si son subconscient choisissait de faire ré émerger l’ailleurs et l’ancien. Tandis que la nouvelle Femmes aux yeux noirs vient rappeler la prégnance des croyances, celles qui s’attachent aux fantômes, aux défunts rapportés avec soi, flottant entre deux mondes dans l’infini liquide de la Mer qu’il a fallu traverser. Et désireux de communier dans la nostalgie avec les vivants.
Les traumas sont présents, ainsi de l’attaque par les Pirates, pour ceux qui ont fui par la Mer, les boat people arrimés à leur volonté de survie. Ou encore le souvenir de tous ceux tombés au front, les disparus, les fils, les maris avec Années de guerre.
Le ton percutant du Sympathisant se retrouve aussi dans ce recueil à l’écriture claire, sobre, acérée. Les travers des personnages, leurs ridicules, leur dimension pathétique sont dépeints sans ambage, mais le regard de l’auteur n’est pas exempt de tendresse pour eux, pour leur maladresse dans l’adaptation à leur nouvelle patrie, pour les malentendus génèrationnels. Dans ces lignes s’éprouve l’empathie pour ces êtres déchirés, parfois habités par la  nostalgie leur vie durant.
Viet Thanh Nguyen sait se montrer caustique. En particulier avec sa nouvelle  Les Américains l’une des perles de ce recueil. La pertinence du regard posé sur cette famille, ce décryptage au laser des relations, l’acuité et la finesse à saisir attitudes et ridicules deviennent la signature de l’auteur.
Celui ci parle d’une humanité peinte telle qu’en elle même. Sans idéalisation. Avec justesse. Les êtres racontés ici, ces brèves histoires sont un miroir renvoyé à chacun.


Nouvelles traduites de l’américain par Clément Baude
Editeurs Belfond, 2019
20 euros
206 pages

Publié dans Littérature américaine | Tagué , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Amsterdam de Ian McEwan


Le jeu des masques

Le roman s’ouvre sur les obsèques de Molly Lane, une femme talentueuse. Ses amants sont invités à la cérémonie. En effet, il y a le célèbre musicien Clive Linley et son vieil ami, Vernon Halliday, directeur de la rédaction d’un prestigieux journal anglais. Et enfin, se trouve aussi le ministre des Affaires Etrangères, Julian Garmony. En arrière-plan se tient le mari de la défunte, George Lane, possessif et insignifiant aux yeux des trois amants. Ce dernier voit d’un mauvais œil la présence de ces trois personnages.

Mais la mort de Molly rompt l’équilibre dans l’existence de Clive et de Vernon. Chacun se persuade d’être atteint d’un mal qui le ronge et qui, sûrement, le précipite vers la folie, l’impotence et la mort. Le spectre de la maladie les effraie d’autant plus que Molly, femme solaire et intelligente s’est retrouvée en état végétatif face à une pathologie foudroyante. Cependant, Vernon et Clive sont unis face à l’arrogance du Ministre des Affaires Etrangères, dernier amant en date de Molly. Aussi, lorsque les photos compromettantes de Julian sont découvertes, Vernon n’hésite pas à les utiliser pour détruire la carrière de cet homme « méprisable ». Contre toute attente, la décision de Vernon va déclencher une forme d’hostilité entre les deux meilleurs amis. Clive et Vernon vont prendre des décisions qui les entrainent vers l’irrémédiable. La farce prend alors le visage grimaçant du tragique.

Dans ce roman, l’auteur n’épargne aucun personnage. Il scrute les intentions, étudie l’imperfection et la fragilité des êtres. Il met en évidence, dans un roman tragi-comique, les petites ironies du destin qui font basculer des vies. L’humour renforce la cruauté entre les êtres. Chaque mot confié devient un piège, une trappe. L’amitié a l’ arrière goût acre d’une perfide trahison. A la fin, il n’en reste plus qu’un : le mari cocu et pourtant pas si veule ni si pleutre…

Amsterdam est un titre évocateur car le dénouement tragique pour les deux personnages protagonistes de l’histoire se trouve dans cette ville où tout est permis. C’est dans cette ville qu’ils ont rendez-vous avec le destin.

Le lecteur reconnaît la prouesse littéraire de Ian McEwan. Il ne laisse rien au hasard. Chaque mot a son importance dans l’action tragique mise en place. Force est de constater qu’il sait aménager des pauses dans son récit afin de mieux attraper le lecteur dans ses filets. Et, bien sûr, on se laisse prendre. Amsterdam est un roman plein de surprises et de rebondissement.

A lire absolument.


Roman traduit de l’Anglais par Suzanne V.Mayoux
Editeurs : Gallimard, Coll : « Folio », 2002
253 pages
Environ 8 €

Publié dans Littérature anglaise | Tagué , , , | 2 commentaires

A l’heure de la pandémie

plumeA l’heure de la pandémie, Le Monde de Tran choisit de joindre sa voix aux messages de Prévention, mais aussi d’Espoir:
– Restons chez nous, afin que nous n’ayons pas à nous compter à la fin.
– Regardons-nous, même si nous croisons nos yeux au dessus d’un masque afin de rester dignes et humains.
– Prenons soin de ceux qui sont autour de nous, parce que chaque battement de coeur qui perdure change le cours du destin.
– Ne laissons pas de côté les invisibles, les plus petits plus absents que jamais aujourd’hui des discours de ceux qui dirigent.
– Saluons ceux qui passent, ceux qui s’en vont, le cortège des âmes qui partent à défaut de serrer des corps dans nos bras.
– Lisons, entrons dans les mots, dans les histoires parce que, parfois, elles portent la clef pour ici et maintenant.
– Soyons doux les uns avec les autres, ayons soin de l’Autre, soyons humbles. Nous sommes vulnérables; dans la fragilité des corps un ennemi muet s’installe. Pensons à ceux, inertes, qui sont un champ de bataille. Pensons à ceux, épuisés, qui chaque jour les veillent.

Restons chez nous, liés par les mots et les phrases, ces passeurs qui , maintenant plus que jamais, nous relient.
Prenez soin de vous.
 Le Monde de Tran.

Publié dans Non classé | 2 commentaires

Le champ de Robert Seethaler


Le chant des oubliés

Dans son dernier opus Le champ, Robert Seethaler a pour point de départ une idée originale, celle de donner la voix aux disparus de Paulstadt. En effet, le roman s’ouvre sur la vision d’un vieil homme assis sur un banc dans un champ composé de tombes :

« C’était la partie la plus ancienne du cimetière de Paulstadt, que beaucoup appelaient simplement le Champ. Autrefois il y avait là une friche qui appartenait à un fermier nommé Ferdinand Jonas. C‘était une mauvaise terre jonchée de pierres et de boutons d’or toxiques, que le paysan s’était empressé de refiler à la commune à la première occasion. Elle ne valait rien pour les bêtes, elle ferait bien l’affaire pour les morts ».

Le vieil homme vient s’installer quotidiennement sur ce banc surtout si le temps le permet. Cette promenade insolite lui est devenue indispensable car il est convaincu que les morts lui parlent.

« La vérité, c’est qu’il était convaincu d’entendre parler les morts. Il ne comprenait pas ce qu’ils disaient, pourtant il percevait leurs voix avec la même acuité que le gazouillis des oiseaux et le bourdonnement des insectes autour de lui. »

Alors, le vieillard s’efface pour laisser l’essaim de voix s’élever dans les airs. Il s’agit de Louise dont l’amour a fini par la consumer. Il s’agit de Stéphanie, sa grand-mère. La guerre a définitivement jeté un voile sur ses rêves et illusions. Il y a Navid, le commerçant, l’immigré Arabe, qui a su s’intégrer dans son pays d’accueil. Et bien sûr, le maire de Paulstadt qui déverse sa bile sur ces anciens administrés avec un humour corrosif. Tous relatent leur existence et les cassures de la vie. Tous sont maintenant allongés sous terre, oubliés des vivants.

Dans un style dépouillé mais poétique, Robert Seethaler s’attèle à rendre vie à ces défunts ordinaires et met en exergue leurs passions, leur désirs et rêves lorsqu’ils étaient encore vivants. Il rend hommage à ces êtres oubliés car considérés comme insipides et sans saveur. Il les extirpe de l’oubli. Il leur donne un second souffle. Dans sa chronique pour le Livre Hebdo, Kerenn Elkaïm considère ce texte comme « d’une grande originalité, (il) forme une symphonie composée du chant des oubliés. Il nous renvoie à la folie ou aux bribes de vies qui tissent le maillage d’un village ». Robert Seethaler est considéré comme « un thanatopracteur – magicien ».

Cependant, force est de constater que le choix narratif de l’auteur créé un rythme binaire et de ce fait monotone. Chaque personnage succède au précédent et ainsi de suite formant un effet de catalogage. Ainsi, les voix se diluent dans cette succession trop ordonnée comme si ces morts faisaient la queue dans l’attente de saisir le micro pour témoigner de leur existence.

En conclusion, l’idée demeure singulière. Même s’il est vrai que l’auteur s’en défend en soulignant que ces personnages perçoivent les bribes d’instants avant le grand saut. La Mort efface la mémoire en abolissant le temps. Malgré cela, il est dommage que le contenu reste tout de même soporifique n’effleurant que la surface des passions. Les morts ne semblent pas vouloir tout dire. Ils babillent, murmurent et retombent dans le silence dans l’indifférence du lecteur assommé par l’ennui d’un chant répétitif et sans surprise…


Roman traduit de l’Allemand (Autriche) par Elisabeth Landes
Editeurs : Sabine Wespieser, 2020
276 pages
21 €

Publié dans Littérature de langue allemande | Tagué , , | Laisser un commentaire

La mort selon Turner de Tim Willocks


Impitoyable

Les lecteurs connaisseurs de Tim Willocks se souviennent encore de son diptyque La Religion et Les douze enfants de Paris tant l’atmosphère de ces romans a imprégné fortement leur esprit.

Protéiforme par son parcours professionnel, l’auteur a été chirurgien puis psychiatre, il a su, par sa formation, nous offrir une galerie de personnages complexes oscillant entre cruauté et compassion dont le plus célèbre est Matthias Tannhauser, personnage qui a une réelle existence historique.

Son dernier roman n’échappe pas à la règle. Le style « coupe de poing » et « droit au but » prime sur les digressions inutiles comme il y en a tant dans des romans polars maladroits. En effet, l’auteur plante le décor. Nous sommes en Afrique du Sud mais à l’écart des grandes villes comme Pretoria ou le Cap. Lorsque les personnages évoquent ces agglomérations, le lecteur les perçoit comme des lieux lointains et étrangers à l’intrigue.

Non, le lieu des massacres et des duels entre protagonistes se trouve hors de la portée de la loi. Nous sommes dans un wilderness en plein cœur de l’Afrique du Sud.

En effet, l’intrigue se situe dans le veld, au pays de la soif, là où la terre rechigne à combler les hommes de ses bienfaits. Nous sommes dans le Cap-Nord à Langkopf. Partout, un soleil assassin règne en maître. Le désert est à quelques kilomètres à la ronde. C’est l’endroit de la perdition au sens propre comme au sens figuré. Les personnages sont menés dans cet enfer de sables pour y mourir. Il n’y a pas d’espoir de retour. C’est le nouvel enfer de Dante.

Un meurtre abominable a été commis. Un fils de famille, ivre mort, a roulé sur une fille de rue, affamée et malade. Il ne rend compte de rien. Son beau-père reprend le volant et s’enfuit avec ses compagnons de beuverie laissant la victime agonisée seule sur l’asphalte. Un policier, Turner, un homme au passé trouble sans lien avec la morte décide de ne pas laisser le crime impuni, part la chasse pour traquer les coupables. Il va y avoir des morts. Il va y avoir des carnages car Turner et les criminels qu’il pourchasse sont sans pitié.

La mort selon Turner est un roman magistral mêlant récit policier à celui du western d’un nouveau. Le personnage de Turner est complexe. On se demande ce qui le sépare au juste du reste des « méchants » qu’il traque et qui le pistent. Dans ce jeu de cache-cache, Turner trouve ici un adversaire de taille en la personne de Margot Le Roux. Cette femme est un protagoniste digne d’être confrontée à la cruauté et au caractère impitoyable de Turner. La scène finale ressemble à une séquence cinématographique de Quentin Tarantino. Le duel entre ces deux êtres au sentiment complexe constitue l’apothéose du roman. Il n’y a pas de pathos : chacun connaît déjà le dénouement. Chacun sait déjà qu’il est damné. Pas de rachat ni de rédemption. Pour Turner, son cannibalisme détourné le sépare irrémédiablement du reste de l’humanité. Pour Margot, son duel avec Turner l’entraîne vers les abysses. La dame accepte et se jette sous les balles de son impitoyable ennemi…

Décidément, il n’y a rien à attendre dans ce désert où chacun se laisse consumer par sa passion et ses exigences. Dans un monde qui vacille, dans un monde où tout homme peut être acheté, Turner et Margot sont à part. Ils font bouger les frontières. Ils anéantissent par leurs actes les notions du Bien et du Mal. Ils ne sont ni des héros tragiques ni des perdants magnifiques. Turner et Margot obéissent à la loi de leur espèce. Ils se plient à la violence de leur monde. Ils développent, chacun avec ses propres armes, une stratégie de la survie et ce, jusqu’à ce que mort s’ensuit.

La mort selon Turner est un roman magnifique. Il offre aux lecteurs un paysage désertique, chauffé à blanc dans lequel les notions élémentaires de la morale sont abolies au bénéfice d’une seule loi : la survie.


Roman traduit de l’anglais par Benjamin Legrand
Editeurs : Pocket, 2019
450 pages
7,90 €

Publié dans Littérature anglaise | Tagué , , , , | Laisser un commentaire

Les ronces de Antoine Piazza


Chronique d’Abgail

Il existe des chemins à l’abandon, des murets chauffés de soleil le long desquels s’enroulent les ronces… Ce sont des chemins de traverse, des sentiers d’école buissonnière, ceux qui mènent aux portes de Royaumes que, seuls, parcourent les enfants qui se rendent à l’école. Ils se gorgent des baies mûres, couleur d’encre. Ils sont les gardiens de ces secrets, de ceux qui garnissent l’espace magique  entre la maison et l’école.
Ces trésors de campagne, ces enfants à apprivoiser, rétifs aux livres, lecteurs qui ânonnent tel sont les personnages et le décor que trouve un jeune instituteur de 25 ans, tout juste rentré d’un périple Africain. Les yeux encore ébloui de désert, le voilà sur un autre continent à découvrir, une école, une de celles dont l’existence est un enjeu renouvelé chaque année, chaque rentrée.
Voilà ce jeune Maître au coeur d’un désert, au sein des terres ensauvagées d’un village du Haut Languedoc. Qui d’autre pouvait signer un contrat pour venir tenir une classe aux confins de l’abandon,  aux effectifs variables et incertains, une de ces classes dont aucun titulaire, en règle générale, ne veut?
Le professeur des écoles arpente les chemins, gravit les altitudes, épouse ce pays qui est celui de ses élèves. Il croise les Anciens, assis dans le soleil au bord des routes, gardiens d’un temps révolu.
Car c’est bien du Temps qu’il est ici question; celui qui marque les traits, fait grandir les enfants, réforme les sociétés. Ce temps qui s’envole, qui change le Village en témoin de ce qui passe pour ne plus revenir. Ainsi de ce fameux certificat d’études, emblème révolu d’un statut, Saint Graal de la fin de la scolarité. Aboutissement. Certitude de n’avoir pas été un cancre.
Et cependant c’est sa disparition progressive que narre l’instituteur, celle qui s’organise  pendant ses 7 années de mission. Sept ans. L’âge de raison, le temps de la réflexion. Le temps de partir à l’instant où, pourtant, il se sent enfin adopté.
Ce que narre l’écrivain Antoine Piazza, c’est une métamorphose progressive. Il raconte des vies anonymes et uniques, peintes dans un décor où souffle le vent, le froid de l’hiver, où chacun cale son rythme sur celui des saisons. C’est la fin lente et irréversible de ce que l’on pensait immobile à jamais. Le mouvement qui emporte les plus jeunes vers la vie urbaine, fait revenir les citadins qui fuient les boulevards et les bouchons.
L’auteur livre un beau récit, poétique et précis, dans lequel le lecteur se laisse emporté. Jusqu’à ressentir  lui aussi l’âcreté des premières vendanges, ou le parfum des marronniers. A découvrir.


Editeurs: Actes Sud, 2008
213 pages
7,50 euros

Publié dans Littérature française | Tagué , , , , , , , | Laisser un commentaire

Le dynamiteur de Henning Mankell


Une vie (Chronique d’Abigail)

Le Dynamiteur c’est l’histoire d’une vie. Celle d’Oskar.
Henning Mankell fait naître son personnage à la lisière du siècle nouveau, en 1888. Par une habile construction narrative il va transformer ce petit homme en un témoin et un acteur presque malgré lui des grands changements qui jalonnent la société suédoise, modifient ses soubassements pour la mener vers la modernité.
Car force est de constater, ainsi que nous le rappelle l’auteur, que celle ci ne fût pas toujours ce modèle d’harmonie sociale que se complaisent parfois à dépeindre à l’envi les médias.
Cette oeuvre fut la première de l’écrivain Suédois, disparu en 2015. Il la rédigea à tout juste 25 ans dans un contexte qu’il ne manque pas d’évoquer en préface. L’auteur, qui se partagea sa vie durant entre Suède et Mozambique, se remémore le bruit de fond, celui d’un appartement venteux où il écrivait, attentif à la guerre Américano-Vietnamienne et aux interrogations sur la notion d’engagement qu’elle suscite.
Dés le départ, Oskar est une énigme, à lui-même comme aux autres. D’abord parce que c’est un taiseux, un être de silence, à l’écoute de ce flux de la pensée qui l’habite. Ce n’est sans doute pas un hasard si, au soir de sa vie, au moment où le narrateur fait sa connaissance, il choisit de passer une partie de l’année sur une île.
L’insularité, le ciel et la mer confondus en un même gris, la minéralité des lieux deviennent un reflet de cette âme solitaire. Le paysage est pareil à un prolongement, une traduction mélancolique de l’intériorité d’Oskar.
Henning Mankell procède à des allers et retours entre le présent, la vieillesse d’Oskar, et le passé. Le personnage se livre par bribes à l’enquêteur-narrateur qui  semble procéder selon une méthode quasi documentaire. Les mots, parfois lacunaires, peuvent ne pas venir et c’est le silence et les rituels, celui du café notamment, qui les remplacent. Le temps qui passe, la déperdition des souvenirs, la mémoire sont une trame récurrente. L’affleurement de l’ancien, de l’enfance et de ses jeux où Oskar se sentait juste comme les autres instaurent une atmosphère d’ une poésie poignante.
C’est toute une vie qui se voit saisie dans son particularisme, dans sa dignité, ses attentes. Dans l’acceptation du handicap après l’accident qui mutila le jeune dynamiteur. Il s’émerveille de sa rencontre avec son épouse, de ses enfants. En dépit de cela, Oskar restera dynamiteur, mais aussi un être curieux, aux aguets, avide d’apprendre. A la fois solitaire et rempli d’un espoir de changement, à la fois dans l’acceptation mais jamais dans l’amertume, persuadé d’un meilleur possible.
L’écrivain le dépeint selon une veine réaliste, parfois presque naturaliste tant il n’occulte rien non plus de l’histoire du corps vieillissant. Cependant, l’attachement à des détails presque organiques, loin d’amoindrir Oskar, en font un être singulier, si ténu dans l’univers, mais debout somme toute face à l’Histoire qui défile. A sa fragilité se mêle une force ; le lecteur est convié à son tour vers une introspection. Quelle trace laissons-nous? A qui?
Oskar, aussi modeste puisse-t-il paraître, ne plie pas. Jusqu’au bout, il conserve une attente… Un espoir?
Son destin unique, obscur, s’inscrit et se grave dans l’esprit du lecteur et laissait entrevoir, déjà, l’humanisme, l’empathie pour les petits, pour les différents, les solitaires propres à Mankell. Une vie pareille à la lueur lointaine d’un petit sémaphore dans la nuit.


Roman traduit du suédois par Rémi Cassaigne
Editions du Seuil, Coll. « Points », 2019
186 pages
6,70 euros

Publié dans Littérature nordique | Tagué , , , , , , , , , | Laisser un commentaire