Danse, danse, danse de Haruki Murakami

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Qui suis-je?

Dans « Danse, danse, danse » Murakami plonge son lecteur encore une fois (mais on ne s’en lasse pas) dans un univers totalement déconnecté, totalement en dehors du réel. Mais qu’est-ce que le réel ? Cette question taraude en permanence le narrateur-personnage de ce récit.

En effet, l’homme est depuis longtemps interpellé par un rêve (mais est-ce un rêve ?) ou peut-être une hallucination (mais est-ce une hallucination ?) dans laquelle il voit et/ou entend une femme pleurer pour lui sous prétexte qu’il n’arrive pas lui-même à pleurer. Les larmes semblent être oubliées, refoulées dans le vaste domaine de l’oubli et/ou de la nostalgie au sens japonais et asiatique du terme. Dès lors, il entreprend un voyage insolite. Il revient vers l’hôtel du Dauphin là où il avait rencontré un jour une jeune femme qui est devenue sa maitresse avant de s’évaporer (au sens japonais du terme) pour de bon. Il a l’impression que cet hôtel l’appelle, le happe. Il devient donc urgent d’aller à sa rencontre car tout vient de là et tout y aboutit. Le Dauphin est comme une sorte d’Overlook mais sans l’aspect terrifiant et horrifique à la Stephen King. Le narrateur-personnage revient donc sur les lieux mais tout a changé. Il déambule à la recherche d’on ne sait quoi ou qui. Et par un étrange phénomène de hasard, il revoit dans un film l’étrange maîtresse, Kiki, disparue il y a des années. C’est alors qu’entre en scène par d’étranges (oui, encore une fois) connections et réseaux une petite fille désœuvrée et ses parents inconscients, Gotanda, l’ami tueur (mais est-il réellement un assassin ?) de lycée et la jeune réceptionniste qui attire notre homme seul et sans affects. Il se retrouve par un faisceau de coïncidences et de hasards malencontreux au poste de police pour répondre aux questions concernant la mort suspecte d’une call girl. Entretemps, il a découvert une brèche dans l’hôtel qui le mène dans un monde parallèle où l’homme-mouton, en fuite ou en retrait lui explique (à lui ou à son double ?) le mécanisme des phénomènes et la signification de toutes choses. Il lui révèle sa place dans le monde… avant de disparaître lui aussi.
« Danse, danse, danse », rédigé à la fin des années 80 s’inscrit dans la lignée des romans postmodernes de l’auteur tels que Kafka sur le rivage ou encore La fin des temps pour ne citer que ces deux romans. En effet, le lecteur retrouve là une invariante dans le récit murakamien : le personnage en marge. Notre protagoniste est sans attaches réelles car il n’en ressent pas le besoin. Ses émotions sont en décalage par rapport à la norme (ou plutôt à la dictature de la norme). En un sens, le narrateur ressemble quelque peu à Meursault, l’anti héros, le porte-parole de l’absurde camusien. Cependant, chez Murakami, le lecteur est sommé de suivre ce personnage sans qu’il ait besoin de comprendre les motivations de ses actes puisque lui-même est étranger à lui-même. La quête du personnage de Danse, danse, danse s’apparente à une quête des origines. Les mémoires s’estompent. L’homme-mouton, le gardien des liens et de la Mémoire s’abrite dans un lieu sans lumière où pour accéder jusqu’à lui, il faut se défaire de sa rationalité. C’est cette composante là de l’esprit humain, c’est cette équation cartésienne du cogito, ergo sum que dénonce l’auteur. Le  » vivre  » ne revêt pas de mot. Il requiert le geste, la danse gracieuse qui ramène à chaque pas l’être vers son origine, le but de son existence car en dehors de la condition sine qua non d’exister, rien n’existe.  » Danser, répondit l’homme-mouton. Continuer à danser tant que tu entendras la musique. Tu comprends ce que je te dis ? Danse ! Continue à danser. Ne te demande pas pourquoi. Il ne faut pas penser à la signification des choses. Il n’y en a aucune au départ. Si on commence à réfléchir, les jambes s’arrêtent. Et si tes jambes s’arrêtent de danser, moi je ne pourrai plus rien faire pour toi « . Vivre la sensualité de l’univers, voilà peut-être le message de Haruki Murakami. La réflexion entraine la chute au sens métaphysique du terme. Face aux critiques qui le visent et le dénigrent comme auteur partisan de la fin de l’Histoire, Haruki Murakami offre seulement une alternative à la contemplation de l’univers et de l’homme, son reflet. Il voit dans cette danse cosmique (chère à la philosophie zazen et au bouddhisme) une échappatoire possible aux quatre nobles Vérités de la Souffrance et sur la Souffrance. A la rationalité conduisant au Capitalisme (il y a des pages à corner sur la critique du capital), l’auteur oppose une autre philosophie, celle de l’errance en quête du Sens.

« Danse, danse, danse » est à bien des égards, un roman hautement métaphysique. Il s’interroge sur la condition de l’Homme moderne, post Humaniste et post Moderniste. C’est un auteur à (re)découvrir. Pour les lecteurs inconditionnels, je recommande chaudement son nouvel opus Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage. Sinon, je suggère au public de redécouvrir Chroniques de l’oiseau à ressort paru dans la collection 10/18 le temps de savourer ou de prendre connaissance avec l’un des plus grands écrivains contemporains.


Traduction de Corinne Atlan
Editeur: Points/Seuil
633p
10 euros
Parution 2013

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