Le silence des rails de Franck Balandier

le silence des rails

Là-bas, au camp de Struthof

Le roman de Franck Balandier relate la terrifiante histoire de vie d’un homme, Etienne Lotaal qui est déporté dans le camp de concentration et d’extermination de Struthof en Alsace. Son tort ? Il était homosexuel vivant à Paris sous l’Occupation. Pour ce fait, il a d’abord été en transit dans la prison de Fresnes avant d’être mis dans un train à bestiaux pour l’ultime destination : « Le 22 juillet 1942, c’est à mon tour de partir. » Il est inutile de s’attarder sur le voyage vers la mort : la page 39 donne une description qui se passe de tout commentaire. De plus, l’hommage à Primo Levi est perceptible au travers les mots choisis dont le dessein est de mettre en évidence la rencontre avec l’autre, soldats de l’autre camp, kapos ou chiens Cerbère et l’hébétude des déportés :

« Le hurlement des soldats dehors. Le bruit des portes que l’on tire. Des sifflets. L’aboiement des chiens. Et puis le voyage qui reprend. Le cri des rails. On dirait qu’ils pleurent. A cause de nous, peut-être.

Quand on ouvre enfin les portes, c’est l’été. Tout le vert des arbres et toute la lumière. Comme un éclair. Quand on ouvre les portes. Je crois même que les oiseaux. Je crois même que. Je crois. »

Dans le verbe « croire », l’incertitude emporte sur le rationnel. La raison flanche du fait de l’horreur giflant les visages comme des « De grandes goulées d’air chaud ». Et c’est la plongée dans les abysses infernaux de ce que l’homme peut infliger à son semblable, son frère. Dans un style détaché, le narrateur retrace la vie dans le camp : les exterminations dans l’indifférence, les expérimentations sur les déportés et les brimades du quotidien. Ainsi, lisons-nous à la page 140, la terrible corvée de la récolte des cendres des morts initiée par le commandant Kramer :

« Nous sommes les premiers à mourir, de ce que nous savons trop, de cette mort ramassée. La fumée froide lève des incendies qui ne brûlent plus. Des incendies gris déposés sur nous, jusque dans nos cheveux.

Il faut, avec précaution, palier après palier, monter jusqu’à la porte d’entrée du camp, sous l’œil de nos gardiens. Passer la porte. Parvenir jusqu’au potager. C’est là, la vraie mort des cendres. Déverser notre chargement de plumes. Un dernier nuage gris. Les esprits qui s’envolent et retombent plus loin. Compost. Salades. Haricots. Topinambours. Rutabagas. Patates. Nos restes. L’engrais de nos morts digérés. Finir autrement dans le ventre de nos ogres. »

Et le narrateur continue dans son flot de paroles à raconter sa souffrance, sa fascination pour Madame, la gardienne du camp et sa répulsion pour le commandant du camp Kramer. Il énumère les brimades subies, les violences sexuelles, la privation et la faim. Il évoque les expérimentations pratiquées sur lui par le professeur Hirt, un alter ego de Mengale :

« Moi, je sais, pour avoir travaillé ici, que la chambre où l’on dort s’appelle la chambre des cobayes…

Moi, je sais aussi que la pièce d’en face est une salle d’autopsie qui sert de lieu de dissection au professeur Hirt.

Moi, je sais enfin qu’un peu plus loin, après le bureau des médecins, vers la sortie, juste avant le crématoire, se trouve une salle vide qui sert aux exécutions sommaires… »

Raconté de façon elliptique, le récit qui est placé sous la captatio benevolontiae de Primo Levi est fait de phrases brèves et de chapitres courts. L’intention de l’auteur est de frapper la conscience du lecteur sur ce qui s’est passé dans ce camp d’extermination de Natzwiller –Struthof, le seul camp de concentration sur le territoire français d’aujourd’hui. Mélangeant fiction et faits réels, il donne de la vigueur à son récit et la littérature devient un témoin au service de l’Histoire et de la Mémoire. Ainsi, retrouvons-nous les noms sinistres comme Hirt ou Joseph Kramer qui ont réellement œuvré dans ces années noires. Franck Balandier porte à la connaissance du lecteur l’histoire d’un des camps les plus meurtriers du système concentrationnaire nazi avec un taux de mortalité égalant 42%. Le camp détenait 40 000 déportés. Lors de sa libération par l’armée américaine, le nombre de morts est estimé à plus de 25 000.

En conclusion Le silence des rails est un hommage rendu aux déportés du camp de Struthof. Il rejoint par sa dimension historique et mémoriel d’autres ouvrages classiques comme les textes de Primo Levi ou d’ Elie Wiesel mais aussi des plus récents écrits sous la plume de Valentine Goby Kinderzimmer, de Lucia Puenzo Wakolda roman adapté en film par l’auteure elle-même sous le titre de Le médecin de famille »

Pour finir, une citation qui ne laisse pas le lecteur de marbre

« Le rose me va si bien. Ma Légion d’honneur. Ma décoration. Dans vos potagers de cendres, Oberführer Kramer, cher commandant, je joue avec le sublime du peintre, le mélange de nous, son désespoir. Nous ne sommes, après tout, que des cabines d’essayage, des postérieurs réquisitionnés. Je participe à l’effort de guerre, votre guerre, je ne commets rien d’autre que mes effets de pissotière, cela vaut-il cette mort à feu doux, la mort est sale n’est-ce pas, cruelle, quand elle s’achève dans des pissotières ? »


212 pages
Editeurs : Flammarion
12 €
En librairie depuis Février 2014

 

 

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