A l’origine notre père obscur de Kaoutar Harchi

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De l’emmurement

« N’attends de lui aucune aide, je me dis, aucun secours car, à l’origine, notre Père obscur, toujours, laissera faire. Alors défends-toi ! » Cette phrase-incantation résume l’esprit de l’intrigue. Elle porte le coup de grâce au règne du père dans un monde dominé par le patriarcat et les traditions.

L’intrigue se déroule dans un milieu imaginaire où le nom n’est à aucun moment donné. De l’époque ? Le lecteur ne sait rien. L’auteur laisse libre cours à l’imagination. Dans un temps intemporel, tout est permis et l’histoire devient, par ce fait, universelle. Mais de quoi s’agit-il ? Quelle est l’intrigue ? Et qui sont les protagonistes ?

Le récit s’ouvre sur une jeune narratrice adolescente qui évoque la difficulté de vivre et d’exister pour elle et sa mère. En effet, accusée d’infidélité, une femme, nommée la Mère par la jeune fille, est restée enfermée par sa belle-famille et par son mari, le Père, dans « la maison des femmes » à des centaines de kilomètres de son foyer.  Cette maison devient une prison pour la jeune fille qui grandit entre les soupirs des épouses désespérées d’attendre le « pardon » qui ne vient pas et la folie croissant de la Mère qui se raccroche malgré tout à l’amour qu’elle porte à son mari – bourreau. « Gorge nouée. Suffocations. Vestiges. Nausées. Envie brutale de fuir cette maison dont les femmes disent qu’elle est le vestige d’un temps ancien, archaïque, une maison de pierres aux chambres carrées, à peine meublées –un lit, une chaise, une tablette –, une maison sans la moindre trace de couleur où règne le silence des cimetières, l’obscurité des forêts, une maison entourée d’un terrain vague, construite à l’écart de la ville par des hommes aidés de femmes dans le but d’isoler d’autres femmes, la maison des délits du corps où l’on ne châtie ni ne violente, où on rééduque, jour après jour, au risque d’y passer des années, par la seule force de l’enfermement. Il faudrait dire : de l’emmurement »

L’enfant grandit et devient jeune fille dans une demeure où la femme est  soustraite par la force des traditions brutales à la vie sociale. C’est une mort lente, une mort sociale et physique qui emporte la raison et le goût de vivre de la Mère.  En témoin oculaire de la chute des femmes, la jeune adolescente assume son rôle de narratrice et de rapporteuses de faits non seulement aux lecteurs dans le but de dénoncer des pratiques barbares faites à la femme mais aussi pour restituer la vérité afin que le Père puisse l’entendre et ne plus nier l’évidence, lui, homme faible et lâche : « Je pense que je dois. Alors, je m’avance vers le Père et je dis. J’ai dit : elle est morte. Ta femme est morte. Et pas comme les gens, un jour, cessent de respirer, et meurent. Non, ta femme est morte. Comment te dire ? Ta femme est morte comme tuée par le temps. Ta femme t’a si longtemps attendu. Je me souviens, elle t’attendait partout. Ta femme t’a attendu dans la cour intérieure et dans la grande salle commune.  (…) Elle t’a attendu en se demandant si pour toi aussi l’attente était longue, en voulant te demander quand est-ce que tu pensais venir. »

Dans un style poétique et poignant, le pathos n’est pas de mise dans cette intrigue aux accents de tragédie. La Mère est tantôt Pénélope, tantôt Phèdre car elle est soumise corps et âme à la passion et aux impératifs exigés par la tradition. Kaoutar Harchi par l’intermédiaire de la voix de la jeune fille règle des comptes avec le patriarcat mais aussi avec les femmes dont la part de responsabilité dans le désastre de leur condition semble être une évidence. En effet, la soumission n’est à aucun moment remise en question par les séquestrées de même que la servitude et l’assujettissement face aux hommes rendant ainsi aisé leur domination : « (…) je garde, enfoui en moi, un vaste sentiment de colère vis-à-vis d’elle que je ne cherche désormais plus à convaincre de la nécessité de fuir car il y a en la Mère, comme en chacune des femmes qui vivent ici, une forme de complaisance à être enfermée, à être punie sans réelle raison, dans leur chair, dans leur âme, à être humiliée de la sorte (…) comme s’il était un certain endroit où souffrir procure un certain plaisir. (…) Bien pire, cette dépendance au mal qu’infligent les hommes, en toute circonstance, et auquel, pourtant, ces femmes pourraient mettre fin, en le décidant. »

Dans un monde fait de violence, de contrainte et de servitude volontaire, vivre devient un combat de tous les moments. La jeune fille le sait lorsqu’elle contemple l’horizon devant elle. La subtilité du roman est de laisser ouvert l’avenir de la narratrice. Le champ des possibles pour elle est hors champ littéraire. « A l’origine notre père obscur » est un livre marquant de cette rentrée littéraire. Il confirme le talent de cette écrivaine engagée au style acerbe et poignant.


Actes Sud
164 pages
17,80 Euros

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