Les chuchoteurs. Vivre et survivre sous Staline (Volume 1) d’Orlando Figes

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L’ennemi intime

Les chuchoteurs fait table rase avec une certaine idée persistante qui veut que le communisme de dictature soit une erreur d’interprétation des théories marxistes. Le texte « mal interprété » a accouché une monstruosité, le stalinisme et cependant, on ne saurait imputer la faute à la pensée de Karl Marx. Cette pensée a été critiquée dans les années 70 par le courant « des nouveaux philosophes » dont faisaient parties les noms comme André Glucksmann ou encore Bernard-Henri Lévy. Ce nouveau courant montrait l’inadéquation entre le texte, la théorie, et la mise en application du système communiste en tant que régime politique. Plus encore, il exposait les faits commis sous le stalinisme. Quatre décennies plus tard, Orlando Figes pointe du doigt les exactions et crimes contre l’humanité résultants de la Grande Terreur instaurée sous Staline (1928-1932) et le système concentrationnaire qu’était le Goulag. Son étude semble être la traduction de la déclaration de Michel Foucault qui prenait fait et cause pour le mouvement des « nouveaux philosophes » contre des intellectuels comme Gilles Deleuze favorable à une séparation nette entre le texte marxiste et les faits staliniens. Il donne sa position au lendemain de la parution de l’ouvrage La cuisinière et le mangeur d’hommes d’André Glucksmann : « Les massacres napoléoniens ont eu depuis un siècle et demi, une lourde descendance. Mais un autre type d’holocauste est apparu avec Hitler, Staline (l’intermédiaire entre les uns et les autres et le modèle des seconds se trouvant sans doute dans les génocides coloniaux). Or le goulag, toute une gauche a voulu l’expliquer, sinon comme les guerres, par la théorie de l’histoire, du moins par l’histoire de la théorie. Massacres, oui, oui; mais c’était une affreuse erreur. Reprenez donc Marx ou Lénine, comparez avec Staline, et vous verrez bien où celui-ci s’est trompé. Tant de morts, c’est évident, ne pouvaient provenir que d’une faute de lecture. On pouvait le prévoir: le stalinisme-erreur a été l’un des principaux agents de ce retour au marxisme-vérité, au marxisme-texte auquel on a assisté pendant les années 1960. Contre Staline, n’écoutez pas les victimes, elles n’auraient que leurs supplices à raconter. Relisez les théoriciens; eux vous diront la vérité du vrai. » (« La grande colère des faits », Le Nouvel Observateur n°652, 9-15 Mai 1977)

Mettant en valeur les faits, Orlando Figes pénètre dans les maisons des témoins et victimes du stalinisme pour recueillir les récits et les témoignages afin de mesurer l’ampleur du crime stalinien. Son objectif est de mettre en exergue cette page tragique de l’histoire. En donnant la parole aux témoins au travers quatre familles ainsi que d’autres rescapés, il entend non pas montrer un pathos exacerbé mais porter à la connaissance de ses lecteurs les traumatismes qu’a subi le peuple russe au nom d’une idéologie dévastatrice. La vie privée de ses témoins –ou devrait-on dire l’absence de vie privée –à l’époque du stalinisme permet à Orlando Figes d’affiner son étude et d’œuvrer pour une meilleure compréhension du système totalitaire stalinien. Comme le remarque avec justesse Emmanuel Carrère dans sa Préface aux Chuchoteurs, « Sur le chemin qui, de l’abolition de la propriété, conduit à celle de la réalité, un troisième aspect de l’expérience a consisté à abolir la vie privée. C’est sous cet angle-là qu’Orlando Figes examine le système soviétique. » L’étude dans le premier volume de l’opus décortique le mécanisme de la destruction de l’individu et de l’individualisme. L’être dans son espace privé devient un ennemi intime de lui-même. Ce qui est caché devait être traqué et détruit. La pensée était annihilée et la parole confisquée.

Les chuchoteurs est un ouvrage composé de deux volumes. La pagination est continue. De ce fait, le volume 1 comporte quatre chapitres encadrés au début de l’ouvrage par la Préface d’Emmanuel Carrère et une introduction et par un appendice composé de notes bibliographiques en fin de volume. L’auteur prend soin de présenter des cartes et l’arbre généalogique des quatre familles dont l’histoire de vie constitue la trame de l’étude. Il s’agit de la famille des Simonov et Laskine, de celle des Golovine, des Konstantinov et des Slavine. L’introduction est riche en informations car elle permet de placer la problématique de l’œuvre qui « (…) ne cherche pas à élucider l’énigme des origines de la Terreur, ni à suivre l’essor et la chute du Goulag, mais à expliquer comment l’Etat policier a pu s’enraciner dans la société et amener des millions de personnes ordinaires à observer passivement ou à collaborer avec son système de terreur. ». Elle permet aussi de justifier le choix du titre qui porte déjà en son sein une dualité sémantique : « Le russe compte deux mots pour désigner un « chuchoteur » : l’un pour celui qui chuchote par peur de se laisser surprendre (cheptchouchtchii), l’autre pour la personne qui informe les autorités ou chuchote dans le dos d’autrui (cheptoun). Le champ sémantique va contaminer l’espace politique russe puisque : « La distinction trouve son origine dans le jargon des années Staline, quand la société tout entière se composait de chuchoteurs d’une espèce ou d’une autre. » Cette idée de Orlando Figes fait étrangement écho à un texte littéraire célèbre Le premier cercle d’Alexandre Soljenitsyne…

Les quatre chapitres possèdent un rythme et un tempo dynamique comme si l’écriture et sa cadence épousaient les procès expéditifs et les départs précipités des familles dans des camps de travail pour ne plus jamais en revenir. Les titres des chapitres entendent suivre une progression dans l’horreur et l’inimaginable. Ainsi les « Enfants de 1917 » relatent le conditionnement de l’esprit des enfants et adolescents. Livrés à la communauté des pairs et des professeurs, ils sont voués au culte du Parti. Soustraits à la famille et à son lien affectif, l’enfant est sevré de l’amour des parents et tourne tout son être vers l’édification du système soviétique. L’ « Homme nouveau », sans lien d’attache, déculpabilisé et totalement neuf par essence de toute influence bourgeoise selon la nouvelle société se dévoue corps et âme à la cité future. Cependant celle-ci ne peut se réaliser que par la traque et la purge systématique des individus récalcitrants à ce chant de progrès. Les chapitres suivants « La grande rupture », « La poursuite du bonheur » et « La grande peur » mettent l’accent sur le « nettoyage » et l’éradication de tout reliquat de l’Ancien Régime. Orlando Figes insiste sur les pressions mentales, les arrestations arbitraires, les exécutions et les déportations systématiques vers des terres hostiles. Le point culminant de sa description se trouve à la toute fin du premier volume avec la mort de Zina, épouse d’un membre éminent du Parti tombé en disgrâce. La mort de cette femme est placée à un point stratégique de l’ouvrage. Elle traduit l’apothéose de l’horreur, le point culminant de la dictature. Cette mort survenue dans des conditions extrêmement difficiles devient un symbole de toutes les morts du Goulag. Et sans jamais tomber dans un pathos larmoyant qui aurait discrédité son travail d’historien, Orlando Figes donne les chiffres : « L’immense majorité de la population du Goulag ne fut qu’une main-d’œuvre servile, quand elle ne languissait pas dans des camps de prisonniers ou de lointaines colonies, privée de l’essentiel des conforts de la vie normale et de la moindre perspective de grâce. Le coût en vies humaines fut considérable. Les statistiques du NKVD montrent que plus de cent cinquante mille personnes trouvèrent la mort dans les camps et travail entre 1932 et 1936. »

En conclusion, Les chuchoteurs est un récit dénué de tout jargon universitaire. Le récit est clair et limpide ce qui facilite la lecture malgré un sujet ardu.


Traduit de l’Anglais par Pierre – Emmanuel Dauzat
Editions Gallimard, Collection « Folio Histoire »
592 pages
10 €
En librairie depuis le 20 Février 2014

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