Récits de vies (1954-2008).

récits de vie

L’histoire de mon Afrique du Sud

Lorsque le lecteur commence un texte de Nadine Gordimer, il ne peut que constater l’extraordinaire lucidité de sa pensée et de sa réflexion. Dans Récits de vies (1954-2008), elle expose aux yeux du monde une rétrospective de l’Afrique du Sud depuis le temps de l’Apartheid à la libération nationale et à son indépendance. L’écriture débute par la vie tranquille de la petite fille qu’elle était. Elle retrace l’histoire de sa famille et notamment de ses parents. La peinture qu’elle fait de sa mère est sans compromission surlignant par ci ses qualités et par là ses  préjugés raciaux. Le lecteur pourrait alors voir dans cette période l’âge d’or, le paradis aux mille couleurs. Cependant, l’horizon s’assombrit très vite  laissant la petite fille devenue adolescente seule avec ses désillusions « C’est essentiellement la découverte d’un mensonge. Le grand mensonge sud-africain. ». On suppose alors que la douloureuse apprentissage de l’inégalité entre les Blancs et les Noirs la hisse à la connaissance. Comme Eve croquant la pomme, Nadine Gordimer ne voit pas dans cette découverte une culpabilité mais au contraire une libération. En effet, cette liberté nouvelle lui permet de tracer sa trajectoire, préparer l’offensive pour changer l’Histoire à son niveau (comme elle se plaît à le souligner) : « La découverte du mensonge s’accompagne d’une révélation : vous ne pouvez pas vous sentir coupable d’avoir été roulé. Dès que j’ai découvert que ma société cachait le fait que les Noirs étaient des personnes –pas des boys des mines, pas notre Lettie, mais des personnes -, j’avais la possibilité de devenir une Sud-Africaine telle que je la conçois. J’avais la responsabilité d’accepter ce que je savais désormais ». Ainsi criant à demi mot l’expression « Responsable mais non coupable », Nadine Gordimer reconnaît qu’elle fait partie de la minorité blanche mais elle se démarque de sa communauté par son combat contre l’apartheid qui est éthiquement et moralement condamnable. « (…) le racisme est le mal –une damnation de l’homme au sens de l’Ancien Testament –et, pour lutter contre lui, aucun compromis, aucun sacrifice ne devaient être trop grand ». Mais dans son livre qui se veut être une autobiographie, une « conversation confidentielle » avec le lecteur, elle aborde aussi les problèmes liés à l’Afrique par extension de la problématique sud africaine. Les pages magnifiques de son voyage sur le fleuve du Congo en témoignent. Elle pénètre au cœur des ténèbres pour une introspection, pour en extirper la quintessence du mal afin de défaire un à un les stéréotypes. Elle aborde aussi les conditions difficiles de l’Afrique du Sud au lendemain de l’indépendance et devant faire face à la nouvelle carte du monde (sida, explosion de la violence inter ethnique, la mondialisation et le chômage). Sa réflexion est empreinte d’humanisme sans jamais faire de concession. Elle se penche aussi sur la question de la littérature et la place de l’écrivain dans ce monde en transition. Influencée par la pensée de Georg Lukacs exprimée dans sa Théorie du roman, elle ne cesse de nous dire ceci : « (…) l’écrivain est un être chez qui la sensibilité se fond avec ce que Lukacs appelle la dualité de l’intériorité et du monde extérieur, et qu’on ne doit jamais lui demander de détruire cette union ». A méditer…


Traduit de l’Anglais (Afrique du Sud) par Philippe Delamare. Editions Grasset, 2012.
409 pages.
21,50 €.

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