Terreur Apache de William Riley Burnett

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L’altérité radicale

Walter Grein est dépêché par le gouvernement pour partir dans l’Arizona afin de capturer le chef apache Toriano qui s’est enfuit de la Réserve. Constituant une armée, celui-ci sème la terreur en massacrant les fermiers et les habitants. Il nargue la puissance des tuniques bleues. Walter Grein, lui aussi, constitue un groupe d’élites et chevauche sur les terres sauvages jusqu’aux confins des frontières connues afin de neutraliser Toriano.

En pur western, le roman décrit une action qui s’est réellement passée en 1886 dans les contrées arides de l’Arizona. D’ailleurs, à la fin du roman, grâce au « Note de l’auteur », le lecteur apprend que le personnage de Walter Grein est inspiré en partie de la célèbre figure du chef des éclaireurs Al Sieber durant les guerres avec les tribus indiennes.

Ecrit de façon abrupte, le style imite ici la sauvagerie de ces terres implacables et la rudesse de la vie des hommes qu’ils soient blancs ou indiens. Nous sommes à l’aube d’un nouveau monde, un monde façonné par la main des migrants venant de l’Europe. La construction de l’Amérique est ici à l’œuvre. En effet, la conquête de l’Ouest résulte d’un effort incessant pour repousser les limites de l’inconnu et la notion du wilderness est au cœur de la problématique du roman. Elle met en exergue ce qui effraie, ce qui suscite la peur. Ainsi, les Apaches ne sont-ils pas décrits comme des êtres dénués de toute moralité ? Ils sont considérés comme des guerriers particulièrement cruels. « Ces crétins d’Apaches, quelle bande de brutes. Pourquoi ne se tenaient-ils pas tranquilles, comme les Pueblos et les Navajos ? Bien sûr, les Pueblos avaient toujours été un peuple doux et paisible, même avant l’arrivée des Espagnols, mais les Navajos semaient la terreur autrefois, comme ces brutes d’Apaches. A présent qu’ils s’étaient enfin calmés, ils vivaient dans la prospérité. Parbleu, ils étaient plus riches que les Blancs au Nouveau-Mexique. Avec de grands troupeaux de moutons bien gras qui donnaient de la laine fine, des bijoux d’argent et de turquoise, des couvertures magnifiques. Mais les Apaches, eux, n’avaient rien, hormis le ressentiment qui leur rongeait les tripes et la vermine grouillant dans leurs cheveux ». La sémantique animalière appliquée à leur encontre est un aveu de la haine des Blancs à l’égard d’une communauté qui pose problème. Devant ces guerriers qui résistent, devant ces « pauvres hères » qui n’ont plus rien sinon leur honneur, Grein durcit le ton et les renvoie dans le monde de l’animalité et de la barbarie. La propagande est née et les Apaches sont considérés comme une altérité radicale, l’autre qui ne nous ressemble pas. Cette idée est très subtilement décrite dans le roman de William Riley Burnett. Par son écriture, il tente de montrer au lecteur le mécanisme de destruction de l’autre d’abord en le dépouillant de son humanité pour ensuite le déposséder de ses terres. L’ensemble est magnifiquement orchestré.

Mais ce n’est pas tout. Loin d’être un roman à proprement « historique », le texte se met au service d’une littérature spécifique : celle du western. Les ingrédients sont bien présents. D’abord les personnages sont des stéréotypes. Grein est taciturne. C’est un homme de l’action. Les acolytes ont des traits de personnalité qui le complètent. L’ensemble est solidement assis sur des chevaux robustes et expérimentés. Eux aussi sont dotés d’une psychologie proche de celle de leur maître : ce sont des bêtes qui n’ont pas froids aux yeux et à la forte personnalité. Puis, il y a le paysage désolé, sauvage mais en même temps magnifique. La description des lieux occupe les deux tiers du roman. Les hommes, les bêtes s’intègrent et se désagrègent dans le désert. La vie et la mort se côtoient et se partagent les butins qui sont le cadavre des hommes et de leurs montures : « Devant lui, juste au-delà des dernières pentes herbues, le Bassin s’étirait jusqu’aux contreforts des collines, plats et effondré, tel le sol d’une planète morte. On y trouvait des rochers aussi larges que des maisons, de profondes ravines calcaires, des amoncellements de sable soufflés par le vent, et de gigantesques cactus saguaros qui mesuraient trois fois la taille d’un homme à cheval, surgissant de cette désolation comme des croix aux formes torturées. En été, seuls les plus courageux s’aventuraient à le traverser. Celui qui se perdait pouvait dire adieu à la vie. La chaleur atteignait soixante degrés à midi, sans la moindre goutte d’eau à la ronde. Au printemps, ce n’était pas trop mal, la nuit comme le jour. Les Apaches surnommaient cet endroit la « Terre du Mal ».Cette description confère au roman une dimension picturale. Ainsi, le texte a donc été adapté à plusieurs reprises au cinéma.

En conclusion, on ne peut que saluer l’heureuse initiative des Editions de Actes Sud, avec le concours du cinéaste Bertrand Tavernier. Les éditeurs ont publié à ce jour deux de ces romans western, « Terreur Apache » et « Des clairons dans l’après-midi ». Ils offrent aux lecteurs de très beaux présents. Le mot de la fin est à Bertrand Tavernier : « J’ai choisi ces romans pour leur originalité, pour leur fidélité aux événements historiques, pour leurs personnages attachants, le suspense qu’ils créent, – mais aussi pour leur art d’évoquer des paysages si divers dont leurs auteurs son amoureux : Oregon, Dakota, Texas, Arizona, Wyoming … L’Ouest, le vrai : quel irrésistible dépaysement ! »


Traduit de l’Anglais (Américain) par Fabienne Duvigneau.
Editeur : Actes Sud, Collection « L’Ouest, le vrai »
416 pages.
20 €
En librairie depuis Novembre 2013

 

 

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