Au zénith de Duong Thu Huong

DuongThuHuong

 Chronique du Viêt Nam à l’heure du cheval

Si dans les villes, le temps linéaire est une mesure et une philosophie acceptées, dans la campagne reculée du Viêtnam, la chose est moins aisée. L’âme paysanne viêtnamienne qui a toujours combattu pour conserver son indépendance, affectionne le temps cyclique, le temps des récoltes, des saisons qui se succèdent ou le temps zodiacal. L’heure du Cheval qui s’écoule entre Midi et une heure de l’après-midi est appelée le temps du zénith à cause de la position du Soleil. Dans un climat tropical tempéré, c’est heure la plus chaude où la nuque de l’homme ploie sous la chaleur et l’effort. C’est l’heure néfaste où les génies malfaisants déambulent dans les rues pour mener les hommes vers les chemins de la perdition. Si l’auteur place le roman sous cette heure de mauvaise augure (l’heure du Cheval revient sans cesse dans le récit) c’est pour souligner les passions exacerbées, les désirs et regrets, les crimes cachés de ses personnages. Au zénith renvoie à la violente confrontation entre un père, Monsieur Quang (qui veut dire « noble » ou « le port altier ») et son fils Quy (signifiant le précieux peut être parce que c’est l’enfant mâle premier-né) pour aboutir à la reddition dans le déshonneur de ce dernier. Au zénith relate aussi l’amour débordante de ce « compatriote inconnu » pour Xuân, sa petite soeur, femme de Hô Chi Minh, assassinée par ses sbires. Toute l’énergie de cet homme tend vers la vengeance. Mais le roman est avant tout l’histoire d’un homme au soir de sa vie, Hô Chi Minh, dépouillé de son auréole de gloire et de victoire. Il est malade, il est vieux et est en train d’agoniser. Le roman est centré sur lui: il débute sur son introspection et s’achève sur son décès. L’auteur restitue ici non son image publique, le Père de la Nation, respecté et aimé de son peuple mais son visage intime, reclus et seul, malade et en convalescence forcée dans le Village des Bûcherons où vit Monsieur Quang. Village épargné par la guerre semble t-il alors que tout le Viêtnam est sous les bombes américaines. La scène où le Président recontre la famille de Monsieur Quang lors des obsèques de celui-ci est révélatrice. Là où Monsieur Quang a réussi, le Président a échoué. Contrairement à cet homme, il a livré à la pâture sa femme Xuân (le Printemps) et ses deux enfants. Duong Thu Huong veut montrer un homme qui vit pour un idéal, une idée jusqu’à se confondre avec elle. Mais elle se sert de ce roman pour dénoncer aussi l’appareil et le Parti corrompu après Diên Biên Phu. L’exercice du pouvoir a transformé les combattants de la liberté de naguère en hyènes sauf Hô Chi Minh et son ami Vu qui restent encore intègres et c’est pour celà que le Président doit mourir seul. Et c’est pour cela que Vu doit faire attention. Cette dénonciation prend tout son sens dans l’échange que Vu a avec des compagnons dans un hôpital où il est soigné. L’épisode nous rappelle par son intensité les scènes entre Koskolnikov et Nicholaï dans Le pavillon des cancéreux de A.Soljénitsyne. Mais Au zénith est aussi un hommage rendu aux peuples des Hauts Plateaux: les Hmông, les Muong, les Lo Lo, les Tay ou encore les Cheo. Ces « montagnards » comme on les appelle (même encore de nos jours) par mépris ont énormément contribué à la Révolution. Elle les magnifie pour leurs sagesses paysannes (les maximes et sentences parsèment le roman), pour leurs résistances contre l’étranger mais aussi contre le Parti lorsque celui-ci contrarie leurs coutumes ancestraux. C’est aussi un livre à charge contre les Kinh c’est-à-dire les gens de la plaine majoritaire au Viêt Nam (c’est-à-dire les gens comme elle ou moi). Or, les King a été au début de la création du Viêtnam une ethnie parmi d’autres mais qui a pris du pouvoir et a étendu son territoire en exterminant par exemple les Chams.  C’est un livre qui fait réfléchir. La narration est maîtrisée bien qu’il y ait certaines faiblesses dans la virtousité de l’écriture par exemple le duel entre Hô Chi Minh et le Président Ma qui n’est autre que Mao.


Roman traduit du viêtnamien par Phuong Dang Tran
Sabine Wespieser Editeur, 786 pages
2009
29 euros

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