Roman sans titre de Duong Thu Huong

 

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En territoire inconnu

Quân (signifie troupe, soldat, mais aussi héros selon le sens sino vietnamien), est capitaine d’unité de combat. Il est envoyé en zone K par Luong, son supérieur pour retrouver Biên qui, semble t-il, souffre de folie. Les trois hommes étaient jadis amis car nés dans le même village. Cependant, la guerre a raison de cette amitié et les amis de hier se parlent maintenant à peine. Quân part donc à la recherche de Biên le fou. Son voyage est aussi un voyage d’initiation et aussi d’introspection: il prend de plus en plus conscience du non sens de sa mission en général et de sa vie en particulier. Qu’a t-il raté? Il ne sait au juste. Peut être tout. Son voyage lui fait mesurer l’ampleur de la destruction du pays et la misère des civils vivant en arrière front. Au comble de l’ironie, il assiste dans un bus à la discussion de quelques dignitaire du régime et comprend enfin, lui qui n’a jamais sorti du maquis, l’envers du décor de toute idéologie: la vanité, le cynisme de ses instigateurs obéissant à une seule loi « Tuer les tous, le Parti reconnaîtra les siens! ». Roman sans titre est publié pour la première fois en France en 1992. Au Vietnam il a été interdit car l’auteur est accusée d’immoralité. C’est un roman qui pointe du doigt non seulement l’atrocité de la guerre mais surtout la manipulation du régime se servant de la ferveur de la foule pour l’Indépendance du pays. L’idée est justifiée lorsqu’il s’agit de patriotisme et préservation de l’indépendance nationale. Mais l’auteur s’éloigne de la version officielle lorsqu’elle sait que l’appareil se sert d’une cause nationale légitime pour asseoir son pouvoir et étendre sa dictature. Comme beaucoup de Viêtnamiens, qui lorsqu’ils regardent en arrière et font le bilan, critiquent non les invasions et occupations étrangères successives (quelque soit le nom que cela a pris ) mais la perversion du régime. Ce qui les traumatise c’est la dictature qui les opprime et qui a causé un retard monumental dans l’économie, l’éducation, la santé et le développement interne et externe du pays. D’ailleurs Quân, dans son voyage, ne reconnaît plus le Vietnam. Et pour cause: le régime durant la guerre a déjà lancé sa propagande: exterminer l’ennemi intérieur, combattre la « corruption morale » de ceux qui lorgnent vers l’Occident. L’auteur elle même répond au Ministre de L’intérieur lorsque celui-ci vient la voir en prison en 1992 et lui demande ce qu’elle pensait du Parti: »Voilà comment je le vois: plus de deux millions de communistes se résument en un comité central composé de trois cents personnes. Puis les trois cents se concentrent en un bureau politique de treize. Et, en ce moment, je ne vois que treize salauds! Pourquoi devrais-je observer une quelconque loyauté envers eux? » Quân apprend lui aussi en silence le dysfonctionnement du régime dans le système de soin des traumatisés de guerre. Le passage de la détention de Biên est criante de vérité et insoutenable à lire. Mais derrière cette peinture glaçante de réalisme, l’auteur démythifie la figure du héros communiste défendant sa patrie contre l’étranger. Ici, l’unité K et l’arrière front sont des laboratoires d’observation des « déchets de la vie » car ceux ci se servent plus à rien. Biên est enfermé dans ses excréments et sa pisse. Le vieil homme et sa petite fille rencontrés meurent dans un tir groupé. Les balles amis, les ordres mal décryptés sont aussi le lot du quotidien. La soupe de gorilles fait horreur à Quân car l’animal est trop proche de l’homme. Et si on suit jusqu’au bout la théorie darwinienne chère au régime, cette bête là est notre cousin direct. Donc, le consommer, c’est consommer une part de soi… Le cannibalisme n’est pas loin…Ces héros sont des êtres impuissants sexuellement à cause armes chimiques sur la région. Les amitiés ne comptent plus, seul compte les galons et la montée dans la hiérarchie. Ces « héros là » sont malades, faibles, à moitié fous, ils sont bien loin de l’image qu’en a fait la propagande. Et c’est ce que l’auteur tient à tout prix de le révéler au grand dam du Parti.


Roman traduit du vietnamien par Phan Huy Duong
Sabine Wespieser Editeur, 2010
318 pages
23 euros

 

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