Ailleurs de Richard Russo

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L’histoire de ma mère

De Richard Russo on retient qu’il est l’un des auteurs américains contemporains les plus lus. Il aime dépeindre une Amérique qui se cherche, qui tâtonne et qui chavire mais qui retombe toujours sur ses pattes comme un chat agile et débrouillard. En effet, le monde de Richard Russo est un monde des désillusions et des rêves brisés. C’est aussi le Maine dans le soleil couchant et ses paysages désolants, tristes, mélancoliques mais toujours beaux, toujours chers au cœur du l’écrivain. Et quel est le roman qui décrit le mieux ces thèmes sinon  Le déclin de l’empire Whiting  roman fleuve publié en 2002 ou encore Les quatre saisons à Mohawk? 

Avec  Ailleurs paru très récemment, il rompt avec la tradition romanesque et sa structure narrative oscillant entre Steinbeck et Russell Banks pour nous livrer un récit beaucoup plus intimiste. Les mots sont éclairés de l’intérieur et la lumière jaillissant par la force des images et des phrases merveilleusement fluides permet au lecteur de voir la silhouette d’une femme : la mère de l’auteur. Ainsi, Ailleurs est un récit, un chant à l’endroit de Jean, la mère de l’auteur, femme tourmentée, instable et fragile secouée par les affres de la folie.  » La plupart du temps, son état faisait partie intégrante de nos vies, un message sous-jacent qui, dans des circonstances appropriées, pouvait devenir un message évident. Et, à l’occasion, un hypertexte strident TOUT EN MAJUSCULES, une tempête de fureur, de paranoïa, d’accusations et de désespoir à vous fendre le cœur.  » Je n’en peux plus ! hurlait-elle. Personne ne comprend ça ? Je n’en peux plus !  » Mère-poison, mère – castratrice, mère pathologique et mère possessive à la folie, Jean ne desserre à aucun moment l’étau laissant son fils parfois épuisé. Sa maladie a failli mettre en péril le couple de son fils. En effet, sur ce chapitre, Richard Russo ne s’épargne pas. Il se montre tel qu’il est à savoir un fils n’ayant à aucun moment réussi à jeter cette mère  » folle à lier  » aux orties pour vivre sa vie. Il montre aussi le sacrifice qu’il a obligé Barbara à vivre et à mettre son bonheur entre parenthèse. L’épouse est toujours écartée car jugée comme une intruse dans l’esprit malade de cette vieille femme  » Même si elle aimait beaucoup Barbara, même si elle adorait ses petites-filles, rien de tout cela ne pouvait altérer cette relation initiale qui, dans son esprit, nous rendait indivisible. « 

 Ailleurs constitue une mise au point, un bilan de trois décennies de désastre. En effet, c’est seulement à la mort de cette mère que l’auteur peut enfin nommer les événements. Ecrire devient alors une seconde naissance. Le fils redevient fils d’une femme qu’il n’a plus besoin de protéger ni porter à bout de bras comme on porte un enfant, fragile et apeuré car naufragé, perdu dans ce monde dans lequel il n’a pas demandé à naître. Richard Russo cesse d’être le père de sa mère pour devenir un fils orphelin. La prose est poignante, terriblement poétique. C’est le récit d’une perte irrémédiable mais aussi d’une libération. 


Le lecteur aura donc compris. C’est avant tout l’histoire d’une relation difficile et chaotique entre une mère malade et son fils rongé par les sentiments de culpabilité et de devoir.  » Cette biographie -je ne sais pas quel nom lui donner -est une histoire de croisements : entre des lieux et des moments, le privé et le public, des destins liés et des attachements défectueux. C’est plus l’histoire de ma mère que la mienne, mais c’est aussi la mienne car, jusqu’à il y a quelques années encore, ma mère était rarement absente de ma vie.  » Mais plus qu’une biographie c’est aussi une interrogation angoissée devant le déterminisme génétique immédiatement réfutée  » Non, afin de démontrer que ma mère et moi n’étions pas deux petits pois dans une même cosse génétique, il fallait que j’identifie un trait de ma nature élémentaire, une habitude mentale ou un talent inné que j’avais toujours possédé  » C’est peut-être cette inquiétude qui a fait de Richard Russo un écrivain de talent…Ici, je m’écarte des autres critiques qui voit dans cette mère la muse de l’écrivain. Or il n’en était pas vraiment question dans le livre. A aucun moment il y a cet hommage là. Je pense que la folie de cette femme et l’enfer dans lequel Richard Russo a dû vivre ont contribué à forger son talent. Ecrire devient un échappatoire, une évasion devant l’insupportable.


Traduit par Jean Esch.
Editeur : Quai Voltaire
264 pages
21 €
Parution : 2013

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