Tristesse de la terre de Eric Vuillard

tristesse

The show must go on

Pour cette rentrée littéraire, Eric Vuillard nous offre un très beau récit plein de poésie mélancolique et d’engagement. En effet, dans Tristesse de la terre, l’auteur dirige la lumière sur les Etats Unis, un pays naissant, fier de sa jeunesse et à son apogée. La narration retrace la fin de la conquête de l’Ouest américain et le génocide des Amérindiens.  Eric Vuillar écrit:

« Les hommes des villes américains, cette nouvelle espèce d’hommes dont l’inquiétude semble n’interroger obstinément qu’eux-mêmes, rien qu’eux-mêmes, qui tout au fond de leur angoisse éprouvent le sentiment d’être à part, d’avoir été désignés par le génie du progrès pour se saisir du flambeau de l’humanité et de le tenir plus haut qu’il ne le fut jamais (…) »

Croyant en cette destinée manifeste, les premiers arrivants, Pères Fondateurs et migrants européens entendent instituer une terre promise où l’espérance, la prospérité et le progrès concourent au bonheur. Repoussant toujours plus l’inconnu, ce wilderness jusqu’à l’anéantir, ces hommes – pionniers rationalisent le monde et son organisation spatio-temporelle. Les nations Indiennes, peuples premiers sont repoussés et exterminées car ils représentent l’altérité radicale. Le massacre de Wounded Knee est ici évoqué avec des accents tragiques par l’auteur afin qu’il n’y ait pas d’oubli possible dans la mémoire humaine :

« Cela prit du temps, on se passait les morts un par un, on les dépouillait de tout ce qui pouvait se vendre. On les tenait par les bras et les jambes : un, deux, trois ! et hop ! on les jetait dans le vide. On avait des vertiges à cause de la fatigue et de la puanteur qui montait. Les cadavres s’empilaient, on travaillait, le foulard sur la bouche. On sifflotait en se passant une chique pendant la pause. Et puis ça recommençait, les bras et les pieds, le corps qu’on balance. (…) Et ils roulent la tête sur le côté et leurs bras se coincent sous le ventre dans une pose étrange. (…) C’était le 2 janvier 1891. »

La narration est distanciée. De même, la description ne laisse transpercer aucun pathos. Cette technique narrative et stylistique est voulue car elle ne fait que rendre plus atroce une réalité historique. Le passage est écrit comme un plan séquence. Ecrivain mais aussi cinéaste, Eric Vuillard oblige l’œil du lecteur à balayer une vision à 180° afin qu’il englobe toute l’horreur du massacre dans son champ oculaire. Nulle échappatoire n’est possible.  L’œil fixe, la mémoire enregistre. Le rêve devient cauchemar.

Cependant, Eric Vuillard pousse plus loin sa réflexion. Il s’intéresse au traitement de l’Histoire par le spectacle. Dans Tristesse de la terre, le sujet principal n’est pas seulement le face-à-face entre l’Amérindien et le Pionnier. En filigrane court  un autre sujet : celui du rôle du spectacle lorsqu’il magnifie la geste des pionniers. Alors entrent dans le récit les noms légendaires comme celui du grand chef Sitting Bull ou encore Big Foot. Mais la palme revient à un personnage complexe et  controversé, Buffalo Bill. Celui-ci institue le « reality show » dans lequel il met en scène les grands événements de l’histoire américaine. L’histoire des vainqueurs doit être racontée de façon simple afin que le public puisse assimiler les données essentielles. Le spectacle jette alors à la foule ébahie et ignorante, une dichotomie facile à avaler : celle des faits d’armes victorieux des pionniers civilisateurs d’une part et de l’autre la sauvagerie des Indiens. La foule exulte devant son objet de haine, l’Indien, comme un chien gentil devant son os :

« La foule hurle, l’insulte. On crache. La voilà, la chose inouïe, le Peau-Rouge, celui qu’on est venu voir, la bête curieuse qui a rôdé autour de nos fermes, à ce qu’on raconte ; c’est lui ! Depuis les coulisses, Buffalo Bill fait signe à Frank Richmond, qui tente de calmer les spectateurs (…) »

Tristesse de la terre c’est aussi la tristesse de voir une Nation s’éteindre. Celle des Amérindiens. C’est le déclin de Sitting Bull qui meurt comme une bête qu’on abat. C’est aussi la vie de Buffalo Bill qui est ici relatée avec précision et objectivité. On devine au travers de la prose que l’auteur a mené un réel travail de fond. Sa voix se veut neutre. Mais le lecteur devine les sanglots étouffés de l’écrivain lorsqu’il se penche sur la terre affligée, meurtrie dans ses entrailles par la cruauté et l’avidité de l’homme Blanc, du Chef au Visage Pâle, les mains ensanglantées par le sang versé à Wounded Knee . C’est un livre magnifique, un roman poème, une prière à la mère Nature qui meurt des blessures données par ses enfants.


Actes Sud. 2014
158 pages
18 euros.

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Cet article a été publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2014. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Tristesse de la terre de Eric Vuillard

  1. jostein59 dit :

    Toi aussi tu as aimé. Je vais de ce pas le réserver en bibliothèque

    J'aime

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