Les réputations de Juan Gabriel Vasquez

réputations

Le secret de Javier Mallarino

Javier Mallarino est un caricaturiste célèbre. Son pouvoir est tel qu’il peut défaire la réputation d’un homme public « Ses caricatures politiques l’avaient élevé au rang que Rendon occupait au début des années 1930 : celui d’une autorité morale pour la moitié du pays, d’ennemi public numéro un pour l’autre moitié et, aux yeux de tous, d’homme capable de faire abroger une loi, contrarier le jugement d’un magistrat, renverser un maire ou menacer sérieusement la stabilité d’un ministre avec pour seules armes du papier et de l’encre de Chine. » De ce fait, la Colombie, son pays, décide de le célébrer pour consacrer ses 40 ans d’exercices. L’Etat colombien inscrit dans son Histoire ce Javier Mallarino, faiseur d’opinions en réalisant un timbre portant son effigie : « derrière la table, au fond de la scène apparut de nouveau l’écran blanc du début, sur lequel fut projetée une image : la caricature que Mallarino avait faite de lui quarante ans en arrière, l’autoportrait ironique qui lui avait servi à combattre la censure et à débuter sa carrière à El Independiente. Mais sur l’écran l’image avait un cadre dentelé, et sur le visage barbu de Mallarino, à hauteur de ses lunettes, on lisait un prix. Il s’agissait d’un timbre »

L’homme devrait donc être comblé. Cependant, l’écriture de Juan Gabriel Vasquez laisse planer une ombre. L’échec de la vie privée du protagoniste, ses rapports conflictuels avec sa fille sont des indices montrant l’effritement de la réputation qu’il s’efforçait de consolider tout au long de sa vie. L’auteur insiste sur l’importance que Javier Mallarino entend donner à sa réputation. Cette dernière renforce son image et de ce fait son prestige au regard de la société : « Sa réputation, sa bonne réputation était intact, de même que son prestige. Il les avait gagnés à la force du poignet ; il n’était marié avec personne. »

Cependant toutes ces certitudes, toutes ces clameurs de la foule ainsi que les fastes de la cérémonie vont être balayés lorsqu’il reçoit, le lendemain de la fête, Samanta Leal. Cette visite le ramène 28 ans en arrière lorsqu’éclatait un scandale politique impliquant un député, Adolfo Cuellar. Ce scandale s’est achevé par une tragédie et Javier Mallarino se trouvait être indirectement responsable. Que s’est-il réellement passé ? Qu’a vu Javier Mallarino dans cette chambre ? Ces questions vont amener le caricaturiste à aller jusqu’au bout de lui-même. Mais est-il prêt à détruire sa réputation à laquelle il tient tant afin de se retrouver ?

Le dernier opus de Juan Gabriel Vasquez s’intéresse à la construction d’un mythe, celui de la réputation. L’intrigue se déroule sur trois jours. L’action est précipitée de sorte qu’elle place le protagoniste devant un choix, un dilemme à résoudre. La fin ne le rend ni meilleur ni pire. Elle l’oblige à se regarder en face et à réutiliser sa mémoire à bon escient.

Et en effet, Les réputations est aussi un roman sur le mécanisme de la mémoire et les conséquences désastreuses qu’elle peut occasionner. Pour l’auteur comme pour le protagoniste « la mémoire est vraiment bizarre : elle nous permet de nous souvenir de ce qu’on n’a pas vécu ».

Mais s’affranchir de la mémoire, permet-il à Javier Mallarino d’être libre et d’avoir une emprise sur l’avenir ? Là est la question d’autant plus que Juan Gabriel Vasquez livre ici une critique acerbe de l’omniprésence des medias dans la vie privée dans la société et particulièrement, la société colombienne.


Editeur : Le Seuil, Août 2014
Traduit de l’Espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnou
186 pages
18 €

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Cet article a été publié dans Littérature de langue espagnole/ Amérique Latine et du Sud, Rentrée littéraire 2014. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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