Ton avant dernier nom de guerre de Raul Argemi

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La stratégie du caméléon

En Argentine, de nos jours, un journaliste, Manuel Carraspique, se retrouve dans un hôpital de campagne après un accident grave :

« L’hôpital était destiné à soigner une réserve d’Indiens mapuches, confinés entre un lac et la cordillère des Andes. Il était situé près de la descente des Mallines, le lieu de l’accident. »

Cette hospitalisation peut être une aubaine pour notre journaliste. En effet, il partage sa chambre d’infortune avec un certain Indien Mapuche du nom de Marquez. Ce dernier est à l’agonie et il est brûlé sur les 90% de son corps. Selon la police, l’homme est un meurtrier ayant des liens avec un célèbre caméléon dont l’un des noms de guerre est Cacho, un tortionnaire pendant la guerre civile. Cacho endosse aussi d’autres identités. Il est tantôt Gomez, un médecin véreux tantôt prêtre ou encore un trafiquant notoire et meurtrier de surcroît. Manuel qui est à l’affût de tout scoop, voit là une opportunité à saisir. Il décide de faire parler Marquez. Mais à chaque confession, le danger se rapproche ainsi que la vérité sur Manuel lui-même.

Ton avant-dernier nom de guerre est un magistral roman policier. L’enquête de Manuel doublé de celle de l’agent fédéral, Federico, au passé trouble entraine le lecteur dans l’antre de la folie de Cacho. Le roman célèbre le génie de cet homme dans l’art de se fondre dans les identités d’emprunt.

« Parce que la folie fait peur, elle terrifie les plus braves. Parce que ce n’était pas seulement un habile escroc, comme le prétendaient ces imbéciles de gardiens de prison. Non … Quand il se disait lieutenant, il était lieutenant. Et il était médecin quand il partait de ce côté-là ; ou guérillero, policier, travesti… Il pouvait être n’importe quoi, il suffisait qu’il parle un moment avec quelqu’un pour absorber sa personnalité, ses gestes, son nom, tout : comme un vampire, un caméléon. Un véritable caméléon… »

Or pour montrer le talent de Cacho, Raul Argemi décide que la présente victime du Caméléon sera le lecteur lui-même. Menant son récit d’une main de maître, l’auteur ne cesse de brouiller les pistes, semer le doute et pour finir battre en brèches toute les certitudes du lecteur. Par conséquent, la fin est époustouflante. Le renversement de situation est à son paroxysme et le lecteur  reste pantois car il vient de perdre ! Cacho se révèle à lui dans toute sa splendeur. Mais le lecteur a moins à perdre dans toute cette histoire que le malheureux Federico.

« Mais une surprise l’attendait. Mes jambes étaient vivantes. Mes mains devenaient poings sous les draps. Qui que je sois, j’étais en vie. Je ne me laisserais pas tuer. Il n’en était pas question. Alors je l’ai laissé approcher … »

La technique de Cacho s’apparente à celle utilisée par des prédateurs. Ceux-ci font le mort. Ils restent immobiles jusqu’à se faire mordre par l’adversaire. Ils attirent ainsi leur confiance et ne leur donnent le coup de grâce qu’au dernier moment et par surprise.  La stratégie de prédation de Cacho ne laisse aucune chance à Federico…

La révélation arrive dans les dernières pages et tous les discours sur Cacho et par Cacho deviennent cohérents et retrouvent une logique implacable. Cacho danse sur son lit de mort. Cacho tue tel un prédateur sur ce même lit. Mais çà, c’était Cacho. C’était son avant-dernier nom de guerre. Le lecteur, revenu de ses émotions, aimerait poser à Cacho une dernière question à savoir quel sera son prochain nom de guerre…


Traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco – Rahal. Editeur : Payot & Rivages/ noir
159 pages.
7,65 €

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