Le dilemme du prisonnier de Richard Powers

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 Au nom du père

Pour comprendre la complexité du troisième roman de Richard Powers, il faut dès le commencement de la lecture s’intéresser au titre de l’ouvrage car il porte en lui toute l’essence de l’oeuvre. En effet, « le dilemme du prisonnier » est une expression très connue et qui a fait date dans le monde du jeu et par extension dans l’univers de la politique et de la négociation. Elle a été élaborée par A.W. Tucker. « Le dilemme du prisonnier » désigne une situation de jeux où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais où de fortes incitations peuvent convaincre un joueur rationnel de trahir l’autre lorsque le jeu n’est joué qu’une fois. Pourtant si les deux joueurs trahissent, tous deux sont perdants. Comprenant la difficulté pour le public de comprendre le principe du jeu, A.W. Tucker l’explique sous la forme d’une histoire : Deux suspects sont arrêtés par la police. Or les policiers n’ont pas assez de preuves pour les inculper, donc ils les interrogent séparément en leur faisant la même offre. « Si tu dénonces ton complice et qu’il ne te dénonce pas, tu seras remis en liberté et l’autre écopera de 10 ans de prison. Si tu le dénonces et lui aussi, vous écoperez tous les deux de 5 ans de prison. Si personne ne se dénonce, vous aurez tous deux 6 mois de prison. ».

Reprenant ce principe, Richard Powers créée son personnage Eddie Hobson Senior. Celui-ci va dominer le roman par sa personnalité excentrique, complexe mais aussi fragile. Constamment il va être observé, étudié par ses enfants Rachel, Lilly, Artie et Eddie Junior. Le roman devient alors le roman des fils dédié au père. Et quel père ! Eddie Senior est un père pour le moins particulier. Il aime poser à sa progéniture des énigmes qu’il  les pousse à résoudre.

« Mon père fait ce qu’il fait le mieux, la seule chose qu’il ait su faire toute sa vie. Il nous pose des colles, accable sa marmaille de questions. (…) Il ne s’adresse à nous qu’en énigmes. Sortis des langues, nous apprenons à parler. Il nous met en garde contre le langage : « A quel moment une porte n’est-elle pas une porte ? Nous grandissons, découvrons les alentours. Il est là, à nous interroger sur les points cardinaux. Nous tombons et nous faisons des bleus. Il transforme la meurtrissure en leçon sur les capillaires. Ce soir nous apprenons, dans le grand carré de Pégase, l’éloignement des choses. La solitude. »

L’épisode au cours duquel est imposé à Artie de découvrir ce qu’est le terme « calamine » tend à montrer l’intransigeance du père qui oblige le fils à fouiller dans sa mémoire pour retrouver les souvenirs enfouis et les ramener à la surface. Jouer devient une façon de  se confronter à un monde obstinément opaque. Le dilemme explicité clairement à la page 92 sous la forme d’un tableau pose le problème du choix insoluble dans lequel se trouve les joueurs, pris au piège, car à aucun moment ils ne peuvent trouver une porte de sortie salutaire pour eux qu’ils coopèrent ou qu’ils gardent le silence. La logique inscrite dans le schéma de A.W. Tucker est ici réinterprétée par le père :

« Il n’y a pas de parade, mon amie, explique Papa. Ni de « devoir » dans le raisonnement. Rien que des conséquences pratiques. (…) Le détournement d’avion avec prise d’otages. La guerre des prix à la pompe. Le stockage de nourriture. Les paniques financières. La pollution industrielle. La jalousie amoureuse. Et les procédures de divorce, d’ailleurs. La course à l’armement. Le stationnement en double file. Qui veut me dire ce qui les relie ? »

Ainsi, Eddie Hobson Senior reprend la théorie des jeux pour expliquer le paradoxe du monde fondé sur l’interaction humaine et ses dissonances. Les principes énoncés dans la Loi de Murphy ne sont pas loin pour expliciter les collisions fortuites, heureuses ou tragiques si nous suivons les raisonnements d’Eddie Hobson…

Ainsi, les devinettes deviennent un moyen d’explorer la complexité des interdépendances et des ramifications humaines à l’échelle mondiale. Les réponses des enfants ne seront ni justes ni fausses. Elles leur permettent de se hisser à une certaine hauteur pour voir le monde et pour comprendre sa configuration du point de vue mathématique mais aussi métaphysique. C’est pourquoi le roman ne se focalise pas seulement sur la famille Hobson mais son champ expérimental s’étend au-delà de leur jardin pour atteindre le monde. L’histoire de l’Amérique et son odyssée ponctués dans le récit par des événements comme l’Exposition universelle de New York en 1939, les essais nucléaires de Los Alamos ou encore l’avènement de Walt Disney annonçant l’entrée du monde dans l’ère du spectacle et de la consommation obéissent sûrement à ce bon vieux dilemme du prisonnier. Et dans ce cas là, comment interpréter ce progrès ?  L’apogée d’une civilisation ne repose-t-elle pas sur la nécessité d’agrandir sa cellule jusqu’aux confins du monde pour échapper à son enfermement et à sa solitude ?

Cependant, le roman n’est pas seulement un casse tête intellectuel. La dimension humaine semble échapper à la loi mathématique. Eddie Hobson Senior n’est pas seulement un être cérébral, il est aussi paré de ses ombres obscures. Et c’est cette dualité qui fait la réussite du personnage. Le dilemme du prisonnier est aussi une fresque familiale montrant le délitement de la famille Hobson qui, comme un bateau naufragé, vogue de terre en terre sans poser pied sur aucune à cause de l’étrange maladie du père.

« Nous déménageons, nous nous déracinons. Nous rebâtissons lentement en pays étranger. Nous nous dessouchons et déménageons encore, pour des raisons que lui seul comprend. Nous nous échouons, allons et venons entre Atlantique et Pacifique. Cible mouvante. »


Traduit de l’Américain par Jean-Yves Pellegrin.
Editeurs : Le Cherche – Midi. Collection « Lot 49 »
500 pages.
En vente depuis le 22 Août 2013.
21,50 €

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