Tony Hogan m’a payé un ice-cream avant de me piquer maman De Kerry Hudson

maman

Un roman social

« Il pleuvait à verse. J’imaginais les gouttes glissant sur les centimètres de peau nue entre le manteau de maman et ses tennis, mouillant ses chevilles osseuses. Arrivée à la cabine téléphonique, maman cala le landau à moitié à l’intérieur et farfouilla jusqu’à ce qu’elle trouve une pièce de dix pence. Elle s’y prit à deux fois avant de composer le bon numéro ».

Ainsi commence la vie de la petite Janie Ryan. Elle n’avait alors que deux semaines et elle était dans ce landau de fortune à moitié à l’abri dans une cabine téléphonique poisseuse. Mais la fillette puis plus tard la jeune fille n’est pas au bout de sa peine. Elevée par une mère enfant, irresponsable et fragile, elle a connu la violence, la misère et le mépris des autres vis à vis de sa condition sociale.

Le roman de Kerry Hudson a un très grand mérite qui est de ne pas  verser dans le mélodrame et l’apitoiement sur soi. Fortement inspiré de l’expérience de l’auteur, le lecteur ne peut cependant pas déterminer ce récit comme autobiographique. Kerry Hudson brosse un portrait des laisser pour compte dans une société écossaise en pleine mutation des années 80. Le langage est tantôt cru tantôt violent sans jamais tomber dans le misérabilisme. Elle raconte surtout le combat d’une jeune fille qui tente par tous les moyens de s’extirper de sa misère matérielle et intellectuelle malgré la famille dysfonctionnelle dans laquelle elle patauge. La figure de la mère est ici disséquée. Elle insiste sur la relation mère/fille et l’ambivalence que cela engendre. Cependant, elle sait aussi dépeindre des moments de tendresse entre cette femme, rude, laminée par la vie et sa fille pleine de colère et de révolte :

«  – Je t’appartiens pas et tu peux pas m’obliger à rester ici, parce que je ferai pas les mêmes erreurs que toi.
   – Tu les fais déjà et pourtant je t’ai donné le meilleur départ que je pouvais dans la vie, même si j’étais presque aussi jeune que tu l’es maintenant. »
Les postillons atterrissaient sur mon visage et je sentais les larmes monter, le sang affluer dans mes bras avec l’envie de la gifler. Juste une bonne gifle pour voir son corps mou s’affaisser sur le canapé sous l’effet du choc.
 – Ah ouais, maman, merci pour ce bon départ. Avec toutes ces pensions pour sans-abris, ces cités HLM et ces putains de déménagements à la cloche de bois, pas étonnant que j’ai si bien tourné. Ah ouais ! Et sans oublier que tu buvais, tu pleurais et tu dormais tout le temps. Je te remercie pour l’enfance idéale. Ça valait vraiment la peine de te sacrifier. Tu aurais dû me laisser au foyer de l’enfance ou avec la femme de papa. »

Le roman de Kerry Hudson est indéniablement un dialogue avec la mère. C’est aussi un moyen pour Janie Ryan, le protagoniste féminin de régler les comptes avec sa génitrice. La volonté de vivre et l’amour immodéré pour la liberté conduisent Janie à un matricide symbolique afin de devenir à son tour une femme à part entière. Alors que sa mère la tire vers cet univers glauque la dissuadant de partir, Janie s’affranchit et par cet acte elle trace son destin. Une deuxième vie est donc possible puisque tout est à (re)faire :

« La pluie se mit à tomber dans la lumière pâle d’une fin d’après midi d’automne. La route se déroulait devant moi, ruban gris et brillant, aux multiples possibilités à chaque tournant. LE COMMENCEMENT »

Réfutant le déterminisme social, Kerry Hudson s’affirme comme une écrivaine prometteuse qui esquisse un portrait social d’une classe sociale populaire des années 80-90 avec toujours en filigrane un espoir possible des demains enchanteurs. N’est-elle pas elle-même le modèle de cette extraction réussie de son milieu d’origine ?

Traduit de l’Anglais par Françoise Lévy-Paoloni.
Editeur Philippe Rey, 2014.
298 pages.
19 €
En librairie depuis le 02 Janvier 2014

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