Le rêve du village des Ding de Lianke Yan

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Le roman s’ouvre sur une description menaçante: le village des Ding est baigné dans une lumière rouge sang du crépuscule. Dès les premières lignes, le ton est donné:

« Sous les rayons du soleil couchant, la plaine du Henan était rouge, rouge comme le sang. C’était la fin de l’automne. Il faisait froid. Les rues du Village des Ding étaient désertes« .

L’impression se confirme car le village est à l’agonie. En effet, ses habitants meurt un à un. Ils ont contracté la « mystérieuse maladie »: le sida. Celle-ci les tue et ceux qui sont contaminés, la transmettent à leurs femme et enfants sans en être conscients dans les premiers temps.

« (…) ceux qui avaient le sida présentaient maintenant des mêmes symptômes que huit ou dix ans plus tôt: une fièvre comparable à celle de la grippe qui disparaissait dès qu’ils avaient ingéré un médicament antipyrétique mais, trois ou cinq mois plus tard, ils étaient vidés de leurs forces. Des taches et des pustules apparaissaient sur leur corps. Des mycoses rongeaient leur langue et ils commençaient à se dessécher. Au bout de trois mois, huit mois, très rarement un an, ils mouraient ».

La cause de ce fléau est due à la vente du sang par les villageois. L’auteur prend ici des risques car il accuse ouvertement le gouvernement chinois de l’époque. En effet, dans ce roman, le grand responsable est l’Etat chinois qui force la main de ces paysans pour qu’ils vendent leur sang:



 »Le directeur du bureau de l’éducation profita de la réunion pour lancer lui-même la campagne de vente du sang. Il prononça un long discours, expliquant en détail pourquoi il fallait développer la production de plasma pour le bonheur du peuple et la puissance du pays. »

Dès lors, le récit s’emballe. Il souligne les maux liés à l’appât du gain. Les villageois accourent pour vendre leur sang, avide de richesses et de fortune sans savoir qu’ils se condamnent à court terme. Et comme le malheur des uns fait le bonheur des autres, Lianke Yan s’attarde sur les corruptions des fonctionnaires et les chefs de villages. Il montre la violence, la cruauté des forts face aux plus faibles. Le monde devient une jungle où seule règne la loi du profit. Le village du Henan n’a plus d’âme. Les habitants s’entretuent. 

Seul le vieil instituteur tient debout au milieu de ce marasme. Il représente l’éthique, la droiture et l’honnêteté. C’est celui qui est le plus malmené dans le roman. Il est le seul à communier avec la Nature et à comprendre le langage secret des ancêtres qui le visitent la nuit, en rêve. Ce vieil homme représente pour l’auteur l’ordre et la discipline qui existaient dans l’ancienne Chine avant la corruption. Il est l’instituteur et représente donc le savoir. Mais que le savoir au siècle de l’argent et du profit? Le vieil homme est méprisé dans un monde qui confond l’être et l’avoir.

Mais il y a autre chose. Le rêve du village des Ding est un scandale pour le gouvernement chinois car il parle ouvertement du sexe et du plaisir sexuel. C’est pourquoi il est vu comme un roman « pornographe » à cause de cette simple célébration de la vie. Yan Lianke l’évoque avec une certaine crudité. Son immoralité selon les censeurs de Yan Lianke réside dans le fait que les malades osent vivre leur sexualité débordante à la vue de tous. 

Enfin, le style est alerte et dynamique. La subtilité de Yan Lianke est de confier la narration au petit-fils du vieil instituteur. En effet, celui-ci est déjà mort au moment où le récit commence. Sa voix outre-tombe montre qu’il est impartial (puisque mort) car il ne prend pas parti pour le vieil homme ou pour le reste des villageois querelleurs, impudiques et corrompus. Il reste indifférent au conflit auquel se livre son clan. Il est peut-être le porte parole de l’auteur qui veut prendre de la distance au événement pour mieux relater le scandale de la vente du sang.



En conclusion, ce roman est de haute facture grâce au sujet traité  mais aussi à son style percutant.


Traduit du chinois par Claude Payen
Editeurs : Philippe Picquier
332 pages.
Paru en Janvier 2007
20€

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