L’Île du Point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès

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Poupées gigognes

Lady MacRae appelle au secours ses amis car le  diamant Anankè, d’une valeur inestimable a été dérobé. Son ancien amant, Martial Canterel accompagné de ses amis John Shylock Holmes, Grimod, Miss Sherrington et bien sûr de Lady MacRae et de sa fille, malade partent à la recherche du trésor perdu. Ils vont devoir traverser les mers et océans en navigables, en train, navires et autres transports les uns aussi  insolites que les autres. Ils vont de surprises en surprises, d’aventures en aventures. Il va y avoir des morts, des méchants comme l’Enjambeur Nô qui dissimulent ses crimes sous différents masques et identités. Cependant, ceci n’est qu’une histoire, une intrigue parmi d’autres. Car au détour du chemin, le lecteur est subjugué par les rouleuses de cigares cubaines happées par les romans qu’on leur lit. Et l’auteur de nous confier qu’il s’agit là d’une stratégie pour augmenter leurs productivités… Des pages se tournent et nous voilà devant l’affreux M.Wang, gérant de b@bil Books, un être pathétique aux pulsions sexuels pathologiques. Il dirige une chaîne de montage de liseuses électroniques. Et que dire de ce couple formé par Carmen, une jeunette avide de sexe et son époux, un vieil homme  aux abois car il ne peut entrer en érection ? L’intrusion de Jean-Johnny Hercule, un « grand noir » va changer la vie du couple et permet à l’époux impuissant de se révéler … En bref, des personnages se côtoient et s’érigent en dignes figures romanesques telles que Nénuphar Renversé ou encore le docteur Mardrus ou Martyrio, la femme aux jambes en trop. Ils représentent le burlesque, le grotesque dans toute cette foire des vanités.

Le roman de Jean Marie Blas de Roblès est doté d’une structure narrative en mille-feuilles.  Les personnages et leurs péripéties rendent tantôt hommage aux héros de romans d’aventures tels que Long John Silver et son Hispaniola ou encore Vingt Mille Lieues sous les mers et son capitaine Némo. Mais au-delà de ces romans qui régissent le récit aux multiples facettes, c’est tout un pan de la littérature classique qui est convoquée telle que Zola, Balzac et bien d’autres encore. Derrière cette convocation, c’est aussi une certaine attitude que l’auteur fustige : le vite lu, la littérature de gare et surtout le mépris de certains types de lecteurs pour le classique à l’heure du numérique :

« En clair, si les textes inclus dans la liseuse étaient tous du domaine public, il ne fallait pas compter y trouver La Comédie humaine ou les Rougon-Macquart en collection complète, annotée, illustrée et agréable à lire. Les éditeurs historiques de Balzac et de Zola en auraient attrapé des boutons de fièvre. »

Ainsi, à travers un récit à étages et loufoque, c’est une critique acerbe à l’endroit des lecteurs qui préfèrent le présent à la contemplation des œuvres classiques qui seules, sont capables de doter et de consolider la pensée. Mais pas seulement. L’Île du Point Némo est une réflexion sur la littérature et la survivance des œuvres littéraires comme patrimoine mondiale. A l’heure de la numérisation des textes par certains sites, l’auteur lance ici un signal d’alerte et somme à la vigilance. Pas seulement pour la littérature mais pour l’ensemble des domaines touchant à la science qui détruit la nature. Il envisage des solutions à longs termes et émet des hypothèses  quant à la pertinence (peut-être) de certains projets comme la bioserre, une nouvelle Eldorado ou utopie à l’heure des revendications menées par le mouvement des Décroissants et des Anonymous. Ils sont ici évoqués de façon sous jacente derrière un slogan de choc : « Knowledge is free !/We are legion./We do not forgive./We do not forget./Expect us. » La bioserre, paradis de court durée est aussi un hommage fervent rendu aux classiques, les maîtres penseurs comme Rabelais, Thomas Moore ou encore Voltaire. Notre temps a donc besoin du passé pour le guider.

Mais le sérieux côtoie le farcesque comme toujours chez Jean-Marie de Roblès. En effet, l’auteur exploite les clichés pour dégager l’humour qui en découle. Ainsi travaille-t-il sur le mythe de l’Asiatique, âpre aux gains. Il associe le sexe de l’Africain à un nom cliché Jean-Johnny Hercule pour appuyer sur sa puissance sexuelle. Par ce procédé, il défait les idéologies racistes pour en faire des figures bouffonnes destinées à faire rire.

L’Île du Point Némo  est presque un roman à thèse dans lequel derrière la légèreté et l’humour, l’auteur s’interroge sur les grandes avancées technologiques de son temps mais aussi sur le rapport de l’homme à son environnement. Il constate, observe et jette à la figure de ses semblables des réflexions et des actions menées par des êtres en marge de la société mais plus que jamais proches de la réalité d’un monde qui chavire. Les messages implicites contenus dans ce roman sont comme des signaux de détresse lancés par des habitants du point Némo « (…) l’endroit de l’océan le plus éloigné de toute terre émergée. (…) Juste un point sur la mer … ».


Editions Zulma
464 pages.
22,50 €
En librairie depuis le 21 Août 2014

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Cet article a été publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2014. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour L’Île du Point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès

  1. jostein59 dit :

    J’ai vraiment apprécié la construction.

    J'aime

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