Esprit d’hiver de Laura Kasischke

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Forclusion

Avec Laura Kasischke nous sommes habitués à des romans  » à psychologie complexe et à ramifications « . L’auteure s’attarde sur les failles des personnages exclusivement féminins tels que la jeune femme perdue dans A suspicious river ou encore cette épouse irréprochable dans Un oiseau blanc dans le blizzard pour ne citer que ces deux là. 

C’est que cette écrivaine américaine contemporaine aime à déchirer avec douceur et poésie le voile des illusions d’un rêve américain affiché derrière un sourire aux dents éclatantes ou sur une affiche publicitaire accrocheuse retouchée par Photoshop. Laura Kasischke va plus loin. Elle traverse les pelouses bien tondues sans y prêter attention. Elle force les portes closes des maisons américaines bien proprettes de la classe moyenne + pour farfouiller, pour extirper à la lumière tout un bric-à-brac de ce qui est tapit dans l’ombre à savoir le glauque, le poisseux, le malsain. 

Dans Esprit d’hiver, dès les premières pages, le lecteur est confronté à ce quelque chose qui rend distordant la réalité et le monde de Holly. Le roman commence par ce matin de Noël. Holly se réveille trop tard et sait par  » cette grasse matinée  » que tout va de travers. En effet, il y a des petits signes qui ne trompent pas : le mur de la salle de bain qui suinte, cette chose qui les suivait depuis la Russie après l’adoption de leur fille Tatiana dans une orphelinat de la Sibérie, et puis Tatiana qui s’obstine à rester dans sa chambre déterminée à dormir encore et à saper la journée de sa mère. Mais d’autres événements vont précipiter ce 25 Décembre dans le désastre : la tempête de neige qui s’élève, les invités qui se décommandent les uns après les autres, son mari qui ne rentre toujours pas de l’aéroport et ce téléphone qui ne cesse de sonner mettant les nerfs de Holly à rude épreuve…



Esprit d’hiver est un roman qui, à la façon d’une tragédie grecque, se déroule en une journée, du lever jusqu’à cette heure fatidique du retour du mari: 20h30. L’action se déroule dans la maison du couple. Il n’y a que deux personnages, Holly et sa fille. Laura Kasischke enferme le duo mère/fille dans un huis clos qui rappelle par bien des façons la pièce de Sartre. Elle laisse Holly se débattre seule dans cet endroit hostile. Sans une once de pitié ni de sympathie pour Holly, elle s’attarde et fait promener sa plume sur ses traumatismes et sa culpabilité. Le récit est fait de retours en arrière et de ressassements afin que le lecteur puisse saisir la profonde solitude de cette femme, de sa détresse morale et psychique. La tempête de neige, le blizzard qui se lèvent sont d’autant d’éléments naturels qui font écho au séisme intérieur de Holly. Le lecteur sait qu’il y a quelque chose qui ne colle pas. Il s’inquiète. Il se pose des questions. Il est interpelé par le comportement de Holly. C’est seulement au bout de la route, dans les deux dernières pages que le lecteur est libéré de son angoisse. Une vérité fracassante s’impose brutalement à lui et répond à ses interrogations. 

Laura Kasischke avec ces dernières pages marque l’apothéose du récit. Elle nomme l’innommable, l’inacceptable pour Holly. Son personnage devient à son tour comme la femme de Loth, un statut de sel, figé, pétrifié dans ce qu’on peut appeler  » sa fixation de Tatiana – Sally « .
 C’est un roman mêlant poésie, drame psychologique et le thriller. Ecrit dans un style lumineux et en même temps clair-obscur comme une lumière d’hiver, il recèle tout le talent d’une écrivaine habituée à manier la psychologie des profondeurs


Traduit de l’Américain par Aurélie Tronchet.
Editeurs : Christian Bourgois, 2013.
276 p.
20€

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