Le tort du soldat de Erri De Luca

tort du soldat

L’amère expérience en temps de guerre et de paix

Le tort du soldat de Erri de Luca est un petit roman composé de 90 pages. Il est scindé en deux parties. La première se concentre sur le narrateur. Ce dernier travaille sur les traductions de manuscrits en yiddish. Hébergé dans une auberge au milieu des Dolomites, il dîne dans une salle commune où il se retrouve face à deux personnages, une fille et son père. Leurs regards se croisent et cette rencontre furtive permet à l’auteur de démarrer la deuxième partie de son récit. Dans la deuxième partie il s’agit de la voix de la fille qui raconte sa vie auprès d’un père, criminel de guerre. Elle relate l’austérité au sein de la vie familiale mais aussi la paranoïa de son père qui croit qu’on le poursuit et qu’on le traque sans relâche.

Le lecteur devine au travers de ce trio de personnages, le narrateur, le criminel de guerre en fuite et sa fille qu’ils sont poursuivis par le passé et par l’Histoire. En effet, le narrateur renoue avec son enfance, il évoque le ghetto de Varsovie avant le cataclysme. Le seul lien qui le rallie au passé est une langue particulière, parlée par les Juifs d’Europe: le yiddish. Il en fait son métier. En effet, sa nouvelle mission consiste à traduire les oeuvres d’Israel Joshua Singer, frère de l’écrivain Isaac Bashevis Singer, Prix Nobel de littérature:

« Notre maison d’édition a l’intention de publier un choix d’oeuvres en yiddish de cet auteur inconnu des lecteurs italiens. Nous voudrions donc vous charger de sélectionner dans sa vaste production de récits ceux qui vous semblent les plus intéressants. Nous vous confierions la traduction et la direction de ce recueil.« 

Ainsi le narrateur se voit-il confier une mission qui va au delà de son amour pour la littérature. Il s’agit pour lui d’une opportunité de renouer avec l’histoire tragique du peuple juif d’Europe. Le yiddish n’est pas seulement en soi d’une langue mais un moyen pour ramener à la vie les victimes du nazisme

« Le yiddish a été mon entêtement de colère et de réponse. Une langue n’est pas morte si un seul homme au monde peut encore l’agiter entre son palais et ses dents, la lire, la marmonner, l’accompagner sur un instrument à cordes. »

Le lien entre la langue et l’Histoire d’un peuple est mis en exergue ici dans ce livre. La quête du passé et la recherche du sens de l’Histoire individuelle et collective mènent le narrateur à se retrouver face à face d’un grand criminel de guerre. Le monologue du narrateur et celui de la fille du vieillard criminel se complètent et montrent l’obsession et le poids de l’Histoire pour la génération venant après la Shoah. Mais il n’y a pas que cela. Si la jeune fille accepte ce lourd héritage paternel avec fatalisme, si pour le narrateur la compréhension du passé passe par le yiddish, il y va autrement pour le vieillard. Ce dernier s’interroge sur la défaite du nazisme car pour lui:

« Le tort du soldat est la défaite. La victoire justifie tout. Les Alliés ont commis contre l’Allemagne des crimes de guerre absous par le triomphe« .

Le tort du soldat reprend ici la formule du criminel et place chacun des personnage dans une solitude morale et métaphysique absolue. C’est un roman complexe par les réflexions qu’il suscite sur la culpabilité, le sens de l’histoire et les choix personnels. Mais c’est aussi un roman qui rend hommage aux écrivains célèbres comme Isaac B. Singer ou encore Isaac Babel. Pour finir une citation qui rend hommage à Isaac Babel:



 » Je ne vais pas sur les tombes des écrivains que j’aime, mais je tape du poing sur la table de mon siècle qui a refusé à un passant une halte devant la stèle d’Isaac Babel » (page 16)


Traduit de l’Italien par Danièle Valin
Editeurs : Gallimard, 2012
89 pages
11€

Publicités
Cet article a été publié dans Littérature italienne. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s