A suspicious river de Laura Kasischke

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Ophélie en enfer

Si avec Un oiseau blanc dans le blizzard l’accent est mis sur le dérèglement et les non dits d’une histoire familiale, celle des Connors, dans le présent roman, l’auteur poursuit la même thématique mais avec beaucoup plus de noirceur.

A suspicious river décrit la lente autodestruction et la décomposition de Leila. Le roman alterne entre le récit d’enfance de cette dernière et sa vie tragique actuelle à l’âge de 24 ans. Leila, devenue femme, est un jouet, une poupée exploitée par des hommes brutaux seulement motivés par leur libido. Mais pour comprendre les agissements et les actes de Leila, il faut se focaliser sur un facteur essentiel: l’absence de figures parentales sérieuses. Cette constante traverse au moins deux romans de l’auteur Un oiseau blanc dans le blizzard et celui-ci.

Leila évolue dans une maison où le père incarne la figure de l’absent. Il est faible. Il est un époux trompé. Il ne sait pas protéger sa fille. D’ailleurs, il le reconnaît au moment où sa fille subit une épreuve majeure de sa vie. Quant à sa mère, femme vénale, prostituée à ses heures, impudique, elle laisse sa fille entrevoir sa nudité et ses ébats avec Andy, le frère de son mari. Le lecteur ne peut alors que comprendre l’attitude de Leila. Sans tuteurs, sans construction mentale solide sur des imagos paternel et maternel, Leila ne sait rien du respect vis-à-vis d’elle même. Répétant les mêmes scénarii sexuels auxquels elle a été témoin, elle voit son corps comme une mécanique, un objet, une viande. Aucun ressenti, aucun sentiment ne la traverse. Le coeur est absent Comme un oiseau, il s’est envolé. Dès lors, elle ne peut qu’aller droit vers sa chute qui est ici incarnée par Gary, personnage ambigu et proxénète. Il a bien sondé Leila et ne trouvant qu’un vide béant à la place du coeur, profitant aussi de la carence affective de la jeune femme, il l’exploite jusqu’à son anéantissement. Dans sa déchéance, elle détruit son corps. Cependant, Leila demeure malgré tout l’emblème de la fragilité et de l’innocence. Elle est à la recherche d’un paradis ou d’un bonheur qui n’existe pas… pour elle en tout cas.

A suspicious river est un récit très sombre mais poétique. Comme Un oiseau blanc dans le blizzard, c’est aussi un roman sur l’Amérique de certains gens de petites villes qui ont renoncé à leurs rêves et à leurs espoirs. Ils se laissent aller et leur vie coule mélancoliquement le long de la rivière qui est ici décrite comme le Styx. L’eau est l’élément prégnant de ce roman. Elle est un personnage à part entière. La présence des rivières renforce l’idée du poids de l’eau, lourde, chargé de souvenirs et de rêves non réalisés. Leila court pour échapper à sa dissolution. Leila revient dans la rivière, ce liquide amniotique pour se retrouver et retrouver enfin cette paix tant cherchée. En refermant cette oeuvre, le lecteur se surprend de fredonner la chanson de Bruce Springsteen The river


Traduit de l’Américain par Anne Wicke.
Editeurs : Christian Bourgois, « Points », 2000
404p
7,50 €

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