Un oiseau dans le blizzard de Laura Kasischke

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Une femme sous cellophane

Par une journée d’hiver dans une petite ville de l’Ohio, une femme disparaît. Elle s’appelle Eve, elle est la mère de Katrina et femme de Brock Connors. Cette famille vit dans un quartier aux maisons bien rangées, jardins à l’identique, confort et week end aseptisés. Les Connors est une famille ordinaire avec un père qui se tue au travail et une mère au foyer qui se morfond d’ennui. La fille est une adolescente insipide et insignifiante. Elle déteste sa mère, méprise son père qu’elle trouve peu viril face aux humiliations répétées de sa femme. Puis un matin, Eve disparaît. La vie continue dans ce beau quartier. La fille continue à coucher avec son bel fiancé insignifiant (comme elle le dit elle même) et de temps en temps, elle consomme du sexe avec l’inspecteur qui enquête sur la disparition de sa mère. Les années passe, la fille grandit, va à l’université. Elle est mélancolique, elle fait toujours les mêmes rêves, elle veut comprendre ce qui « cloche » chez eux et découvre la terrifiante vérité.

Le roman aurait pu être un simple thriller. Or ce n’est pas le cas. Le récit questionne d’abord sur les liens qu’entretiennent les membres d’une même famille. Sait-on tout de ce qui se passe sous notre toit? Ne sommes nous pas comme Katrina? Seuls les rêves peuvent nous hanter car formuler les choses de façon audible peut être un coup porté à notre raison. Kat ne veut pas connaître la vérité sur la disparition de sa mère, elle ne s’attarde pas sur le comportement étrange de Phil, son fiancé car son inconscient le lui interdit. Tout au long du livre, il s’agit d’un chant mélancolique d’une jeune fille devenue femme, d’un chant qui permet au refoulé d’émerger. Mais pour cela, Katrina doit descendre dans le sous sol là où est stockée la nourriture de la famille…

Cependant cette recherche de la mère, loin d’aider la fille à se réconcilier avec l’image maternelle, l’amène à analyser de façon froide et avec pertinence, la vie sociale et intime de ses parents. Elle brosse un portrait peu flatteur de sa mère, femme au foyer dont le seul passe temps est de traquer la poussière, d’aller au centre commercial, s’ennuyer et être dépressive faute d’un trop plein de temps libre. Femme insignifiante, femme vivant au crochet de son mari car n’ayant jamais travailler de sa vie mais femme acariâtre, méchante, mesquine, jalouse, vindicative, rancunière. Bref, rien ne la sauve et elle n’a rien pour elle. Le lecteur est captivé par la description de cette petite vie extraordinairement plate des Connors mais aussi de leurs voisins. L’auteur fait ici le portrait de la femme aseptisée, botoxée, sexy mais sans rien dans la tête et dans le bas ventre. Le seul trésor que la mère laisse à la fille est un secret pathétique: un manuel sur « Comment atteindre l’orgasme féminin? » Un manuel d’éducation sexuelle qui navre la fille partagée entre cette découverte et les pornos du père.

Le roman insiste aussi sur la rivalité mère / fille. Le lecteur comprend mieux ce qui motive la névrose de Kate. D’ailleurs, la perte de poids de celle-ci après le départ de la mère est révélatrice de la proximité nuisible d’Eve. Or, il y a surtout une critique qui va plus en profondeur. Laura Kasische s’interroge sur quelque chose qui peut être vu par notre société moderne comme relevant d’une question politiquement incorrecte: qu’est-ce qu’une femme? Doit-on être mère pour être femme? Doit on aimer forcément son enfant? Son mari? Doit-on nécessairement renoncer à sa libido, à sa féminité en devenant mère? En devenant épouse d’un homme possessif? Appartient-on à son mari? A sa fille? A sa famille avant d’être soi? Dans une société qui loue la maternité, maternité qui est devenue sacrée, « incritiquable » et « incritiquée », ces questions se posent et sont nécessaires car paradoxalement  et plus que jamais, la société occidentale se veut être « le défenseur » des femmes opprimées, réprimées dans le monde. Laura Kasischke assène une leçon cinglante sur la servitude volontaire des femmes en général au travers ce portrait au vitriol d’une famille américaine de la middle class.


Traduit de l’américain par Anne Wicke.
Editeur : Christian Bourgois « Points », 2000.
321 pages
7,50 €

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