Absalon! Absalon! de William Faulkner

absalon

L’effondrement du Vieux Sud

« Absalon! Absalon!, mon fils!« , tel est le cri de Salomon lorsqu’il voit apparaître son enfant, réputé pour sa beauté et sa belle chevelure. Ce cri est repris ici comme titre d’un des romans grandioses de William Faulkner, écrivain du Sud des Etats Unis. L’histoire repose sur la haine d’un petit garçon pauvre, Sutpen, à l’endroit des riches planteurs. Devenu un homme, il veut « venger sa race » et décide de fonder une dynastie. Par la force des choses, il y arrive mais c’est sans compter sur sa faute secrète et sur le Destin…

Le talent de William Faulkner réside dans sa capacité à faire émerger de son imagination tout un monde, figé dans le passé, drapé dans son honneur d’un autre âge. Ce microcosme est le comté d’Yoknapatawpha qui est spolié aux Indiens par les personnages pour quelques dollars et dans lequel il campe tous ses protagonistes, de Christmas dans Lumière d’août à Charles Bon, cet Absalon qui va détruire les rêves du père. Mais son génie à William Faulkner réside aussi dans la portée dénonciatrice de son roman. Au travers l’intrigue, l’auteur souligne l’effondrement du Sud après la guerre de Sécession mais aussi l’abolition de l’esclavage et le racisme, et ce, dans le parcours de Bon. Car en fin de compte, Charles Bon venge lui aussi, si on peut dire, sa « race »: son père n’a t-il pas répudié sa mère parce que celle-ci a du sang noir? Usant de son charme, de son physique de sybarite et de son intelligence, Charles conquiert l’amour d’Henri, son demi -frère (mais Henry ne le sait pas) et s’apprête à entrer dans la couche de Judith, soeur d’Henry et de …Bon. Tout ceci par pure vengeance.

Mais là où le thème aurait pu être traité avec une piètre qualité, chez Faulkner, il prend une autre dimension puisqu’il s’interroge sur la vision du Noir dans l’imaginaire collectif du Sud des Etats Unis. Il laisse voir au lecteur une des peurs viscérales du Sud: la peur de ce que les critiques qui étudient Faulkner appellent le « Nègre blanc », le mélange des races dont l’homme noir, selon le Sud et selon l’auteur (qui lui le dénonce), est tenu pour responsable. Cette miscegenation est « problématique » car le « nègre blanc » ne permet pas par ses traits physiques de le désigner comme Noir: il n’en porte aucune trace. Charles Bon, tout comme Christmas va être mis à mort pour avoir bravé l’interdit. Il est abattu par Henri parce qu’il assume jusqu’au bout son identité et sa vengeance. En effet, ce n’est pas la peur de l’inceste qui est ici la cause du fratricide. Faulkner veut nous faire comprendre que Henri et la communauté qui le soutient commettent le meurtre parce qu’il faut préserver la femme de l’homme noir et de son sexe. C’est un code d’honneur, une responsabilité morale. D’ailleurs, dans différents entretiens qu’il a donnés, l’auteur insiste beaucoup sur cette question. D’autres écrivains s’intéressent aussi à ce problème. Philip Roth le traite dans son roman La tache. On comprend mieux les affres de l’universitaire accusé de raciste envers deux étudiants noirs lorsqu’on connaît le secret de ses origines. Les romans de Faulkner  rebutent car on ne parvient pas, il est vrai, à comprendre tout de suite ni entrer aisément dans son monde. Mais je vous les recommande chaudement. Ils traitent de façon très subtile mais très acérée la question de l’identité, de la quête identitaire et de son anéantissement lorsque cette identité est devenue trop visible. Reporté à la société américaine contemporaine, l’oeuvre de Faulkner a une portée prophétique: il souligne le paradoxe d’un monde qui a pratiqué l’esclavage, la ségrégation et qui pourtant a aussi porté Barack Obama à la tête d’une des plus grandes nations du monde.


Traduit de l’américain par R. –N Raimbault
Editions : Gallimard, Coll « l’Imaginaire », 1995
325 pages
Entre 10 et 15 €

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