Point Oméga de Don DeLillo

point omega

Pas de printemps pour Elster

L’œuvre de Don DeLillo est un ovni dans le tableau littéraire américain. En effet, réputé pour être  » illisible  » auprès de certains lecteurs, il n’en est pas moins vrai que Don DeLillo est considéré comme l’un des plus grands écrivains américains contemporains. Un lecteur intéressé par son travail dirait que Don DeLillo est à la littérature ce que Richter est à l’art contemporain. Son esthétisme est plus proche de Dos Passos que de Roth. Ses lignes sont beaucoup plus fuyantes, ses traits sont surtout des esquisses. Il explore les effets d’ombre et de lumière, de vide et de creux lorsqu’il s’attaque à un sujet. L’humain ne l’intéresse pas plus que cela. L’humain fait parti de la composition, de la toile. Seul le sujet de l’étude compte. Et pour cause, il ne cesse d’imprégner son travail des problématiques actuelles telles que les secousses de l’Histoire du XXème siècle. Son roman le plus magistral reste incontestablement Outre Monde  mais cependant, les récits comme L’homme qui tombe , ou bien Point Oméga  sont des romans qui revisitent le choc du 11 Septembre et surtout l’impact de la riposte américaine en Moyen Orient comme l’atteste le retentissant Point Oméga.

De toutes ces œuvres, on peut voir dans Point Oméga publié en 2010 comme l’œuvre la moins abstraite et la plus  » extravertie « , la plus  » visible  » et la plus  » compréhensible  » à cause de la manière dont Don DeLillo explore les différentes facettes de la perception humaine dans sa compréhension de l’image et de la réalité. Les personnages s’exportent dans le désert là où ils ne sont pas contaminés par l’image et par les discours qu’ils ont contribué à édifier. Irradié par la lumière du soleil suffocante du désert, le narrateur, Jim Finley s’isole dans cet endroit hostile dans le seul but de filmer Elster, un scientifique sur le retour, qui dans son temps a collaboré avec le Pentagone pendant la guerre en Irak.

« Il était l’élément externe, un savant renommé mais dépourvu d’expérience en matière de gouvernement. Il siégeait dans une salle de conférence sécurisée, avec les experts en stratégie et les analystes militaires. Il était là pour conceptualiser, c’était son mot, entre parenthèses, pour appliquer des idées et des principes plus vastes à des affaires telles que le déploiement des troupes et la contre-insurrection. Il était autorisé à lire des dépêches secrètes et des transcriptions confidentielles, disait-il, et il écoutait le babil des experts maison, des métaphysiciens des agences de l’espionnages et du contre-espionnages, les comiques du Pentagone « 

Derrière le déroulement du CV d’Elster par Elster lui-même se faufilent l’auteur et sa critique acerbe sur l’état du monde profilé, mené et décidé depuis Washington. Dans le flot de parole continu du vieil homme qui se complaît dans un mea culpa déguisé mais aussi dans une revendication assumée de ses actes, le jeune Jim Findey doit trier le vrai du faux. Car chez Don DeLillo la parole n’est pas importante, pas plus que le mot. Ce sont juste le récit d’un fantasme ou d’un rêve éveillé puisque

 » La vraie vie n’est pas réductible à des mots prononcés ou écrits, par personne, jamais. La vraie vie a lieu quand nous sommes seuls, à penser, à ressentir, perdus dans les souvenirs, rêveusement conscients de nous-mêmes, des moments infinitésimaux. « 

Il faut donc, et on aura compris, fouiller entre les lignes, dans ce qui demeure invisible, dans ce qui refuse obstinément de se livrer. Le vrai Elster, où est-il donc ? Le film pourra-t-il se faire ? Mais pour filmer Elster ne faudrait-il pas fixer l’objectif de la caméra sur le vrai Elster perpétuellement fuyant et changeant ? Mais Elster ne l’a t-il pas aidé en orientant le débat vers ce qu’il nomme le point oméga?

« Le père Teilhard connaissait une chose, le point oméga. Un bond hors de notre biologie. Posez-vous cette question. Devons-nous rester éternellement humains ? La conscience est à bout de forces. « 

La disparition de Jessica, la fille d’Elster, et sa désintégration dans l’espace et le temps permettent à la caméra de se promener sur le visage ravagé d’Elster. Se peut-il qu’Elster ne soit que cela ? Un être qui a fini le monologue avec lui-même et se révèle dans le silence ? Et Jim Finley complète et définit à l’aune de sa nouvelle connaissance le point oméga

«  Le point oméga se résume, ici et maintenant, à la pointe d’un couteau qui pénètre dans un corps. Tous les thèmes grandioses de l’homme laminés, et ramenés à une détresse locale, un corps, quelque part là-bas, ou non. « 

Ainsi le roman insiste sur un aspect fondamental de notre vie qui conditionne et qui détermine le rapport que nous entretenons avec autrui : le voir et le regarder.

 » Une extrême attention est requise pour voir ce qui se passe devant soi. Du travail, de pieux efforts sont nécessaires pour voir ce qu’on regarde. Cela le fascinait, les profondeurs qui devenaient possibles dans le ralenti du mouvement, les choses à voir, les profondeurs de choses si faciles à manquer dans l’habitude superficielle de voir. « 

L’évocation des épisodes intermittents de l’œuvre de Douglas Gordon éclaire sur la quête du sens pour Jim Finley. En effet, il s’agit de faire tourner au ralenti le film culte d’A Hitchcock  » Psychose « . Le film s’étire sur 24 heures car

 » C’était le but du jeu. Voir ce qui est là, regarder, enfin, et savoir qu’on regarde, sentir le temps passer, avoir conscience de ce qui se produit à l’échelle des registres les plus infimes du mouvements. « 

Voir c’est donc prendre le temps de dérouler les images, toutes les images. Voir c’est aider à déconditionner le cerveau pour qu’il puisse restituer les ellipses puisqu’il ne peut absorber que 24 images par seconde. Les informations restituées permettent alors d’entrevoir la réalité telle qu’elle est et non telle que nous la percevons. De ce fait nous dit l’auteur, nous goûtons à la réalité et nous cessons de la fabriquer.

En conclusion, Point oméga nous invite à reconsidérer les images que nous voyons et que nous prenons pour vraies car cette  » fabrique de la réalité  » ne nous donne qu’une vérité tronquée sur les événements. La technologie, la multiplication des produits et des offres flattent notre intelligence et endorment notre vigilance.


 » Nous sommes une foule, une masse. Nous pensons en groupes, nous voyageons en armées. Les armées portent le gène de l’autodestruction. Une seule bombe ne suffit jamais. Le brouillard de la technologie, c’est là que les oracles complotent leurs guerres.  »
A méditer …


Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marianne Véron,
Editeurs. Actes Sud, 2010
138 p.
14,50 €.

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