La femme qui lisait trop de Bahiyyih Nakhjavani

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Hommage à Tahirih, une poétesse qui a défie le pouvoir des Grands.

Le roman est composé de 5 parties ou livres qui racontent à sa manière le double événement: l’histoire de l’Iran ou plus particulièrement de Téhéran dans la seconde moitié du XIXème siècle, et s’inscrivant dans cette Histoire, il y a la figure historique de la poétesse Tahirih Qurratu’ l-Ayn. Le récit relate  l’ascension et l’exécution de la poétesse par le pouvoir des mollahs de son siècle. Sa mort a été rendue possible à cause de la lâcheté du Shah et des diplomates européens (particulièrement l’Angleterre). L’intrigue est un entrelacement entre ces deux événements: l’un ne peut pas s’expliquer sans l’autre. La mort de la poétesse ne peut se comprendre que par l’affirmation d’un pouvoir autocratique et théocratique puissant allant jusqu’à l’absolutisme. Si ce caractère de despotisme n’avait pas existé, la poétesse aurait été un individu libre… La lecture est quelque peu complexe mais une fois plongé au coeur du roman, le lecteur se laisse emporter…

Comme il a été dit plus haut, le roman se déroule dans un Iran de la seconde moitié du 19ème siècle vers les années 1848, date à laquelle est inauguré le règne du Shah Nâsir ed-Din, un monarque sous influence et dominé par sa puissante mère, la régente Mahd-i-Olya et ses vizirs.

Le roman de Bahiyyih Nakhjavani est composé de 5 livres: le livre de la mère (celle du Shah), le livre de l’épouse (celle du maire de Téhéran), le livre de la soeur (celle du Shah) et le livre de la fille (qui n’est autre que la poétesse elle même, la fille dans la maison de son père). Si dans le premier livre, la mère du Shah veut la mort de la poétesse car elle secrètement jalouse de son intelligence et de son charisme, les autres femmes qui l’ont côtoyée, ont toutes été à leur façon les messagères de la poétesse et ses disciples. Cependant, elle n’a pas formé que ces femmes là. Dans ses retraites, dans sa prison chez le maire, elle n’a pas cessé d’apprendre à lire et à écrire aux femmes qui l’entourent. Son aura atteindra les femmes occidentales se trouvant sur le territoire du pays de Tahirih qu’elle soit la femme de l’ambassadeur anglais ou la fille de l’envoyé russe en terre musulmane. Car toutes les femmes musulmanes ne sont pas asservies, emmurées dans leur « Ruband » ou « Howdah » comme peuvent le penser les femmes occidentales qui se plaisent à voir dans cette vêture un « asservissement volontaire ». Un clin d’oeil subtil de l’auteur pour montrer que s’il y a asservissement, il est dans les deux camps. La femme de l’ambassadeur, une occidentale, ne l’est-elle pas autant? Ne subit-elle pas son sort grossesse sur grossesse (10 en tout) avec fatalisme? Ne se soumet-elle pas à son mari qui rit et tourne en dérision la poétesse et le droit des femmes tout en baissant les yeux? Ne serait-il pas lui aussi un esprit fermé, sans concession et machiste du même gabarit que les mollahs qui accusent Tahirih, la poétesse? Celles qu’on méprisent dans les soirées mondaines de l’ambassadeur car assujetties au pouvoir de l’homme, ne sont-elle pas en fin de compte plus intéressantes que ces insignifiantes occidentales qui se disent libres mais ayant un corset dans la tête comme si leur nature est de crier à l’esclavage des femmes mais l’acceptent si peu qu’on lâche un peu la bride?

La force de Tahirih et de l’auteur Nakhjavani (j’aime à croire qu’elle est une disciple contemporaine de la poétesse) réside non dans un féminisme surfé mais dans un vrai combat pour l’émancipation de la femme qui passe par l’éducation.

Ce roman est avant tout une mise à plat des relations entre les hommes et les femmes mais surtout il met en évidence un rapport complexe entre les sujets femmes de sa Majesté le Shah et le monarque lui même. La méfiance de la reine mère n’est pas due au fait que Tahirih est intelligente et donc hérétique car en épousant la théologie des « babis » elle réinterprète le texte sacré ? Sa méfiance et sa haine envers la poétesse sont motivées par la peur que celle-ci puisse ébranler le pouvoir monarchique. Tahirih, la poétesse, la fille du père, veut un pouvoir éclairé et humaniste.

Comme le dit l’auteur :

« Tahirih (…) était totalement innocente de leur fin (ceux des hommes de pouvoir, le Shah, les vizirs et le maire), mais il ne fait aucun doute que son exigence de justice, son désaveu des normes établies et sa détermination à démontrer la vérité de ses idées au moyen d’arguments raisonnées représentaient pour le statu quo une menace directe. Elle fut accusée de provoquer les crises qu’elle annonçait, de tramer les catastrophes contre lesquelles elle mettait ses contemporains en garde. C’était en ce sens qu’elle « lisait trop« .

C’est un livre qui mérite d’être plus connu.


Traduit de l’Anglais par Christine Le Bœuf
Editeurs : Actes Sud, 2007
403p
23 €

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