Le royaume de cette terre de Hoda Barakat

royaume de cette terre

Les enfants esseulés du Liban

Le roman se déroule dans la très haute montagne libanaise, au nord du pays dans un village maronite totalement coupé du monde. Le père, un descendant du clan des Mouzawaq a été surpris par une tempête alors que ce n’était pas encore la saison où la nature déploie sa colère. Il meurt seul sans que sa prière soit exaucée :

« (…) le corps pris par le gel, il a trépassé sur la route de Dahr al-Jurd, avant d’être dévoré par les loups et les hyènes. Mon père dont le cercueil est resté vide sauf d’un évangile déposé à la place de sa dépouille. ».

Ainsi, la tragédie entre-t-elle avec fracas dans l’histoire non seulement de cette famille mais aussi du peuple maronite et par extension du peuple arabe comme le précisera l’auteur elle-même sur les ondes de France Culture tout récemment. En effet, après la description de cet épisode qui ouvre le roman, Hoda Barakat décide de confier le récit aux enfants du défunt. D’abord à Salma, l’aînée qui est considérée ici comme la gardienne de la cohésion de la famille et de ses traditions. Il y a aussi Tannous. Il joue le rôle de conteur. C’est le frère aimé de Salma marqué par la fragilité et la culpabilité d’avoir laissé son père seul face à la mort. Sa vie durant suivra un itinéraire en zigzague. Errant et sans attache, il ne possède que sa magnifique voix héritée de son père et de ses ancêtres avant lui. Il est dit que sa voix est douce « comme celle de son père et de tous les hommes du clan Mouzawaq ». Tannous ne raconte pas son histoire, il la chante. Il chante la déconfiture de sa famille qui comme beaucoup d’autres ont dû entamer un exode du village des Cèdres vers la grande ville Beyrouth tandis que sa sœur Salma s’adapte aux changements et survit à toutes les guerres. Elle est celle qui a vu la spoliation de sa terre et de ses biens par ses oncles après la mort du père. Elle est aussi celle qui ensevelit les siens. Elle devient aux yeux de Tannous qui ne la quitte pas, la figure de la Soror Dolorosa :

« … ma sœur Salma m’aide et me soutient. En observant le vieillissement de son corps, je remarque comme elle me ressemble et ne me sens pas seul. Ma sœur aussi a vécu une vie qui n’était pas la sienne, une vie encore plus misérable que la mienne. »

Le royaume de cette terre est  un magnifique roman car derrière l’histoire d’une famille c’est aussi une fable, une allégorie sur l’histoire des maronites qui ne veulent pas changer ni se mêler à d’autres populations : « Nous ne nous soumettons qu’à Dieu et nous ne craignons que Sa colère… ». Vivant en autarcie, ils ont raté l’opportunité selon l’auteur d’inscrire leur citoyenneté dans une communauté, dans un peuple fait de diversités. Et ce n’est probablement pas un hasard si le roman se termine sur les premiers jours de la guerre civile. Il y a aussi dans ce roman la résurgence d’une double mémoire pour l’auteur : la mémoire personnelle rejoint la mémoire collective dans une célébration de l’échec représenté par ces deux enfants devenus grands.


Traduit de l’Arabe (Liban) par Antoine Jockey,
Editions Actes Sud
Paru en Septembre 2012
343 pages
22,52 euros

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