Dans le bruit du vent de Louise Erdrich

9782226249746-j

Roman d’apprentissage

Joe a treize ans et il vit dans une réserve indienne aux Etats-Unis. Sa vie a été douce entremêlée de petits déboires et de joies d’enfant. Il admire le travail de son père, un juge tribal qui prend son métier très au sérieux. Il aime le rire éclatant de sa mère et ses plaisanteries complices avec le père. Il adore ses amis qui sont aussi ses cousins. Mais un jour, tout bascule et Joe assiste impuissant à la dépression de sa mère qui a subi un viol dans la réserve. Il va devoir alors grandir vite et lever un à un les voiles des illusions…

Dans le bruit du vent est un roman magistralement mené car il pose de multiples questions qu’elles soient d’ordre sociétal ou métaphysique. Joe est un petit garçon de 13 ans. Il vit des jours paisibles dans une réserve indienne quelque part dans le Dakota. Il joue, se chamaille, goûte à la cigarette et à la première goutte de bière avec ses amis et cousins. Il tombe presque en pâmoison devant les seins de sa tante Sonja. Il apprécie les farces qu’il invente surtout s’ils sèment un vent de panique chez les aînés. Les rires, les joies, les déceptions et les farces sont le menu quotidien de notre petit héros. Quand au terme de ses tribulations, il rentre chez lui, il aime contempler ses parents en train de plaisanter ou de se chamailler gentiment. Il apprécie particulièrement le rire rauque de sa mère et la patience de son père, le juge tribal de la réserve.

Louise Erdrich inscrit son roman dans la lignée des grands récits d’apprentissage de la littérature américaine allant de La case de l’oncle Tom aux Aventures de Huckleberry Finn et de celles de Tom Sawyer. Cependant, elle s’en écarte très vite pour se rapprocher d’un roman à thèse sociale teintée d’accent tragique à la Faulkner.

 En effet, le viol de sa mère Jacqueline marque la fin de ce paradis et de cette enfance insouciante.

« De tout mon être, je voulais revenir au temps d’avant tout ce qui était arrivé. Je voulais entrer dans notre cuisine qui sentait bon, m’asseoir à la table de ma mère avant qu’elle ne m’ait frappé et avant que mon père n’ait oublié mon existence, je voulais entendre ma mère rire au point d’en grogner.« 

L’enfant se recroqueville sur lui-même. Il est écoeuré par une enquête qui ne veut pas avancer. Il observe et ravale sa déception face à la faiblesse de son père et son absence de pouvoir réel en tant que juge. C’est la chute des héros. L’enfant se dit devoir protéger sa mère. Il comprend que son n’est rien. 
Avec la perte de l’innocence, le roman prend alors un autre chemin. Joe décide de mener sa propre enquête pour débusquer le coupable. Sa quête le mènera vers l’ultime décision.

Dans le bruit du vent évoquera aussi le poids de la faute et de la culpabilité. Il nous conduit vers les labyrinthes du coeur là où la raison n’a parfois plus sa place. Louise Erdrich laisse Joe se débattre avec son destin. Grandi trop tôt, ses choix vont maintenant déterminer la route qu’il va prendre. La rédemption, le rachat de la faute, la question du mal et son lien avec le libre arbitre sont ici soulevés. Il y a du Faulkner mais il y a aussi du Dostoïevski dans ce récit de 470 pages. 

Mais le roman traite en même temps d’un sujet cher à l’auteur: il s’agit de la question indienne. Louise Erdrich dénonce avec subtilité les injustices que le gouvernement pratique envers les amérindiens. Sa « Postface » est saisissante car elle souligne le problème du viol des femmes amérindiennes.

« Une femme amérindienne sur trois sera violée au cours de sa vie; 86% des viols et des violences sexuelles dont sont victimes les femmes amérindiennes sont commis par des hommes non-amérindiens; peu d’entre eux sont poursuivis en justice. »

Si cette situation a été qualifiée par Barack Obama comme une « agression de notre conscience nationale« , on peut aisément voir dans le viol comme une « arme de guerre » sourde menée contre l’identité amérindienne. Après le vol et le viol de la terre, s’ensuit le viol des femmes afin d’éradiquer tout un peuple considéré par cette même « conscience nationale » comme « de seconde zone ».

Dans le bruit du vent est sans conteste un des chef-d’oeuvres de l’une des plus grandes littératures du monde.


Traduit de l’anglais par Isabelle Reinharez
Editeurs, Albin Michel, 2012
470 pages
22,50 €

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