Affaire personnelle de Kenzaburo Oé

affaire personnelle

Cas de conscience

Le héros, doté d’un étrange surnom Bird, a vingt sept ans. Il est marié et rêve de partir à la découverte de l’Afrique. Le roman s’ouvre sur cette longue attente de l’accouchement de sa femme de leur premier né. L’enfant vient alors au monde avec une anomalie et une déformation « monstrueuse ». Bird nourrit alors des sentiments ambivalents pour ce nourrisson. Doit-il le laisser mourir et de ce fait pouvoir faire son périple avec sa maîtresse Himiko ou bien tenter l’impossible pour sauver « cette chose » comme on désigne désormais ce genre d’enfants ?

« C’est une affaire strictement personnelle. Il est impossible en pareil cas que quelqu’un d’autre puisse vous aider à trouver la vérité… Ce qui m’arrive me donne l’impression que je m’enfonce, seul, dans un tunnel sans fond, en m’éloignant de plus en plus du monde des autre. Comment faire partager à qui que ce soit ce que j’éprouve?« 

Cette réflexion douloureuse de Bird confronté à un état de fait terrifiant: la naissance d’un enfant anormal dans un Japon qui le rejette car il rappelle trop Nagasaki et Hiroshima pour qu’on l’accepte se trouve au chapitre 10 du roman. L’enfant est rejeté par son père et la famille de sa mère mais aussi par la clinique dans laquelle la mère l’a mis au monde.

Le roman de Kenzaburo Oé est un récit cruel et douloureux qui épouse les contours d’un combat moral et d’une crise psychologique intense pour Bird. L’ambivalence de Bird est le résultat d’une pression sociale non dite: tout le monde veut la mort de l’enfant. L’équation est simple:

Enfant mort = pas d’enfant = pas d’anomalie= pas de problème.

La société accepte le sacrifice de cet enfant pour pouvoir s’aveugler sur sa propre défaite et l’effet désastreux des bombes. L’enfant-témoin est gênant dans une époque de l’après-guerre où la volonté est d’oublier et de reconstruire. D’ailleurs le roman effleure certains éléments de l’Histoire comme l’occupation du Japon par les bases américains. 

Pris dans le tourbillon de l’Histoire, Bird est totalement démuni. A notre époque où le gosse est sacré, on peut trouver ce père monstrueux et dénaturé. On peut même avoir de la répulsion pour cet homme qui ne pense qu’à une chose: la mort de son fils, la libération de sa vie familiale et le départ vers un lointain continent. Cette critique peut être justifié aussi car l’auteur ne le rend pas non plus sympathique aux yeux des lecteurs. Bird est dépeint comme un ivrogne, un lâche. De plus,
 professionnellement, il est incompétent. En tant qu’homme, il n’est pas responsable. En tant que mari, il est absent, indifférent et infidèle. Le lecteur peut se révolter à plus d’un titre devant son attitude. Mais l’égoïsme de cet homme s’explique aussi par le rigorisme des conventions du Japon du début du siècle (et même maintenant. Ceci est une vérité encore attestée de nos jours dans tout le bassin de l’Asie du Sud Est). On devine dans ses dégoûts pour la question sexuelle, dans sa gêne de la chose intime avec son jeune épouse, le ratage d’une union conventionnelle, arrangée et sans amour. Comment alors peut-on avoir de la tendresse pour sa femme? Comment peut-on avoir aussi des sentiments paternels pour son fils, né parce qu’il faut bien perpétrer le nom mais certainement non désiré? Sa situation s’apparente à celle de Folcoche dans Vipère au poing. 

Mais le roman trace aussi l’errance existentielle de Bird pendant ces jours qui suivent la naissance de son fils jusqu’à son geste final qui rachète si je puis dire ses fautes et égarements. Bird va prendre une décision qui va l’élever et qui force les siens à lui redonner le respect.

Ce roman de Kenzaburô Oé part d’une expérience personnelle de l’auteur: il lui est né un fils anormal, résultat sûrement des effets radioactifs des bombes. Cependant, loin de s’enfoncer dans un pathos déplacé, il choisit de s’éloigner de son drame personnel pour se focaliser sur le portrait de Bird. Il le suit dans son errance et sa solitude jusqu’à la révélation de son être. Pour moi, cette naissance inopportune, est un élément qui permet à Bird de faire son voyage initiatique. C’est comme si une chance lui est donnée de devenir un homme et de se débarrasser de son surnom. En effet, en Asie, on donne souvent un surnom aux enfants car ils sont encore jeunes et donc sots. C’est seulement à l’âge d’homme, lorsqu’il devient « intéressant » que le gamin devient respectable et mérite qu’on l’appelle par le prénom que lui a donné ses parents. Ceci est toujours valable en Asie.

Un très bon roman qui donne une autre vision, un autre regard sur le lien parents-enfants et sur la problématique de l’enfant dans un monde où on continue de regretter plus la mort d’un vieillard, d’un professeur que celle d’un enfant car il n’a rien encore donné de concret au monde. On peut être choqué par cette dureté tout comme on peut être choqué par le phénomène de l’enfant-roi qui commande tout dans la maison de ses parents. Ces deux points de vue se justifient tout dépend de l’angle sous lequel on se place…


Traduit du japonais par Claude Elsen
Editeurs : Stock, «Collection « La cosmopolite »
240 pages
7,65 €

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