Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

 certaines-navaient-jamais-vu-couv

La complaintes des femmes seules

Julie Otsuka a déjà été remarquée par son premier roman Quand l’empereur était un dieu publié chez le même éditeur. En effet, elle a impressionné son public par la précision de l’écriture et par la recherche historique qu’elle a dû effectuer pour restituer une période de l’Histoire américaine méconnue. Il s’agit de la déportation des Japonais – Américains dans les camps car ils étaient soupçonnés de pactiser avec l’ennemi.
Avec ce roman ci, Julie Otsuka persiste et signe. Elle met en lumière cette fois la destinée des femmes japonaises mariées à des époux résidant aux Etats Unis au début du siècle. Ces femmes traversent l’océan pour les rejoindre : «  Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était. ». Le roman ne se concentre pas sur une seule figure féminine censée porter sur ses épaules le symbole de la Femme bafouée. Julie Otsuka opte pour une autre stratégie narrative. Les noms propres se diluent dans un  » nous  » collectif qui rassemble toutes les voix perdues en une seule énumérant comme on égrène des chapelets de soutras la lente descente en enfer, les désillusions, des rêves brisés et un destin résigné de femmes muettes, asservies, avilies par des maris rustres et des patrons méprisants. Elle redonne par ce procédé littéraire de la dignité et de l’humanité à ces femmes qui sont considérées comme des objets sexuels et des bêtes de somme :
« A l’hôtel Ogawa. Nous leur appartenions et ils supposaient que nous ferions tout ce qu’ils nous demanderaient. S’il te plaît, tourne-toi vers le mur et mets-toi à quatre pattes. Ils nous ont prises par le coude en disant tranquillement « Le moment est venu » Ils nous ont prises avant que nous ne soyons prêtes et nous avons saigné pendant trois jours ».
Plus encore, la subtilité de l’auteur l’empêche de focaliser toute son intrigue uniquement sur ces femmes. Le récit va plus loin puisqu’il débute avec l’arrivée de ces  » Mesdemoiselles japonaises  » pour conclure sur leur disparition, leur sortie de la trame romanesque et de l’Histoire. En effet, elles vont aussi connaître la déportation dans les camps au moment où la guerre fait rage dans le Pacifique.
Julie Otsuka renoue avec son premier roman entièrement consacré à la traversée du désert pour cette communauté japonaise aux Etats Unis. Certaines n’avaient jamais vu la mer oscille entre le récit de témoignage et le roman historique. C’est un livre qui confirme encore une fois son talent. Elle donne aux mots une grande précision chirurgicale pour restituer aux lecteurs l’indicible tout en alliant objectivité et sensibilité. Ceci explique sans doute pourquoi Julie Otsuka s’est vue décerner le prestigieux prix le PEN/Faulkner Award for fiction.


Traduit de l’américain par Carine Chichereau,
Editions Phébus,
142 pages.
15 euros

Publicités
Cet article a été publié dans Littérature américaine. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s