Cristallisation secrète de Yôkô Ogawa

cristallisation-secrete

Effacement

Lorsqu’on lit Cristallisation secrète, on ne peut s’empêcher de penser à Je suis une légende, Le château de Kafka ou encore La métamorphose. On trouve aussi des convergences avec Rhinocéros de Ionesco. 

Ceci s’explique peut-être par les thématiques évoquées. La narratrice, romancière elle aussi, vit sur une île dont on ne connaît pas le nom (sans doute parce qu’il s’est effacé des mémoires des insulaires depuis la nuit des temps….) assiste, impuissante à la disparition des objets du quotidien qui surviennent sans crier gare. L’étrangeté de la chose réside dans l’indifférence générale lorsque se produit l’événement. Personne ne dit rien. Au contraire, tout le monde s’active à chasser l’objet disparu de sa mémoire de sorte qu’il devient inconsistant et innommable par la suite. En effet, il s’ensuit un effacement de l’objet: son nom, sa forme et sa fonction n’évoquent plus rien pour personne. Il n’a plus d’existence car on ne se souvient pas de lui.
 Ainsi, c’est le souvenir et son importance qui conditionnent le roman. Le souvenir devient ici une préoccupation philosophique et quasi métaphysique. Si l’homme ne se souvient de rien, si l’homme efface tout de son cœur, le langage peut-il continuer à exister? A quoi sert-il s’il ne désigne plus rien? De ce fait, si le souvenir est effacé de la mémoire collective alors qu’est-ce que l’existence puisque celle-ci se définit par l’émotion, la sensation et les sentiments qui l’enveloppent lui donnant consistance? La remarque de la narratrice écrivain est très intéressante lorsqu’elle se rend compte du danger pour chacun des habitants: « Et si les mots disparaissent, que va t-il se passer?« . 

Derrière tout cela se faufile un autre thème car rien n’arrive par hasard. Le lecteur comprend très vite que l’île est gouvernée par une police secrète secondée par les traqueurs de souvenirs. Mais pour qui ces derniers travaillent-ils? Qui ordonnent ces disparitions et pourquoi? Le lecteur ne sait pas car ces « Maîtres de l’île » restent hors du champ narratif. Dans le Procès de Kafka, le personnage ne sait pas pourquoi il est condamné. De même, dans la Métamorphose, le protagoniste ne sait pas pourquoi à son réveil il est devenu un fragile insecte. Avec Cristallisation secrète, nous sommes confrontés à l’absurde qui entre dans le roman avec douceur et fatalisme. Et c’est peut-être pour cela qu’il est effrayant. La narratrice accepte sa condition sans se révolter et ce jusqu’à la Disparition ultime à la fin du livre. Comme le disait Camus, « L’absurde (de l’existence) est sans raison, sans cause et sans nécessité« . Cette définition illustre bien la situation de cette île. Cependant, il y a comme toujours dans l’être une part de résistance acharnée inscrite dans ses gènes pour la survie de l’espèce. Le personnage, R refuse. Il se cache. Traqué, il  s’attriste devant la déliquescence du monde extérieur. Mais il ne renonce pas et fait de sa chambre étroite un cimetière du souvenir, « toutes les souvenirs ne sont-ils pas conserver dans cette pièce? … Ici, c’est le marais du fond du cœur. C’est le dernier endroit où échouent les souvenirs« . C’est parce qu’il veut se souvenir qu’il va renaître. R est du côté de la vie. Alors que tous les habitants acceptent la loi de l’effacement, R résiste comme le protagoniste de Rhinocéros. Il fait partie à la minorité car comme toujours il est plus aisé de hurler avec la meute que de dire non. 

Enfin, c’est aussi un questionnement sur l’acte même d’écrire. A la dernière page du roman, la romancière se dit qu’au terme de son parcours, elle est amenée à devenir un souvenir parmi ceux éparpillés dans la pièce étroite. Or c’est son écrit qui parvient jusqu’à nous. De ce fait, elle n’est pas devenue une légende mais ses mots attestent son existence et celle des autres habitants de l’île. L’écrit a survécu au détriment de l’être. L’espoir est donc permis…

Le roman est à plus d’un titre intéressant. Par son niveau narratif, il combine poésie de l’écrit et la force de l’écriture assez elliptique mais toujours énergique. Yoko Ogawa sait très bien suggérer par des images. Le lecteur est happé à tout instant par une atmosphère assez aquatique flirtant avec une rêverie des eaux profondes où à chaque mouvement il peut être attiré brutalement vers les profondeurs abyssales. Yoko Ogawa sait parfaitement faire coexister différentes thématiques qui s’accordent avec grâce et élégance sans perdre pour autant son intention première: nous montrer le danger d’une société qui troque le vrai, l’authenticité, l’être pour le faux, l’artifice et l’avoir.


Traduit du japonais par Rose-Marie Makino,
Editeur Actes Sud, 2009.
342 pages.
22,40€

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