Pays de neige de Yasunari Kawabata

Pays-de-neige

Impressionnisme littéraire

Lorsque l’Impressionnisme est exposé dans les galeries de Paris, le public s’interrogeait devant ces « tâches » qu’on érigeait avec arrogance en « peinture ». D’une certaine façon, on a raison d’appeler cela des tâches. Mais quelles tâches ! Car il faut les saisir toutes et s’écarter légèrement de la toile pour entrevoir la merveilleuse beauté qu’elles offrent dans sa totalité. Le public peut alors s’extasier devant le spectacle des Nymphéas qui tantôt se dévoilent, tantôt se dérobent jouant à souhait avec la lumière versatile et pure. D’une certaine façon, Pays de Neige réussit un pari fou érigeant la prose en toile impressionniste. C’est une peinture chatoyante composée d’un camaïeu de rouges évoquant l’aube et le déclin du jour mais aussi  comme par un jeu de croisement entre le spectacle de la nature et l’âme, le soubassement d’une conscience ébréchée où la folie menace la raison de Komako. Komako, la geisha à la chevelure noire vêtue de rouge, l’amoureuse, la passionnée qui se donne corps et âme à Shimamura dans le silence. Mais rouge aussi la déferlante de la passion qui crie sa souffrance dans l’incendie embrasant le ciel, détruisant la sereine beauté de Yokô, la rivale, qui préfigure déjà Les Belles Endormies. Cette force tranquille et puissante qui roule dans le  cœur de Komakô trouve un écho dans le jeu du clair obscur tirant jusqu’à l’exacerbation. La lumière aveuglante des neiges devient trouble puis noire. Komakô a beau supplié Shimamura de partir « si vous partez, je retrouverai une conduite », il est trop tard. L’embrasement du hangar est-il le châtiment de Komakô qui a jusque là ignoré les signes précurseurs de la catastrophe ? Tout ici est suggéré. Tout est litote, tout est ellipse et silence.  Une « architecture invisible de ce roman où tout se passe ailleurs, sensiblement, que dans ce qui est dit. M.Kawabata sait que l’essentiel est ce dont on ne parle jamais » dit un critique.
Les signes ne sont que des « tâches : le rouge des joues fardées, le blanc de la neige, la nuque laiteuse de la geisha, le rouge kimono, la noire chevelure, le flottement des manches de kimono dans la course folle sous la neige. Le lecteur doit rassembler ces « tâches » et les étaler devant ses yeux. Alors, la magie s’opère et la toile devient vivace, la passion aiguise la lame tranchante de son sabre et le lecteur peut enfin contempler la majestueuse œuvre de « tristesse et beauté  » car toute passion se fane d’avoir été trop belle. Ainsi, Pays de neige dans cette hébétude du lecteur en extase devant la révélation devient les Nymphéas de la littérature.


Roman traduit du japonais par Bunkichi Fujimori,
Ed, Le livre de poche, 2009
190p.
4,50 Euros

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