Quand l’empereur était dieu de Julie Otsuka

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Lames de fond

Pour comprendre la portée de ce roman il faut faire un petit détour et se pencher sur la vie de l’auteure, Julie Otsuka.

Julie Otsuka est américaine, issue de grands-parents venant du Japon. Quand l’empereur était un dieu est son premier roman à caractère autobiographique car elle décrit dans ce récit un drame familial. Ce premier texte a eu un succès immense dû au thème qu’il aborde. Le Publishers Weekly remarque que c’est un « premier roman bouleversant, sans une once de sentimentalisme. Julie Otsuka tient sa rage en laisse d’une main ferme, laissant sourdre comme une lumière par-dessous les terribles aspérités de son récit« .

Cette critique rend hommage à la virtuosité de l’écrivaine. En effet, Julie Otsuka raconte ici l’histoire de ses grands-parents, paisibles californiens de Berkeley, arrêtés par le F.B.I et déportés dans le désert de l’Utah en 1941, au lendemain de l’attaque de Pearl Harbor. Ils y restent maintenus derrière les barbelés, dans des conditions difficiles jusqu’à l’été de 1945.

Le récit de Julie Otsuka n’est pas versé dans un sentimentalisme dégoulinant. Les mots sont toujours bien choisis. Les phrases sont construites de façon à parler de l’événement avec précision mais de l’extérieur. Cette technique de « mise à distance » appliquée à un sujet tel que les camps d’isolement aménagés sur le territoire américain à l’usage des américains d’origine japonaise donne plus de force au roman. Bien évidemment, Julie Otsuka en est à son premier roman. De ce fait, il est vrai que l’armature romanesque est encore maladroite. La maîtrise de la narration fait défaut mais il n’empêche qu’elle aborde ici une période de l’histoire américaine qui reste inconnue du public : les camps d’isolement ouverts dès les premières heures de la guerre au fur et à mesure que le patriotisme et la haine des « Japs » se font sentir. Les voisins (américains d’origine japonaise) de hier ne sont plus des « amis ». Ils deviennent l’autre, l’ennemi.

Ceci est très bien évoqué par le récit du petit garçon, le protagoniste du récit. Son regard traumatisé, sa contemplation de l’autre qu’il soit sa mère, sa soeur ou ses camarades ou voisins donnent de la profondeur et de la poésie à cette prose. De plus, le calme apparent de la mère, le non-dit du père et ses changements d’humeurs sont des lames de fond soulignant le traumatisme de cette famille dont le bonheur est à jamais confisqué par l’Histoire. On attend au détour d’une phrase, d’un chapitre l’explosion ou l’implosion du foyer qui ne vient jamais. Et c’est cela la force du roman.

Reprenant la technique d’écriture fondée sur le behaviorisme, l’auteur livre une réalité historique difficilement soutenable faite d’iniquité et de mesquinerie. Comme l’observe si bien les éditeurs dans leur chronique  » il (le roman) nous rend témoins de cette histoire en usant de mots qu’on n’attend pas, dans un style si nu, glacé presque, si violemment débarrassé de toute émotion, de toute protestation, que le peu qu’il livre est insoutenable« .

Un roman à (re)découvrir …


Traduit de l’Américain par Bruno Boudard
192p
Editeurs : Phébus, 2004
14,70 €

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