Le Maître ou le tournoi de go Yasunari Kawabata

go

La fin d’un monde

Ce roman est celui de la stratégie car son intrigue repose sur la transposition d’un événement réel en littérature par Kawabata. Il relate ici à travers le récit d’un journaliste Uragami (qui n’est autre que l’auteur lui-même) qui vient assister au tournoi d’adieu du Maître de Go, Shusai. Le tournoi dont il est question et évoqué ici par Kawabata s’est déroulé en 1938. L’intrigue suit le début de l’ouverture du tournoi et la mort du Maître, un an après. La personnalité du Maître reflète l’autocratisme féodal et son caractère autoritaire et dédaigneux le prouve. On sent au fil des pages que l’auteur est pris de nostalgie lorsqu’il évoque le visage, la personne du Maître, digne, droit, aristocratique pratiquant le sushido jusqu’au bout, c’est-à-dire jusque la mort dans un monde où ces valeurs suscitent agacement et mépris. Il ne faut pas oublier que nous sommes à un tournant de l’Histoire. Le Japon avant la défaite de 1945 est à son apogée en terme de conquête militaire et en terme d’absolutisme monarchique incarné par Hiro-Hito. Kawabata est né un an avant le 20ème. De ce fait, il porte en lui l’ancien monde avec une philosophie de l’honneur presque guerrier qui est incompatible avec la modernité. D’ailleurs le journaliste Uragami ne le dit il pas  » (…) ce tournoi d’adieu marquait la fin d’une époque, lançait un pont vers un âge nouveau. » Et parlant du vieillard, il ajoute:
 » Les aventures (…) du Maître relevait d’un autre monde. Ce vieillard avait porté presque tout le poids des commencements du Go moderne, au début de l’ère Meiji, jusqu’à son élévation et sa fortune actuelles« .
On aura compris, son temps est révolu. De toute façon, le Maître est dépeint comme un vieillard malade, presque mourant et capricieux. Il va mourir en 1940. Le Japon impérial, le Japon féodal et autocratique est en train de disparaître. Ce qui est ici subtilement esquissé par Kawabata c’est son ambivalence à accepter la perte des privilèges d’une classe supérieure non par la fortune mais par la culture, l’intellect et l’éthique morale au profit d’une démocratisation du vulgaire, du vite appris, du vite compris et du vite consommé. Dans ces pages, le maître obéit à des règles du passé reposant sur l’éthique. Otaké ne jure que par le nombres de coups portés. L’ère de l’éthique contre l’ère du comptable. Dans ce présent roman, il faut reconnaître le choix de l’auteur de se tenir à l’écart du tournoi en se cachant derrière la voix d’un journaliste. Il dissèque son monde qui est en train de changer et il porte à nos yeux la déchéance du Maître et donc de lui-même. C’est comme s’il nous disait:
« Voyez! Comment pourrais-je vivre dans un monde qui ne me reconnaît plus et que je ne reconnais plus? « .
Jusqu’au bout, il est sans concession pour lui-même.
 Son suicide est en quelque sorte programmé. Le Maître, pas celui du jeu de go, mais Yasunari Kawabata se donnera la mort en 1972…


Traduit du japonais par Sylvie Regnault-Gatier.
Editions Le livre de Poche

157p.
4,6 €

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