Le pouvoir du chien de Thomas Savage

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 l’homme de l’Utah

La maison d’éditions Belfond présente à ces lecteurs une collection « Vintage » qui met en valeur les grands auteurs qui ont marqué l’histoire de la littérature. Ainsi, le présent roman s’ inscrit-il dans cette mouvance. En effet, Le pouvoir du chien est le chef-d’œuvre de Thomas Savage, écrivain américain, né en 1915 à Salt Lake City et qui a grandi dans le Montana. Ces paysages grandioses façonnés par une nature rugueuse et impitoyable, l’écrivain tente de les retranscrire dans ces récits épiques où se meuvent gardiens de bétails, ces fameux « cow boys » et  propriétaires de ranchs aux personnalités hautes en couleurs, durs à la taches et pudiques dans les sentiments.
Thomas Savage aime sa terre et lui rend hommage dans tous ses romans que ce soit dans La reine de l’Idaho ou dans Rue du Pacifique, tous deux publiés chez Belfond et dans la collection 10/18. Le pouvoir du chien, publié la première fois en 1967 ancre le décor dans l’Utah des années 1924. Le ranch est tenu par deux frères Phil et George Burbank. Dès le départ, l’écrivain opère une dichotomie entre Phil et George en les opposant aussi bien sur les critères physiques que sur leurs personnalités respectives. Pour le lecteur, cette opposition ressort comme sur une toile de Maître lorsqu’il surprend les deux frères côte à côte à dos de cheval :

« Phil, grand et anguleux, regardant au loin avec les yeux bleu ciel puis ramenant son regard sur le sol près de lui ; George, trapu et imperturbable, au trot sur un cheval bai également trapu et imperturbable... »

Le naturel réservé de George frisant souvent la maladresse le relègue dans l’ombre de son aîné dont le tempérament plus diurne inspire crainte et respect malgré ses manières grossières et rudes :

« (…) pour ces gens, un homme qui s’habillait comme Phil, qui parlait comme Phil, qui avait les cheveux et les mains de Phil, devait être simplet et illettré. Or, ses habitudes et son aspect obligeaient ces étrangers à modifier leur conception de ce qu’est un aristocrate, à savoir quelqu’un qui peut se permettre d’être lui-même »

Phil s’affranchit des codes et s’impose aux autres en les forçant à l’accepter tel qu’il est. Phil, l’aristocrate, le dandy crasseux est aussi le « vilain », le « Master » des romans gothiques ou d’aventures. Il est tantôt Manfred, prince d’Otrante lorsqu’il persécute la faible Rose, épouse de son frère, tantôt James Ballantrae dans Le maître de Ballantrae de Robert Louis Stevenson lorsqu’il dénigre avec cruauté son frère car « Phil ne ratait jamais une petite méchanceté ». Cependant, Phil, homme si rude et si « viril » dans son rapports avec le bétail et les garçons de ferme se retire parfois du monde pour pénétrer dans son sanctuaire, un coin préservé de la nature où il se prélasse, nu, dans l’eau limpide telle une Diane dans son bain :

« La clairière même était en fait devenue un bosquet sacré, et le trou d’eau un lieu d’ablution. C’était le seul endroit où Phil acceptait d’exposer son corps et le baigner. Un endroit précieux qui ne devait jamais être profané par une autre présence humaine. »

La complexité de Phil ne concerne pas seulement le malaise de ce dernier face à la représentation de son corps. Phil a aussi érigé un autre autel sur lequel il dépose pieusement ses souvenirs et son « apprentissage » de la vie d’un rancher auprès de Bronco Henry. Le lecteur aura compris et verra dans ces évocations d’un passé heureux, une relation homosexuelle entre le maître maintenant décédé et son apprenti devenu expert. Mais ceci est seulement suggéré. La structure narrative de Thomas Savage privilégie l’implicite, la litote et le sous entendu dans le but de rendre le portrait de Phil, plus sombre et plus complexe.

Personnage torturé, tiraillé, Phil voue une haine destructrice à Rose, une veuve devenue la femme de son frère. Des années plus tôt, Phil a tellement humilié son premier mari que ce dernier a préféré se suicider pour anéantir l’affront. Le projet de Phil est de détruire Rose. Il y réussit en conditionnant l’esprit Rose et en la poussant à boire :

« Quand Rose parlait de Phil, sa bouche devenait sèche, sa langue épaisse. Penser à lui dispersait tout ce qu’elle pouvait avoir d’agréable ou de cohérence à l’esprit et la ramenait à des émotions infantiles »

Mais Phil n’entend pas s’arrêter de si bon chemin. Sa haine des femmes et de la mère en particulier le pousse à être « ami » avec Peter l’enfant de Rose et du médecin. Il distille ses conseils dans l’oreille attentif de l’adolescent : « Ne laisse surtout pas ta mère faire de toi une chochotte. » Mais c’est sans compter sur la perversité de Peter qui prépare dans l’ombre sa terrible vengeance…

Le pouvoir du chien est une découverte agréable d’une littérature écrite dans les années 60. Son intrigue est énergique, chaque mot a une portée implacable sur le destin de Phil.

Roman à scandale pour les contemporains de l’auteur car il désacralise l’image du cow boy viril, enfant de la nature domptant les bêtes et la femme. Phil représentant la complexité psychologique d’un tel héros. Névrosé, ambivalent quant à sa propre sexualité, Phil ne peut se libérer de ses contradictions et devient la figure tragique d’un certain genre de western.


Traduit de l’américain par Pierre Furlan
Editeurs : Belfond, Collection « Vintage », 2014
381 pages
19 €

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