Les lectures des otages de Yoko Ogawa

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Dernières étincelles

Si on aime La folie Céladon de Marcel Brion, on ne peut qu’aimer ce merveilleux roman. En effet, si les êtres réunis dans le vieux château Céladon sont furieux et prêts à faire embraser ce lieu suranné et s’anéantir par le feu, dans le récit de Yôko Ogawa, tout se fait en douceur et en silence, sans bruit et sans fracas. Comme le dit un des ses personnages, le soldat de la brigade anti-terroriste locale, les lectures des otages vont au delà des mots :

 » Quelque part dans un endroit lointain qui dépassait l’imagination, ces voix parvenant aux oreilles de quelqu’un qui ne comprenait même pas leur langue avaient tout d’une prière.« 

Cependant, le lecteur peut aux premiers abords trouver un caractère inachevé à ce roman. En effet, le récit est livré sous la forme de huit séquences narratives avec à chaque fois un narrateur ou une narratrice nouvelle. L’histoire est donc saccadée et semble ne pas avoir de cohérence. Or ceci est une façon pour Yôko Ogawa de mettre en exergue un moment de la vie de ses personnages qu’elle a déjà condamnés au sacrifice. 

La thématique est intéressante à plus d’un titre. A regarder de plus près, on observe chez ces hommes et femmes une solitude absolue. Ils sont sans famille et sans amis. Ils occupent des fonctions subalternes. Ils passent inaperçus et ne veulent, en aucun cas, qu’on les remarque. Ainsi, ils sont des ombres se mouvant dans un espace qui n’est plus le leur. Plus étrange encore, ces personnages ont déjà eu affaire à la mort ou à une rencontre insolite surgie de l’autre monde. Par exemple la petite fille aidant un homme blessé à retrouver son chemin dans « La canne » semble être « sauvée » une première fois. Dans la loi karmique connue de l’Asie, on dit qu’elle a gagné un tour de plus sur la roue du Samsara. Elle sort indemne de l’accident. Sa vie est alors en suspens. Le prochain voyage sera alors le dernier. Dans « Le bouquet de fleurs », le même thème de la roue karmique se répète: le respect du jeune protagoniste envers les âmes errantes lui permet de remettre sa mort à plus tard. Les autres personnages ont de près ou de loin fait connaissance avec la Mort. Dans « Le loir hibernant », le vieil homme est vu presque comme un Génie aidant le petit garçon à trouver sa Voie. De même, dans « La grand-mère morte », cette jeune femme qui semble être la réincarnation de toutes les figures des grand-mères japonaises est habitée par les esprits. Ce qui explique selon les croyances populaires de l’Asie qu’elle est inféconde. Un enfant ne peut être conçu car son coeur est habité par les ombres. 

Autant de récits qui sont des moments marquants pour ces destins insignifiants évoqués avec grâce et mélancolie. L’émotion est à son point culminant dans « Le jeune homme lanceur de javelot ».

Yôko Ogawa dénonce aussi les travers de sa société qui mâte et encourage l’autocensure en ce qui concerne les émotions. Le lecteur le découvre dans « La salle de propos informels B ». Chacun y va de sa complainte. Il déverse dans ce petit espace le trop plein de son coeur. Les larmes coulent, le coeur est allégé. C’est la salle des offrandes de la souffrance humaine.

Les lectures des otages est un récit magnifique qui sublime l’humanité fragile et poétique de ces êtres en péril mais prêts à accepter leur destin car rien dans ce bas monde ne les fixe. La masure qui les tient prisonniers peut être considérée comme « la salle de propos informels B bis » où chacun lègue à la postérité une tranche de sa vie avant de s’évanouir à jamais dans les ténèbres. Ils s’estompent dans les contours du jour qui s’efface mais les mots qui inscrivent pudiquement leur solitude vivent désormais pour eux. Ils gagnent ainsi l’éternité.

Je vous le recommande sincèrement car ce roman célèbre à sa façon l’intimité fragile. L’homme est bien « un roseau pensant ».
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Chronique d’Abigail

Dans un pays imaginaire à une époque contemporaine mais indéterminée, un groupe de huit personnages, composé de sept touristes Japonais et de leur guide, se voit pris et retenu en otage par un groupe dont le lectorat ignorera jusqu’au bout les mobiles et revendications.
Ces circonstances créent la tension dramatique de départ, mais ne constituent pas l’intrigue du roman. Elles en sont plutôt l’habile prétexte. Dès les premières pages, le lecteur apprend que l’attention collective se concentre avec émotion sur le sort des otages avant de s’en détourner. Quant aux otages, très rapidement, l’on sait que le dénouement pour eux sera tragique.
Voilà le modus operandi pour mettre en présence et amener à vivre en huis clos, dans un enfermement subi et imposé, huit personnes parfaitement étrangères les unes aux autre, mais confrontées ensemble à la menace d’une issue fatale.  On peut supposer que le choix de leur enlèvement relève du hasard, et que l’étrangeté des personnages aux motifs de leur séquestration  crée l’absurdité et renforce le scandale de la tragédie imminente.  Désormais la mort s’invite en hôte impalpable dont la présence devient inéluctable.
Afin de tromper leur attente, ces hommes et ces femmes deviennent créatifs, faiseurs d’histoire et entreprennent d’écrire afin de se raconter à tour de rôle un souvenir marquant de leur existence. Ce legs de morts aux vivants, par la voie de l’enregistrement sonore, transforme des êtres de chair en présence immuable au delà de la dimension temporelle.
Ils se transmettent les uns aux autres un fait, une anecdote, un instant fugace qui fit basculer leur vie ou lui imprégna une texture, une saveur différente.  Un surgissement dans leur vie ordinaire qui confère soudain au cours des jours de l’inattendu, du surprenant, du poétique. Du surnaturel, de la poésie.  Souvent, un hasard qui finit par décider d’une vocation; ainsi de l’écrivain qui le devint parce qu’il s’était décidé, à l’invite d’une jeune femme à la réalité incertaine, mais plutôt rêvée, à entrer dans la salle des propos informels. Il y découvre l’art du récit, de l’improvisation et mesure son impact sur autrui. Comme bien souvent chez Yoko Ogawa, il y a chez ces êtres une fragilité, une sensibilité aux détails les plus infimes, cette touche de sensibilité en plus, enfouie discrètement dans les actes ordinaires, mais qui transforme chacun d’eux en récepteur. Chacun, à sa manière, devient capteur, saisit une Epiphanie, un éclair de temps dans le temps, en funambule léger et anonyme. Ce sont des rencontres qui modifient le cours ininterrompu d’une vie ou décident d’un chemin à suivre, d’une attention subtilement modifiée à l’autre.
Et, cela, c’est la voix des morts qui le transmet à un jeune homme qui les écoute, qui s’immisce dans l’intimité de ces timbres, ces voix gravées parvenues aux vivants.
Et, comme si le destin cherchait à refermer un cercle, celui qui écoute ne parle pas le Japonais. Pourtant, ces sons, à leur tour, éveillent en lui le souvenir d’une petite musique familière qui se colore des nuances d’un souvenir ancien, d’un moment d’enfance…
Cette transmission dans le temps, depuis l’ailleurs et l’autrefois, depuis un au delà de la mémoire se fait de cette façon saisissante et ténue, conférant au roman, une fois de plus, sa tristesse douce et touchante.


Traduit du japonais par Martin Vergne
Editeurs : Actes Sud, 2012
192 pages
20,30 €

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