Animal de coeur de Herta Müller

 

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Au temps de Ceausescu

A la mort de Lola, la narratrice retrouve son journal qui retrace sa vie secrète et « dissolue » (pour le Parti). Lola sera exclue du Parti à titre posthume après son suicide. 

Muni de ce cahier, la narratrice erre à la recherche du sens de la vie dans une Roumanie écrasée par le régime de Ceausescu qu’elle appelle ici le Dictateur. Une seule fois seulement le nom du tyran est cité dans le roman :

 « Les enfants saluent comme sous Hitler. M.Feyerabend était, lui aussi, à l’affût des mots: ciao, pour lui, c’était la première syllabe de Ceausescu« .

Tout le monde cherche à fuir, tout le monde cherche à survivre et tout le monde vivote dans la peur permanente de la police secrète. Mais tous attend l’Evénement qui tarde à venir :

« Les rumeurs sur les maladies du dictateur ressemblaient aux lettres que nous recevions de nos mères. Le bruit courait qu’il était conseillé de reporter sa fuite. Tout le monde s’échauffait avec un malin plaisir, sauf que le malheur n’arrivait jamais. Le cadavre du dictateur nous passait par la tête, comme notre propre vie gâchée. Tout le monde voulait lui survivre.« 

Dans ce contexte de détresse, d’arrestations arbitraires et d’assassinats, la narratrice veut tout de même vivre. Elle se lit d’amitié avec trois garçons et avec Téréza car elle s’efforce de rester humaine malgré tout. C’est sans compter sur le capitaine Piele et son chien du même nom…

Herta Müller réalise ici un très grand roman sur les méfaits de la dictature communiste dans les pays de l’Est. Dans la même lignée qu’Agota Cristof, elle dénonce la brutalité du régime, les tortures et surtout l’arbitraire du système qui tente à broyer l’individu en le vidant de son humanité. Elle montre aussi une jeunesse prise à la gorge par la police secrète et ses techniques d’intimidation. 

Dans ce contexte, le lecteur retient chaque fois son souffle et se demande jusqu’où peut mener cette amitié entre les trois jeunes gens. Peut-elle par exemple survivre à la trahison, aux menaces et à la mort ?

Le texte est écrit de façon désarticulée: on passe du cahier de Lola aux états d’âmes des personnages et à leur histoire familiale. Cette déstructuration de l’écriture est une technique usitée par l’auteur pour imiter la vie chamboulée de ce peuple soumis à la contrainte et à la peur. Cependant, le texte est extrêmement poétique comme nous le montre cette citation:

« Un père, au jardin, désherbe l’été. Debout près de la bordure, une enfant se dit: mon père en sait long sur la vie. Car le père place sa mauvaise conscience dans les plantes les plus nulles et les arrache. Juste avant, l’enfant a souhaité que les plantes les plus nulles échappent à la binette et survivent à l’été. Mais elles ne peuvent pas s’enfuir, parce qu’elles doivent attendre l’automne pour avoir des plumes blanches. Alors seulement, elles apprendront à voler. »

Sans doute, la poésie est le seul élément qui reste dans un univers où les hommes sont livrés à la violence et à la déshumanisation.


Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira
Editeurs : Gallimard, 2012
234 pages
18,90 €

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