La convocation de Herta Muller

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L’absurdité érigée en système

Le roman s’ouvre sur ces mots « Je suis convoquée jeudi à 10 heures ». La narratrice donne d’emblée le ton au récit: sa vie s’articule autour d’une chronologie déterminée par un système extérieur (ici, il s’agit d’un bureau de police dans un régime totalitaire) et dont elle n’a aucune maîtrise:

« On me convoque de plus en plus souvent: mardi à 10 heures précises, samedi à 10 heures précises, mercredi ou lundi, à croire que les années ne sont qu’une semaine. »

De ce fait, la narratrice obéit à cette contrainte qui a des conséquences directes sur sa vie et celles de ses proches. Mais c’est le but voulu.

Ainsi, le roman commence-il par son départ vers le lieu de l’interrogatoire où on l’attend. 

Elle prend donc le tramway pour arriver à ce rendez-vous qui lui fait peur et qui l’angoisse. Le voyage lui permet de livrer aux lecteurs ses souvenirs et les secrets de son passé comme si la résurgence du passé et l’impact de la mémoire lui permettent de ne pas se focaliser sur l’interrogatoire à venir. On apprend les drames, le désamour et la séparation avec son premier mari. On est touché par son amitié avec Lilly, une victime de la dictature. On perce les secrets familiaux et les non-dits notamment avec sa mère et les hommes qui peuplent sa vie.

Il s’agit d’un roman extrêmement puissant par la force de son écriture et ce, à différents niveaux. En effet, d’abord, Herta Müller se sert de l’intrigue pour dévoiler aux lecteurs le mécanisme érigé par les dictatures pour broyer les individus. Elle montre non seulement la misère matérielle mais aussi et surtout psychique des êtres désœuvrés devenus des mécaniques à cause d’un système qui tente à détruire leur humanité. Les tocs et les troubles obsessionnels compulsifs témoignent non seulement d’un grand désarroi des victimes mais aussi des poly traumatismes liés à la violence que régime exerce sur les individus:

« Quand je suis convoquée, je mets toujours mon corsage vert et je mange une noix… Quand je rentre à la maison après l’interrogatoire, j’enfile le corsage gris. Il s’appelle le corsage qui attend encore« .

Et puis, comme toujours, le style de Herta Müller, même s’il demeure cru, reste très poétique. Ainsi, lorsque la réalité est devenue insoutenable, les mots s’assemblent pour masquer l’horreur. L’exécution de Lilly, son corps livré aux chiens et déchiqueté par eux dans un pré aux herbes hautes devient « un champ de coquelicots rougeoyants ». L’insoutenable est alors poétisé pour rendre la souffrance plus supportable et le drame d’une vie achevée trop tôt plus intense.

C’est un roman qui peut perturber peut-être parce qu’il met en scène le mécanisme de la destruction lente de l’individu. C’est aussi un message d’espoir car malgré tout, la narratrice, comme son mari, s’accroche à la vie avec fureur.


Traduit de l’Allemand par Claire de Oliveira
Editeurs : Métailié, 2009
208 pages
18,50 €

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