Le bâtiment de pierre de Asli Erdogan

batiment

L’âme des lieux

Le bâtiment de pierre est paru en janvier 2013 et a suscité maintes remarques positives et en même temps c’est un roman à la prose étrange et à l’intrigue insolite. Mais de quoi s’agit-il ?

Une femme revient sur les lieux de son enfermement, là où tout a commencé, là où elle a subi souffrances, privations et tortures. Cette bâtisse de pierres a vu des vies basculer, les tortionnaires ivres de sang et de violence exercer leur sadisme sur  des prisonniers de tout âge. Le lieu devient un mausolée de douleur pour les victimes et le récit paradoxalement rend aussi un sinistre hommage à ce lieu maudit où des hommes ont dévoré d’autres hommes, où l’indicible s’est produit et où l’innommable cherche à émerger à la lumière grâce au tâtonnement de l’écriture :

«  Par – delà un éclair lumineux, je cherche, toujours plus profond, avec l’espoir, si je reviens, de rapporter une poignée de sable qui glissera entre mes mains, je suis en quête de la chanson du sable. Qui parle de l’ombre dit vrai ». La vérité dialogue avec les ombres. Aujourd’hui, je vais parler du bâtiment de pierre où le destin se cache dans un coin, où l’on observe à distance le revers des mots. Il a été construit bien avant ma naissance, il a cinq étages sans compter le sous-sol, et un escalier d’entrée. »

Bâtiment sans âge, qui a existé avant la venue au monde de la narratrice. C’est un bâtiment  dont on ne peut déterminer l’époque de sa construction comme s’il avait   toujours été là depuis que le monde existe avec sa violence et sa capacité de donner la mort. Le lecteur qui pense trouver dans ce livre l’évocation « réaliste » de la vie dans le lieu enfermé se fourvoie car il n’en est rien. La réalité carcérale et le traitement sadique ne sont jamais décrits par des mots précis. La crudité est ici évacuée de la structure narrative pour laisser champ libre à une autre forme d’écriture. La narratrice a connu en prison un homme, A. Cet homme n’a pas pu sortir, libre et vivant de ce lieu macabre :

« Ta tête s’est affaissée. Comme si, curieusement, tu avais réussi à faire pousser des fleurs parmi les bouts de papier qu’on avait collés sur tes blessures. »

Cependant, il lui a laissé ses yeux afin qu’elle puisse être témoin de l’histoire : « Et tu m’as laissé tes yeux, pour que je puisse regarder la vie comme un miracle. »

En effet, comme le précise l’auteur : « Si l’on veut écrire, on doit le faire avec son corps nu et vulnérable sous la peau… » La question qui intéresse l’auteur n’est pas de raconter ce que son esprit et son corps ont subi. Son projet est de s’intéresser non au « pourquoi » mais au « comment ». Autrement dit, Le bâtiment de pierre relate le moyen qu’ont trouvé les prisonniers pour échapper à leur corps, pour se dissocier pour arriver à survivre dans cet enfer. Ainsi, la frontière s’efface-t-elle entre la réalité et le rêve, l’onirisme. La violence, la torture et la mort sont seulement esquissées au travers d’un champ lexical qui cède vite la place à l’imaginaire comme l’apparition de l’ange porteur du poids de la souffrance. Il est le représentant des victimes enfermées. Il est le Grand Consolateur mais aussi une figure christique puisqu’il sera sacrifié à son tour…

Le bâtiment de pierre est un roman puissant car il met en exergue les travers de la société turque mais aussi la répression politique qui trouve ici un écho dans le roman. Il ne faut pas oublier que l’auteur Asli Erdogan porte en elle la funeste histoire de la Turquie. En effet, ses parents ont été torturés par les régimes turcs lors des coups d’Etat que ce pays a connus.

Le bâtiment de pierre est un roman poignant, un coup de poing au cœur du lecteur.


Traduit du turc par Jean Descat
Editeurs : Actes Sud, 2013
107 pages
13,50 €

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