Les bonnes gens de Laird Hunt

les bonnes gens

Le poing levé

« Jadis, j’ai vécu en un lieu peuplé de démons. J’en étais un aussi…Je suis vieille et j’étais jeune alors, mais en vérité, ce n’est pas si lointain, le temps a tout simplement pris la chaine qu’il m’avait mise et lui a donné un tour. »

C’est ainsi que Ginny commence à raconter le récit de sa vie. Installée au soir de sa vie dans l’Indiana, elle se souvient de son ancienne vie et fait émerger des souvenirs peuplés de démons et de traumatismes. En 1850, à 14 ans, Ginny s’est mariée à un fermier, Linus Lancaster, beaucoup plus âgé qu’elle. Elle part alors vivre avec lui dans une ferme isolée du Kentucky. Très vite, elle se plie à son rôle de jeune épouse auprès d’un homme ignorant, rustre et violent. Frappée, violentée, elle laisse s’envoler ses rêves de devenir institutrice et sa passion pour la lecture. Abandonnée à son sort, elle trouve réconfort auprès de deux très jeunes domestiques noires, Cleome et Zinnia. Leur amitié sera brisée lorsque Linus Lancaster abuse sexuellement les deux jeunes noires sans que Ginny intervienne pour les aider.

« Cleome et Zinnia m’aidèrent à m’installer dans la maison de Linus Lancaster, elles m’aidèrent quand il commença à me faire venir dans sa chambre. Elles m’aidèrent, mais jamais je ne les aidai. »

Ginny, délaissée, laisse déferler sa rage et sa colère en torturant elle aussi les victimes. Mais le destin va en décider autrement. En effet, Linus meurt, assassiné, laissant Ginny à la merci de ces bourreaux, Cleome et Zinnia :

« Un coup, donc, un bruit de voix, la porte qui s’ouvre d’un coup et les deux filles qui entrent. Me tirent du lit, me traînent dans le couloir et, dépassant leur chambre, jusque dans la cuisine. Et me font asseoir sur une chaise en face de mon mari. (…) Mon mari a l’air de dormir. (…) Cleome augmente la flamme de la lampe tandis que Zinnia passe derrière Linus Lancaster, le pousse, et il s’affale sur la table, son visage tombe sous la lumière, et avant même de voir le pic à saigner les porcs planté dans sa nuque, quand son visage tombe dans la lumière, ce qui se voit c’est que le chant, les visites nocturnes, les séances de fouets, tout cela est fini pour lui. »

Les bonnes gens ne s’arrête pas à l’histoire amère de Ginny Lancaster. La subtilité et la virtuosité du récit résident dans la partie consacrée à Zinnia. Cette dernière donne elle aussi sa version et de ce fait, rend plus complexe et moins victimaire la figure de Ginny. La polyphonie narrative teinte le récit romanesque en tragédie. Les bonnes gens met en exergue toute l’horreur et la barbarie de l’esclavage. Dans la description de la cruauté de l’Homme Blanc, le talent de Laird Hunt se rapproche de celui de Tony Morrison dans Beloved. C’est aussi un témoignage d’Histoire lorsque Laird Hunt évoque le réseau qui aide les esclaves à quitter le Sud pour trouver refuge dans le Nord du pays à travers les pérégrinations de Zinnia et Cleome. Ainsi le titre prend –t-il tout son sens car « Les bonnes gens » pourraient être cette masse anonyme qui ont tendu la main pour aider l’Homme Noir à sortir de l’Enfer et être debout pour regagner sa dignité et ses droits perdus dans les cales des bateaux et dans les champs de coton. Là, le récit de Laid Hunt rejoint à certains égards celui de Russell Banks, le magistral  pourfendeur de nuages.

Par la complexité et la profondeur de son roman, Laird Hunt se fait lentement une place auprès des grands de la littérature américaine à commencer par Toni Morrison, James Baldwin et William Faulkner.


Traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut
Actes Sud, 2014.
245 pages.
21,80 €

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