Paradise de Toni Morrison

paradise

Chasseurs d’âmes

Chroniquer cette œuvre est un travail risqué car on ne peut pas écrire décemment et intelligemment une critique sur un chef-d’œuvre tel que celui-ci. Jérôme Stern disait à propos de Paradise qu’il « est toujours réducteur de résumer les ouvrages, denses et pleins de métaphores de cet auteur qui manie la plume comme on chante un gospel. » Cependant, il faut prendre tout de même le risque ne serait-ce que pour inciter les lecteurs à se jeter dessus tant qu’il est un pur bijou pour l’œil et par l’émotion qu’il suscite.

Paradise est un titre évocateur à plus d’un titre. C’est à la fois un refuge loin de la violence du monde mais c’est aussi un lieu qui est voué à disparaître. A mi chemin entre l’Eden biblique et le Paradise lost  de Milton, l’intrigue revêt d’une dimension tragique. Dès la première page tout est joué :

 « Ils tuent la jeune Blanche d’abord. Avec les autres, ils peuvent prendre leur temps. Inutile de se dépêcher ici. Ils se trouvent à vingt-cinq kilomètres d’une ville située à cent trente-cinq kilomètre de toute autre ville. Les cachettes doivent être nombreuses dans le Couvent, mais ils ont le temps et la journée vient juste de commencer« 

Ainsi, tout est dit. Il n’y aura pas de surprise ni d’espoir possible. Les victimes sont prises au piège et vont être exterminées. L’auteur a donc, elle aussi, du temps pour se consacrer à l’essentielle: comprendre et raconter le parcours de ces femmes qui ont trouvé refuge dans cette région de l’Oklahoma « en plein milieu de nulle part ».

L’intrigue longue de 365 pages est d’une précision chirurgicale. Rien n’est laissé au hasard. Toni Morisson divise son roman en neuf sections. Le lecteur commence l’œuvre avec la présentation et l’historique de la petite ville, Ruby, un paradis souillé par ces femmes, ces sorcières qu’il faut abattre : « Dieu à leurs côtés, les hommes visent. Pour Ruby« . C’est aussi l’occasion pour Toni Morrison de décrire longuement (mais de façon intermittente et au travers les yeux des hommes assassins) le Couvent, lieu où résident ces « Sorcières », ces « Pécheresses ». On est alors impressionné par un lieu chargé d’histoires peu communes :

« (…) chacun à son tour se souvient qu’avant d’être un Couvent, cette maison était une folie construite par un escroc détourneur de fonds. Une demeure où les sols de marbres rose et blanc succèdent aux parquets de teck. (…) Les accessoires fantaisie de la salle de bains, qui soulevaient le cœur des religieuses, ont été remplacés par de simples robinets ordinaires, mais les baignoires et les lavabos princiers, qu’on n’aurait pu remplacer sans de grandes dépenses, restent calmement impurs.« 

La christianisation du lieu considéré ici comme un sanctuaire païen n’a pas suffit à le rendre pur pour ces habitants de Ruby. De ce fait, le péché s’introduit dans la ville et chacun observe avec haine les faits et gestes des résidentes venues occuper le lieu laissé par les nonnes. 

Toni Morrison, une fois le décor campé, nous livre le secret du lieu et le rapport des femmes entre elles. Elle nous introduit dans l’intimité de leur être, de leurs désillusions et de leurs souffrances. Tour à tour Grace, Serena, Divine, Patricia, Consolata deviennent des icônes d’une condition féminine bafouée. Elles prennent chacune les traits d’une Mater Dolorosa car toutes sont soumises à l’Histoire qui passe et qui a laissé de profondes marques de l’esclavage sur leur corps et dans leur tête. 

L’écriture est sublime. Nous avons ici le chant désespéré des femmes offertes en sacrifice et le martèlement des pas puritains en quête du démon à abattre.  » Trois femmes qui préparent à manger dans la cuisine entendent un coup de feu. Un silence. Un autre coup de feu. »

Cependant, il n’est pas aussi facile de les exterminer…

Il y a quelque chose de faulknérien dans ce récit. Toni Morrison réveille les démons du Sud mais aussi l’esprit rigoriste des Pilgrim Fathers qui ont construit l’Amérique. Paradise est un roman à (re)lire absolument.


Traduit de l’américain par Jean Guiloineau
Editeurs : Christian Bourgois, Collection « 10/18 »
365 pages 
Environ 8 euros

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