Conversion de James Baldwin

9782743613112
La fin des pères

La conversion est un récit à plusieurs stratégies narratives. Nous commençons par la crise métaphysique de John. La première partie s’achève sur le face à face entre Gabriel et ses deux fils Roy et John. Le roman continue avec la résurgence des souvenirs tour à tour de Florence, sœur de Gabriel puis les souvenirs de Gabriel lui-même. Ce dernier n’est pas dupe de ce qu’il est. Il y a aussi les souvenirs d’Elisabeth, deuxième femme de Gabriel, mère de John et de Roy.

La dernière partie se concentre sur ce qu’on peut appeler « l’initiation » de John dans la découverte de lui même et de sa Faute. C’est aussi le combat futur entre Gabriel et John, ce fils qu’il hait et qui le hait aussi.

Ce roman s’intéresse à la question de l’Homme Noir et ses relations avec l’ensemble de la communauté sociale (noire ou blanche). Il évoque aussi le rapport compliqué et violent que l’Homme Noir entretien avec ses enfants.

Dans un de ses discours pour les Présidentielles, Barack Obama désigne l’homme noir comme responsable pour une partie de l’échec de ses enfants. « Où êtes vous donc quand vos enfants crient vers vous? » semble t-il  dire dans son discours. Barack Obama restitue la voix même de James Baldwin. La carence du père est un thème de prédilection dans La conversion. 
Le lecteur entre dans la vie des Grimes dont l’existence est rythmée par les temps de prières et de messes. Le père Gabriel est sévère et rigide. Il est vu comme « l’Oint du Seigneur », comme faisant parti de la communauté des Saints. Mais c’est bien vite vu car ce qui est trop parfait reste suspect et soumis à enquête. Au fil du roman, Florence, la sœur de Gabriel, se pose comme l’ange inquisiteur, exterminateur, le directeur de conscience de Gabriel dont l’opprobre, l’hypocrisie sont consciencieusement cachées à la vue de tous.

James Baldwin fait de son personnage un homme frustré, faible et violent. Le mépris qu’il a pour son personnage s’étend sur tous les personnages noirs du roman qui courbent l’échine devant la violence des Blancs mais aussitôt rentrés chez eux n’hésitent pas à reporter cette colère impuissante, cette rage rentrée devant le Blanc sur leurs enfants et femme. D’où l’insulte de Roy à l’égard de son père lorsque celui-ci porte la main sur leur mère:

 « Gifle pas ma mère. C’est ma mère. Si tu recommences à la gifler, espèce de salopard de nègre, je jure devant Dieu que je te tuerai« .

Le désir de parricide est ici partagé par les deux frères au destin opposé comme le roman le laisse présager. 
La conversion c’est l’histoire de la chute d’un père. Ce dernier est conscient qu’il a perdu l’estime de ses fils mais se voile la face. Il essaie de cacher sa misérable et pathétique condition d’homme asservi et faible en martelant un discours moralisateur dont plus personne dans sa famille n’est dupe.

C’est aussi l’histoire d’un fils, John, hanté par la malédiction de son père qui le croit agent du Diable et qui après une longue nuit de crise spirituelle, se voit hisser à une destinée autre. Il se sent prêt à affronter ce père qu’il hait grâce au soutien de la mère, de ses amis et de sa tante:

« Il sentait son père derrière lui. Il sentait le vent de mars se lever, se glisser à travers ses vêtements humides, se faufiler contre son corps plein de sel. Il se tourna pour affronter son père et s’aperçut qu’il souriait, mais son père, lui, ne souriait pas. Ils se regardèrent un moment. Sa mère se tenait dans l’encadrement de la porte (…) Je suis prêt, dit John. J’arrive. Je suis en route.« 

La conversion est un roman à la tonalité polémique. James Baldwin entame ici un réquisitoire contre la communauté noire. Son écrit n’est donc pas politiquement correct. Il dénonce la répétition de la violence. Le Noir s’identifie au Blanc qui l’asservit. Devenu lui même violent, il tyrannise à son tour son royaume domestique. D’ailleurs le Blanc est presque hors champ narratif. Le viol de Déborah, la première femme de Gabriel, par des Blancs montre non seulement la cruauté des Blancs (Pendant la Ségrégation, cette cruauté est « normale » de la part du Blanc car il n’y a rien à  attendre d’un oppresseur) mais aussi celle des Noirs qui la met à l’écart car elle a été outragée. Elle est devenue la Grande Prostituée comme s’il s’agissait de sa faute. James Baldwin  fait un portrait élogieux de cette femme. Il la place au dessus des prédicateurs qui se disent de « bons chrétiens ». Il fustige comme l’a fait dans son temps Richard Wright, la passivité et le fatalisme des Noirs. Ceci explique aussi le mépris des fils par rapport à leur père. John d’ailleurs donnera à sa petite sœur un seul conseil:

« Hé, écoute donc ce que ton grand frère va te dire ma puce. Dès que tu pourras tenir sur tes jambes, sauve-toi de cette fichue baraque, sauve toi très loin« .

Il est indéniable que La conversion est une œuvre majeure parmi une très longue liste des romans de James Baldwin.


Traduit de l’Américain par Michèle Albaret – Maatsch
Editeurs Rivages, 1999
276 pages
19,50 €

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