Le convoi de l’eau de Akira Yoshimura

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La fin d’un cycle

Paru au Japon en 1967, ce magnifique roman aux accents poétiques indéniables n’est traduit en Français et publié chez Actes Sud que depuis 2009. De quoi s’agit-il ? L’intrigue commence par la submersion volontaire d’un village par les autorités politiques qui veulent construire un barrage. Pour ce faire, ils vont percer la montagne et détruire la nature jusque là préservée. Les habitants du village doivent donc quitter les lieux. Parmi l’équipe de forage, il y a le narrateur au passé trouble. Il entend retranscrire le récit des derniers jours des habitants du hameau « aux toits de mousse »…

Le convoi de l’eau est dominé par l’élément « eau ». L’eau s’infiltre  partout. A chaque page, comme une déferlante. Comme la vague de Hokusai qui jaillit et qui menace d’engloutir le lecteur.

En Asie, dans les temps anciens, l’eau symbolise la sagesse, la mémoire, le commencement et la fin. L’homme prend déjà de l’âge dans le ventre de sa mère, il est l’homme-tétard, l’homme-poisson. Quand viendra le temps, la poche se déchirera et le petit être viendra au monde mais il aura alors perdu la mémoire de sa vie antérieure, de sa vie marine.

L’eau dans ce roman représente ce que Bachelard appelle l’eau aérienne, l’eau mnémonique mais c’est aussi une eau contre nature puisqu’elle est artificielle, puisque c’est un lac fabriqué par l’homme pour engloutir les mondes anciens, silencieux, gardiens d’une mémoire japonaise millénaire, perdue à travers les âges. Et qui mieux que les habitants du hameau aux toits de mousse pour le comprendre, pour le savoir? Ils savent, ils comprennent que la fin  d’un cycle de vie est proche. Ils savent dès l’instant où les forages ont contraint la montagne à céder et à ouvrir son ventre. Le viol de la jeune femme est un signe de plus pour insister sur le point du non retour, du paradis perdu qui est en train de devenir un mythe. La forteresse n’est plus inviolable et l’habit blanc de la victime est un signe annonciateur de la fin, de sa fin, de la fin de tous puisque le blanc est la couleur du deuil en Asie et que le gris, mélange parfait entre le noir –l’indifférence du grand tout où l’homme et la sagesse sont extirpés –et le blanc, la mort, le cheminement vers un autre état de conscience et de compréhension.

Le convoi de l’eau c’est aussi l’arrivée tapageuse de la modernité arrogante, sûre d’elle et de ses prérogatives. Elle est dans les machines avec leurs cortèges de serviteurs et d’esclaves: les ouvriers qu’on sacrifie. Elle a le visage de Nogami. Elle a comme hymne le bruit des dynamites et comme symbole la fée Electricité. Elle est aussi Promesse, Parole, Mensonge et Fortune matérielle. Mais peut-elle soumettre, forcer et mépriser la rectitude morale et l’observance des valeurs dont elle ne peut sonder l’immense richesse et pouvoir? De ce combat au corps à corps entre la destruction de la nature et la tradition, entre ce face à face silencieux et hostile entre les habitants du hameau et les capitaines de l’industrie, l’issue semble être certain et en faveur de la modernité.

Mais quand l’espoir fuit et que tout semble perdu, les sacs d’ossements sont les seuls biens sur lesquels les habitants puissent compter. Sûrs de ce lien qui leur rappelle le temps où les mousses étaient verdoyantes sur les toits du hameau, ils tournent le dos au passé et au présent et comme les hommes-fleurs de la lointaine Amazonie, s’enfoncent lentement dans la forêt, délaissant la future lumière des villes pour le coeur de la jungle et la dureté de la roche. Et ils laissent le génie du Feu châtier les troupes de Nogami.

L’histoire de ces habitants est répertoriée dans les chroniques par un narrateur au passé trouble, meurtrier, tourmenté cherchant aux confins du monde, le chemin vers la reconquête de son âme. Lui aussi porte son sac d’os. Lui aussi, connaît les affres de la passion et de la folie. En Asie, ne dit-on pas qu’un homme qui est revenu des terres mortes de la folie possède le don de la double vision, de la compassion mais aussi le goût alléchant du sang? Qu’en est-il de notre narrateur-témoin? A t-il pu accéder à une révélation, à un stade supérieur de la conscience face à ce désastre?

Le convoi de l’eau est un livre extraordinairement écrit, surgi de la brume pour ensuite s’évanouir tel un chuchotement, un murmure entre les arbres aux denses feuillages de la forêt sombre. C’est une poésie émouvante qui remue l’âme et qui fait remonter des profondeurs des souvenirs lointains du lecteur.


Traduit du Japonais par Yutaka Makino
Actes Sud, 2009
174 p
16 € (Version grand format)
Version format Collection « Babel », environ 8 à 9 euros

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