Le purgatoire de Tomas Eloy Martinez

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En attendant la délivrance prochaine 

« Le purgatoire est une attente dont on ignore la fin« . Cette définition éclaire le choix du titre et permet aux lecteurs de comprendre la complexité du personnage principal: Emilia Cardoso Dupuy. En effet, durant l’été 1977, un jeune couple, Simon et Emilia, tous deux cartographes sont en mission dans une région désertique près de Tucuman en Argentine. Le mari et la femme sont alors enlevés par l’armée. Grâce à l’influence de son père, le Docteur Dupuy, la jeune femme est libérée mais pas son mari. Des années plus tard, après la chute de la dictature en Argentine, les témoignages ont révélé à Emilia que Simon a été torturé dans la geôle argentine et a été exécuté à bout portant.


Cependant, Emila refuse de croire à cette version car tant qu’il n’y a pas de corps, il y a encore de l’espoir. Sa vie durant, elle va traquer toutes les pistes possibles pouvant la mener à Simon. Cette quête résultant d’un refus de faire le deuil sans la dépouille de son défunt mari la mène aux confins de la folie. Elle passe sa vie à attendre et puis soudainement elle semble l’apercevoir avec des amis dans un restaurant : »Simon Cardoso était mort depuis trente ans lorsque Emilia Dupuy, sa femme, le retrouva à l’heure du déjeuner dans le salon particulier du Trudy Tuesday. » 

Cette phrase ouvre le roman et le lecteur va suivre les péripéties et les échecs dans la vie d’Emilia, une femme écrasée dès son plus tendre enfance par la violence d’un père complice des exactions du régime, une veuve éplorée qui refuse d’être consolée et une vieille femme qui n’a que sa mémoire comme héritage d’un passé révolu. C’est alors qu’elle accepte de transmettre cette mémoire à une écrivaine en échange d’une écoute, d’une présence humaine.

Le lecteur déambule dans les méandres de sa mémoire. Il surprend la folie de cette dernière et assiste au dénouement final avec compassion pour cette femme qui a tout perdu.

Purgatoire est un roman testament de Tomas Eloy Martinez qui rend témoignage à la virtuosité de cet écrivain argentin, originaire de la ville de Tucuman. Il est un des rares intellectuels argentins à rester au pays pendant la dictature. Avec Purgatoire, il met en scène l’amour fou, l’amour absolu qui poussent les êtres à accomplir des actions extraordinaires :

 » Quand elle est partie à sa recherche, elle n’imaginait pas que les terrasses de son purgatoire seraient si nombreuses, ni qu’il y aurait toujours une autre plus haute à escalader, puis encore une. Son midi éternel était un purgatoire infini et à mourir pour lui. Elle n’est plus capable de supporter le train-train professionnel. Elle ne veut plus jamais se séparer de l’être qui est revenu pour l’emmener avec lui. Sa souffrance a dépassé son seuil de tolérance. Le monde est hostile à ceux qui aiment, s’est-elle dit. Il les détourne de l’amour, il les éloigne du véritable centre de la vie. Pourquoi renoncer à l’amour et aller vers autre chose? A quoi donner l’amour gâché que l’on n’a pas vécu? A présent, elle s’en fiche de savoir ce qu’il y a au-delà. Seul importe à ses yeux de rester là où elle est arrivée. Je suis heureuse, se répète-t-elle, je peux monter ou baisser dans ce bonheur, mais pas en dehors de lui.« 

Mais ce roman est aussi une analyse rétrospective et sans concession sur la politique argentine des années de dictatures et de « guerre sale » :

«  A cette époque, les gens disparaissaient par milliers sans raison apparente. Des ambassadeurs disparaissaient, des maîtresses de capitaines et d’amiraux, des propriétaires d’entreprises convoitées par des généraux. Et aussi des ouvriers, à la sortie de l’usine; des paysans, leurs tracteurs en marche; des morts enterrés de la veille et dont on trouvait les tombes vides. »

A cela, le roman parsème de descriptions sur la corruption étatique qui a ruiné le peuple et enrichi les puissants comme c’est le cas pour le père d’Emilia. 

En conclusion, ces pages sont un témoignage vibrant rendu à l’Argentine par un enfant du pays. En parcourant ce récit, le lecteur ne peut s’empêcher de penser à « Missing » une oeuvre cinématographique cette fois réalisée par Costa Gavras et sortie dans les salles obscures en 1982. Ce film avec Sissi Spacek retrace l’utilisation des procédés de la guerre sale (disparition, enlèvement, tortures, escadrons de la mort) au Chili et on trouve des échos en lisant ce roman-ci de Tomas Eloy Martinez.


Traduit de l’Espagnol (Argentine) par Eduardo Jimerez
Editeurs : Gallimard, Collection « Du monde entier », 2011
304 pages
22,30 €

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