Victus de Albert Sanchez Pinol

Victus
Un roman d’apprentissage

Avec Victus, Albert Sanchez Pinol fait ses adieux avec le réalisme fantastique tel que le lecteur a pu en faire l’expérience lors de ses lectures successives des romans tels que La peau froide ou encore Pandore au Congo. En effet, Victus est un récit fleuve où s’entremêlent le picaresque, le conte philosophique et l’odyssée.

L’intrigue se focalise sur un l’histoire de la vie du dernier ingénieur, dernier élève du célèbre Vauban. Les premières pages s’ouvrent sur la scène d’un vieillard dictant ses mémoires à sa gouvernante autrichienne :  » L’idiote qui transcrit mes paroles est une Autrichienne appelée Waltraud Je-ne-sais-quoi;« . L’auteur s’éclipse et laisse son narrateur conter l’histoire. Il s’agit d’un certain Marti Zuviria qui par la force des choses et des événements malheureux atterrit chez le Marquis de Vauban. Ce dernier, déjà malade, accepte de l’initier aux mystères de l’ingénierie. Notre héros de 14 ans va apprendre à construire des citadelles et forteresses pour aider les villes à tenir le siège face à l’ennemi. En effet, la situation politique, l’enjeu des alliances fragilisent les paix négociées entre souverains et entrainent l’Europe dans des guerres meurtrières. Marti Zuviria dit « Zuvi » » connaît cette violence destructrice. A la mort de Vauban, il erre sur les routes, désemparé de ne pas savoir résoudre la dernière énigme de Vauban, sur son lit de mort : » Non, non et non! Allez à l’essentiel, le temps nous est compté. Il vous suffirait de mentionner un mot, un seul qui résume la défense parfaite, ajouta-t-il en soupirant. » La recherche désespérée de ce mot va conditionner la vie et le destin de Marti :

 » Si l’homme est le seul être à l’esprit géométrique et rationnel, pourquoi les gens sans défense combattent-ils les puissants bien armés ? Pourquoi quelques-uns s’opposent-ils à ceux qui ont le nombre pour eux et les petits résistent-ils aux grands ? Moi, je le sais. Pour un mot. Les ingénieurs de mon siècle, donc moi, n’ont pas exercé un métier, mais deux. Le premier, sacré, consistant à construire des forteresses ; le second, sacrilège, à les déduire. Et maintenant que je suis devenu une personnalité, laissez-moi vous révéler le mot, ce Mot. « 

Zuvi va de bataille en bataille. Il côtoiera les puissants tels que le Duc de Berwick. Il se tiendra aussi aux côtés des humbles, des sans noms. Il liera amitié avec des miquelets dont l’un des chefs est Ballester Esteve à qui l’auteur rendra hommage dans des pages superbes. Il vouera une affection et un respect sans faille pour Vauban et pour le Général Antonio de Villarroel :  » Si vous me permettez de simplifier, je dirais que pour moi, Vauban fut la théorie et Villarroel la pratique.« 

Zuri l’accompagnera et restera jusqu’au bout avec cet homme durant le siège de Barcelone.
Le roman d’Albert Sanchez Pinol relate un parcours initiatique. Zuvi est tantôt le Candide de Voltaire tantôt Jacques le Fataliste. Comme Candide, il est jeté hors du paradis. Sa Cunégonde est Jeanne, la fille de Vauban. Son château est celui de Bazoches qui a été pour lui un abri et une protection loin des tumultes du monde. Mais Zuvi a aussi les allures de Jacques le Fataliste. Confronté aux malheurs et à la mort, l’enfant meurtri et défiguré devient un homme réaliste et pragmatique digne de son siècle.

 » Nous sommes des feuilles mortes qui perdurent. Des étoiles qui explosent, des légendes disséminées. Des vérités sans autre récompense que la lucidité même. L’odeur des excréments chauds parcourant les caleçons au garde-à-vous. Longues-vues aveugles, périscopes vains, et des lamentations.« 

Victus est un récit sur la vie de Zuvi mais aussi sur les turpitudes de l’Histoire européenne à l’aube du XVIIIème siècle. Il s’apparente certainement au roman historique comme le stipule l’Avertissement qui sert de prologue au roman. Victus est parfois desservi par quelques lourdeurs dans les descriptions de batailles ou de sièges et une longueur qui dilue souvent l’intrigue principale à cause des digressions, des retours en arrière souvent non justifiés. 
En conclusion, le dernier opus de Albert Sanchez Pinol permet au néophyte de mieux comprendre les enjeux et intérêts politiques qui animent l’Espagne du XVIIIème siècle. C’est aussi une réflexion sur l’humaine condition que nous livre l’auteur avec une tonalité parfois caustique parfois ironique mais toujours avec humour.


Traduit de l’Espagnol par Marianne Million
Editeurs : Actes Sud, 2013
624 pages
28 €

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