Un monde beau, fou et cruel de Troy Blacklaws

Troy Blacklaws

Tout d’abord quelques mots sur l’auteur pour mieux comprendre son écrit. Troy Blacklaws a grandi au Cap durant l’Apartheid et a étudié l’Anglais à l’université de Rhodes. Il est maintenant professeur et universitaire. Il enseigne surtout à l’étranger aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis. De ses oeuvres, les lecteurs retiennes Karoo boy paru en 2006 et Oranges sanguines, publié en 2008. Avec Un monde beau, fou et cruel, il revient sur les devants de la scène littéraire internationale pour nous livrer un état des lieux de l’Afrique du Sud post Apartheid. 



un monde fort



Etat des lieux

« It’s a cruel crazy beautiful world » nous murmure Johnny Clegg. Cette parole de la chanson est reprise pour célébrer l’Afrique du Sud, « pour ce Sud, fou et cruel » comme le dira l’auteur à la fin de son roman. L’action se passe en 2004. Le roman trace deux destins jetés dans cette Nation arc-en-ciel en proie à la violence et à la folie des hommes, dans « un pays où les bidonvilles en pleine expansion rendent les cartes obsolètes du jour au lendemain« . Jérusalem surnommé Jéro est un étudiant qui doit sa survie à la générosité de son père, un trafiquant et un dealer. Il vivote et tente de devenir lui aussi un marchand de bijoux bas de gamme pour touristes. Face à lui, il y a Jabulani, qui fuit la dictature de son pays, l’ex-Rhodésie devenue le Zimbabwe. Sa seule faute est d’avoir osé critiquer le pouvoir:  » il avait remarqué à voix haute devant ses collègues que Mugabe avait l’air d’un clown dans ses chemises aux couleurs vives, aux motifs javanais, version Afrique de l’Ouest. » Le roman est consacré à la description des aventures malheureuses de ces deux protagonistes. Jero va être confronté à la violence de son propre pays à l’égard des autres, étrangers ou simplement métis. L’amour qu’il porte à Lotte est l’élément superflu de ce roman car il donne un côté quelque peu mièvre à l’écriture de ce récit qui se veut engager. D’un autre côté, le lecteur peut voir dans cette liaison un interlude dans un monde où règne la violence, le meurtre et le chaos. Pour Jabulani, son ostracisme et ses malheurs en Afrique du Sud finissent par faire de lui un héros picaresque, évoluant dans un monde barbare où il doit sa survie à son extraordinaire instinct d’adaptation.

Ecrit dans un style cru et dur, Troy Blacklaws montre ici un état de lieux des ex pays d’Afrique colonisés, victimes de l’Apartheid. Le Zimbabwe chasse le Blanc pour mettre à la place une dictature dont la terreur et l’oppression n’ont rien à envier à l’ancien régime. De même l’Afrique du Sud n’est pas épargné. Nelson Mandela et son parti l’ANC sont ici vivement critiqués. Dès l’ouverture du roman, le destin de l’Afrique du Sud est scellé « Un garçon mène une vache maigre, jaune pâle, le long d’une passerelle métallique au-dessus de l’autoroute N2 à la périphérie de la ville. La passerelle est entièrement grillagée pour empêcher les vaches cinglées de sauter et les garçons amers de lâcher des briques sur les automobiles qui dévorent le macadam au-dessous. Pour ces garçons, cette liberté que Mandela a tant désirée, c’est une blague« . En filigrane, Nelson Mandela est ici mis à mal. Symbole de la résistance, emprisonné pendant 27 ans dans une geôle perdue sur une île au large de l’Océan Indien, l’homme n’a pas su tenir ses promesses et endiguer les querelles intestines et les corruptions qui rongeaient l’ANC de l’intérieur. A la page 228, l’auteur enfonce le clou: » Mandela a fait opérer sa magie de génie. Pendant un moment, on a connu l’euphorie, et les gens qui se tapaient dans les mains, les gens qui se mélangeaient et dansaient. Et l’argent n’était plus dans la poche des Blancs seulement. Et il n’y a plus de limites imposées à l’ascension de qui que ce soit. Plus de lois pour vous entraver si vous étiez né Noir ou coloured. Mais, en dépit de sa magie, les fantômes du passé n’ont pas disparu comme par enchantement. Et, pour beaucoup de gens des bidonvilles, liberté n’est qu’un mot, aussi flou que le mot ironie. Pour ces gens, rien n’a changé. A part la couleur de leur chef. Elle perce là, l’ironie. »

Un monde beau, fou et cruel est courageux dans le sens où il ose donner une version réelle de l’état de l’Afrique du Sud actuelle sans encenser outre mesure le pouvoir salvateur et libérateur de Nelson Mandela et sans faire de lui un mythe comme c’est déjà le cas en Occident depuis sa mort…

Le roman remet les choses à leurs justes places sans encenser ni blâmer les chefs. Son courage réside dans le fait il ose désacraliser un symbole et montrer ses limites face à l’exercice du pouvoir. C’est un roman que je recommande aux lecteurs qui veulent comprendre l’Afrique du Sud post Apartheid.


Traduit de l’Anglais (Afrique du Sud) par Pierre Guglielmina
Editeurs : Flammarion, 2013
302 pages
19 €

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2 commentaires pour Un monde beau, fou et cruel de Troy Blacklaws

  1. jostein59 dit :

    J’ avais bien aimé ce livre mais il est passé complètement inaperçu dans la rentrée littéraire de l’an dernier.

    J'aime

  2. lemondedetran dit :

    Oui, c’est vrai. Pourtant c’est un très beau roman. Cependant, ma préférence va à « Absolution » de Flanery. « Absolution » est son premier roman. C’est très bien écrit avec un style très concis. La figure de l’écrivaine Clare fait penser par certains côtés à Nadine Gordimer…

    J'aime

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