Et rien d’autre de James Salter

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James Salter est un écrivain assez atypique et à part. Très peu connu en France en raison de sa discrétion légendaire (Les lecteurs américains ne connaissent presque rien de sa vie privée. Il en est de même pour ce côté-ci de l’Atlantique). Mais la méconnaissance de cet auteur est liée aux rares publications de ses ouvrages. Loin de succomber à la pression des maisons d’éditions, James Salter entend garder son autonomie et poursuit son bonhomme de chemin en toute indépendance. Et rien d’autre  paru au cours de l’été 2014 succède à son dernier roman Un bonheur parfait publié en … 1975 !

Entre temps, James Salter offre aux lecteurs un récit autobiographique Une vie à brûler paru en 1987. On peut dire que notre auteur n’est pas prolixe. Mais ceci n’enlève rien à la qualité littéraire ni la virtuosité de l’auteur à sonder le cœur de l’homme.

James Salter de son vrai nom Jim Horowitz est né en 1925 dans une famille modeste. Le père était un militaire et a participé à la Deuxième Guerre Mondiale. Le destin du fils est donc tout tracé. Jim Horowitz/James Salter entre à West Point et devient plus tard pilote de chasse. Il reste dans l’armée jusqu’en 1957 avant de présenter sa démission et se plonge dans l’écriture. Le public retient 3 chefs-d’œuvre :

1) Un sport et un passe-temps
2) Un bonheur parfait
3) Une vie à brûler

Pour ma part, j’ajouterai un autre de ses ouvrages : L’homme des hautes solitude dans lequel il met en exergue le combat au corps – à –corps entre un homme, Rand, et la montagne.

La parution de Et rien d’autre a pris tout le monde littéraire de court car l’œuvre est très vite considérée comme un incontournable pour comprendre la philosophie et la poésie de James Salter. Il résume la quintessence de l’âme américaine contemporaine au travers des péripéties et des désillusions de Philip Bowman.

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La vie est un long fleuve tumultueux

Interrogé sur le titre peu commun de son roman, James Salter lance à son interlocuteur une explication toute simple : « Disons que « Et rien d’autre » veut dire : « Tout ce qui est » C’est-à-dire : tout ce qu’il y a dans une vie, tout ce qu’il y a sur terre, tout ce qu’il y a à savoir » (Lire, N°429, Octobre 2014)
La vie de Philip Bowman, étirée sur 5 décennies, offre une vision panoramique de la destinée humaine mais aussi celle d’une nation.

Vétéran de la Seconde Guerre Mondiale, Philip Bowman n’a pas encore vingt ans. Sur le navire qui le ramène aux Etats-Unis, il se surprend à rêver. Passionné de littérature, il désire reprendre des études et pourquoi pas devenir écrivain ou journaliste. Mais aucune de ses aspirations n’aboutit et à la fin de ses études il se retrouve associé dans de grandes maisons d’éditions. Cela lui permet d’approcher les grands noms du monde littéraire. Au fil des années, il prend de l’assurance. Il est efficace et compétent dans son domaine. La vie s’écoule tranquillement mais seulement en apparence car Philip Bowman ne parvient pas à s’adapter au monde. Son expérience de la guerre, le manque du père et l’amour inconditionnel d’une mère fragile le maintiennent suspendu au bord d’un précipice : « Pendant longtemps, des rêves fréquents allaient le ramener là-bas. En mer et sous le feu ennemi. » Philip Bowman se bat alors contre ses démons intérieurs, contre cette mélancolie qui font de sa vie un automne éternel. Le ratage de son mariage et les liaisons successives et sans lendemain vont lentement le défaire de son idéalisme et le laissent en tête-à-tête avec sa solitude : « Il se savait trop vieux pour se marier et ne voulait pas de ces compromis sentimentaux de l’âge mûr. Il avait trop d’expérience pour cela. (…) Il croyait à l’amour –il y avait cru sa vie durant -, mais aujourd’hui, il était sans doute trop tard. »

Et rien d’autre est un roman doux amer sur le pouvoir destructeur de la vie qui annihile tout rêve et brise tout élan. Lors de son entretien avec François Busnel, James Salter revient sur le portrait de Philip Bowman et offre une interprétation possible de son échec : « A dix-neuf ans, il est déjà un vétéran. Son ambition est alors d’avoir un vrai rôle dans le monde. Pas d’être puissant, mais d’avoir une place dans le monde, ce qui est très différent. Il veut vivre dans une grande ville, devenir journaliste, et le voilà à New York et il travaille pour un éditeur. Il ne réalise pas ses rêves… çà arrive souvent… Il se retrouve avec un travail dont il ne rêvait pas mais commence à le faire consciencieusement et s’aperçoit que ce n’est pas plus mal qu’autre chose… Il restera toute sa vie à ce stade, mais ça lui convient. (…) Toute sa vie, il cherchera un foyer, une maison, une épouse, quelqu’un qui l’aime et qu’il puisse aimer. Et, à la fin de sa vie, il n’aura rien trouvé de tout cela. » (Lire, N°429, Octobre 2014)

Au delà de la vie de Philip Bowman c’est aussi l’autopsie de la société américaine de l’après-guerre. James Salter offre une peinture sans concession des états d’âme d’une Amérique conservatrice, obsédée par la figure du Héros. Mais comme tout grand écrivain, James Salter s’interroge sur les responsabilités et les actions humaines : qu’avons-nous fait de notre vie et quelle est notre place dans le monde ? Savons-nous utiliser à bon escient le temps de notre passage sur terre ?


Roman traduit de l’américain par Marc Amfreville
Editions de l’Olivier, 2014
365 pages
22€

 

 




 

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Cet article a été publié dans Littérature américaine, Rentrée littéraire 2014. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Et rien d’autre de James Salter

  1. jostein59 dit :

    Ce livre me tentait énormément suite aux échos de la presse principalement. Et puis, j’ai lu beaucoup de regrets chez les blogueurs. En lisant ta chronique, je pense comprendre pourquoi. Banalité d’une vie, espoirs déçus mais héros résigné.
    Il faudrait peut-être que je choisisse un autre roman pour découvrir l’auteur.

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    • lemondedetran dit :

      Je ne fais jamais mon choix à partir des chroniques de bloggeurs car ce ne sont que des chroniques (les miennes ne sont pas épargnées non plus) avec des émotions et des « j’aime » « j’aime pas » qui ne signifient pas grande chose (Je fais faire des ennemis mais ce n’est pas grave).

      Réduire ce roman à « banalité d’une vie », « espoirs déçus » c’est aller vite en besognes même s’il est vrai que ma chronique n’aborde pas toutes les facettes de ce roman.

      Ceci étant dit, si on cherche à lire un roman sans prise de tête, joyeux et ludique pas trop de gravité alors effectivement ce livre doit être zappé.

      A bientôt Jostein. Je t’embrasse bien pour les fêtes.

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