La vie de Régis de Sa Moreira

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Une course de relais

La vie est un récit intéressant car la trame romanesque et la structure narrative de ce roman procèdent d’une conception originale de la balle bondissante.

En effet, La vie s’ouvre sur un « je » qui rit de la posture d’un passant « Je suis sorti de chez moi à huit heures, j’ai marché au lieu de prendre le métro, je me suis marré en croisant un homme qui portait une télé… » Et c’est l’ouverture. Le rideau se lève. Comme une course de relai, les trois points de suspension permettent à cette « victime » de prendre sa revanche, de rebondir sur cette opportunité offerte par le personnage et par ricochet par l’auteur lui-même de poursuivre le flux de sa pensée et d’ouvrir la voie à un autre passant pris au piège au hasard des rencontres et des tribulations de la vie. D’ailleurs, ce roman n’a t-il pas pour titre La vie ? Ces deux mots résument toute une dimension philosophique et métaphysique. Car qui peut définir ce qu’est la vie ? Depuis Platon jusqu’à Aristote en passant par Descartes, pour ne pas inviter Lao Tseu ou Averroès à la fête, aucun de ces philosophes ne peut donner une approche au plus près de la vérité de ce concept qu’est la vie. Régis de Sa Moreira ne prétend pas la connaître. Cependant, il pense que le lecteur quêteur peut l’attraper dans ses filets tel un papillon précieux pour peu qu’il veuille devenir un patient promeneur guetteur. Aussi invite-t-il ce dernier à une promenade, à une errance à travers les rues, les lieux habituels en suivant chaque personnage ou figurant de cette fresque humaine. On glisse d’une pensée à une autre. On écoute ces pensées se cristalliser en phrase inaudible puisqu’elle est uniquement pour soi. On poursuit ce jeu de piste et entre en connexion avec ce réseau gigantesque de la Pensée qui bruisse, de la Pensée qui crie et qui vit. Descartes disait « Cogito, ergo sum ». Ainsi, donc se pourrait-il que la vie se résume à cette équation ? Se pourrait-il que la pensée soit la manifestation intrinsèque de l’existence ? Le penser se fait Verbe et le Verbe devient action. Si la nature a horreur de vide, la vie a horreur du silence. Non le silence de la méditation et de la réflexion. Non, pas celui-là mais celui qui vient du rien, du terrifiant nihil latin. Celui qui n’engendre rien. Celui de l’encéphalogramme plat. Celui de la mort cérébrale. La vie c’est avant tout une pensée en action. Autrement dit une pensée qui s’incarne dans une action. Une pensée qui bannit le doute. Et c’est pourquoi, l’ouverture du roman commence par un rire et s’achève sur le rire cristallin, magistral d’une femme qui se surprend à penser.

« J’étais dans ma cuisine, c’était pas la joie, un dimanche soir après un week-end de merde, et à un moment j’ai dit quelque chose qui m’a fait éclater de rire. Ça avait déjà dû m’arriver avant mais je n’y avais jamais prêté attention, tandis que là ça a été comme une illumination. Il y avait quelqu’un avec moi, ce quelqu’un venait de me faire rire et ce quelqu’un, c’était moi. »

Je est donc bien un autre. Mais cet « autre » n’est pas pathogène. Cet « autre » c’est la pensée qui se rit d’elle-même balayant le doute et faisant avancer la vie de gré ou de force. Et c’est en cela que le livre de Régis de Sa Moreira est méritant même si pour un esprit espiègle et boudeur, cette construction en spirale interdit l’introspection des personnages et l’étude de leur psychologie en profondeur.


Editions : Au Diable Vauvert, 2012
123 pages
16 €

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