De bons voisins de Ryan David Jahn

de bons voisins                              

Les oiseaux de nuit

Le tableau d’Edward Hopper peint en 1942 et intitulé Oiseaux de nuit suggère par sa thématique la vie des personnages de ce roman. Comme les hôtes esseulés du bar aquarium de Hopper, les protagonistes de De bons voisins évoluent dans un univers de désillusion, de solitude et de vide existentiel. Si les clients de Hopper s’attardent dans cet espace saloon, l’air hagard dans la lumière artificielle des néons pendant qu’à l’extérieur, les ténèbres écrasent le monde d’un sommeil sans rêve, nos personnages sont eux aussi des noctambules.

Le roman se concentre sur un laps de temps très court. L’action se déroule entre quatre heures et six heures du matin. C’est le temps de l’agression de Kat. C’est aussi au cours de cette nuit que les différents personnages se décident à prendre ou non leur destin en main. La thématique centrale se focalise sur la rencontre de Kat avec son assassin et sur son agression d’une extrême violence. Cependant, l’auteur ne veut pas faire de son récit un roman spectacle. Son histoire s’intéresse à la solitude des couples, à la trahison, à la culpabilité, aux secrets inavouables (une homosexualité refoulée, la pédophilie dont a été victime l’un des personnages dans son enfance), à la ségrégation sociale et à l’univers des flics ripoux. De fait, Ryan David Jahn s’intéresse aussi à la vie des différents témoins passifs du crime pour comprendre et tenter d’expliquer leur passivité devant l’événement qui a fait d’eux de lâches voyeurs de l’atroce.

Mais de quoi parle-t-on dans ce roman où il est question de crime ? Ryan David Jahn part d’un fait divers réel. Il s’agit du meurtre de Catherine « Kitty » Genovese, agressée et violentée par Winston Mosley. Elle succombera à ses blessures dans la nuit de son agression le 13 mars 1964. Ce meurtre a suscité une vive émotion aux Etats-Unis face à l’indifférence des témoins qui ont assisté à son viol et à son meurtre dans son intégralité sans appeler les secours. Le comportement inconséquent de ces témoins a donné naissance à la notion d’ « effet de témoin » qui veut que lors d’une situation d’urgence, les tiers sont d’autant moins susceptibles d’intervenir qu’ils sont nombreux.

Prenant ce concept en compte, Ryan David Jahn tente de comprendre le comportement humain qui expliquerait ce geste. Cependant, il met en lumière la lâcheté humaine au travers des actes des voisins de Kat. Devant l’agression, Anne dira « Je suis sûre que quelqu’un l’a déjà fait. Autant éviter d’encombrer la ligne ». Quant à Thomas, il détournera les yeux. «  Je ne peux pas regarder çà » insistera t-il à plusieurs reprises. Patrick voit aussi l’horreur qui se déroule sous sa fenêtre : « Patrick regarde la cour encore un moment. Il voit la fille qui, avec difficulté, parvient à s’asseoir. Il ne distingue pas que ces genoux, sa tête, son dos à moitié caché par l’immeuble et les ombres. Elle a l’air d’aller bien. Il referme la fenêtre, mais continue à regarder, à travers la vitre, les autres personnages qui se tiennent derrière leurs propres fenêtres. »

De bons voisins est un titre ironique qui dénonce cette apathie, cette façon qu’ont les individus de détourner les yeux devant le spectacle de la mort sans porter à aucun moment assistance à leur semblable. Sans voyeurisme aucune de la part de l’auteur, ce dernier montre surtout de la compassion pour la victime. Il entre dans sa tête et restitue aux lecteurs les pensées affolées de Kat en cet instant où sa vie ne tient qu’à un fil : « Elle sent que des gens l’observent encore. Elle ne peut pas les voir –sa tête est baissée et elle n’a pas la force de regarder quoi que ce soit, sauf les graviers incrustés dans le béton sur lequel elle rampe, de minuscules graviers tout lisses qui ont l’air d’avoir été polis dans le lit d’une rivière –, mais elle les sent, ces yeux, ces gens qui l’observent. Ils ne font pas de bruit. Mais ils sont là, et ils ne lui portent pas secours. »

Le roman de Ryan David Jahn met en lumière par ce fait divers les symptômes d’une société malade. C’est l’Amérique des années 70 où la question de la guerre du Viêtnam est omniprésente de même que la ségrégation raciale et le puritanisme qui rejette l’homosexualité empêchant ainsi l’individu d’être heureux alors que la recherche du bonheur  individuel est fortement ancrée dans l’inconscient collectif américain. La violence de ce crime, l’indifférence de la masse peuvent être considérées comme la cristallisation de la fureur collective lancée contre l’individu faisant de Kat, une icône, une victime expiatoire.


Traduit de l’américain par Simon Baril. Actes Sud, Collection « Babel/ Noir ». 2013. 270 pages. 7,70 €

 

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