Parabole du failli de Lyonel Trouillot

parabole du failli
Ecrire sur l’absent

Jacques Pedro Lavenanette vient de se jeter du douzième étage d’un immeuble parisien alors qu’il était en tournée dans la capitale française. Mort accidentelle ou suicide ?

A sa mort, ses amis découvrent des œuvres posthumes laissées par cet ami insaisissable. Des fragments de poésie et une œuvre inachevée au titre étrange « Parabole du failli » avec une dédicace. A qui s’adresse cet écrit ? C’est alors une occasion pour ses amis de se pencher sur l’homme et de lui écrire une oraison funèbre endiablée, saccadée, segmentée, violente, discontinue comme un sanglot qui monte à la gorge coupant le souffle et la pensée. Le narrateur, un rédacteur de journal se charge de la tâche. Il relate l’amitié qui le lie à Jacques et à un professeur de lycée surnommé l’Estropié. Au fil des pages, la complexité du poète se laisse voir. Jacques est tour à tour poète, jongleurs de mots, créateur de vers et dispensateur de bonheur éphémère sur des scènes de rue improvisées :

« Quand tu marchais dans Saint-Antoine, tu donnais le bras aux veuves et avais un mot pour chacun, un sourire pour chacune, une confidence pour nous tous, un bonjour pour tous les vivants. Tant pis s’ils ne t’écoutaient pas et te tournaient le dos. Tu disais qu’il faut parler aux hommes comme dans le dos du vent, en retard de vitesse, « à perte », comme dit le poète « Tout se perd et rien ne vous touche » Mais rien n’est absolu, éternel, définitif. Pas même la merde. Et, à force de tourner, il arrive que le vent revienne sur ses pas, ramasse de vieux mots, des consignes d’amour autrefois inaudibles, et tout n’est pas perdu. Tu traînais dans la rue ton sac de paraboles… »

Le narrateur confie le mal être de cet homme, orphelin trop tôt de mère et méprisé par un père autoritaire et épris des normes. Le parcours erratique de Jacques est la traduction de son incapacité à s’adapter à la médiocrité du quotidien et à la routine qui exige de tout un chacun d’avoir une vie « normale » et sans remous. Retenu nul part, jeté dans la solitude et le désespoir, Jacques s’enfonce doucement dans sa forteresse faite de mots et d’extases artificielles

« Jacques Pedro commence à boire, se fait remarquer par ses talents de comédien, de diseur et d’imitateur, mais aussi par son comportement jugé de plus en plus troublant : éclats de colère, longues périodes de dépression, déambulations dans les rues de la ville en costume de clochard ou de paysan pauvre, imitation à la perfection, dans les rues de la belle ville, des professions les moins valorisées : cireur de bottes, crieur de loterie… ».

Jacques erre de plus en plus loin dans son propre désert fait de vents, de vers et de chimères si bien qu’il n’a pas pu trouver le chemin du retour :

« (…) là où il y a des chaines, on ne trouve pas de cous ; là où il y a des cous, on ne trouve pas de chaines. Tu choisissais pour vivre toutes les mauvaises rencontres. C’est de cela que tu es mort. Et puis, on ne décide pas du monde qui nous accueille. Tu es mort des choses avec lesquelles tu ne pouvais vivre et que tu ne pouvais pas empêcher. »

Parabole du failli est un roman sur l’éloge de la loyauté et de l’amitié par delà la mort car « choisir un ami, c’est choisir ses faiblesses, sa part d’ignorance. » Il est sans conteste que Lyonel Trouillot a su ravir et émouvoir l’âme du lecteur que nous sommes. Son ouvrage est sensible, émouvant, touchant. Par la pudeur des mots et par sa violence crue à certains moments il nous communique l’amour, la passion qu’il a pour sa terre natale. Parabole du failli est aussi un cri d’espoir pour un monde qui se bat chaque jour pour sa survie ayant toujours dans sa besace, un mince espoir. Un espoir qui devient chant et sanglot…


Editeur : Actes Sud, 189 pages. 20 €. Paru en Août 2013.

 

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