Pour seul cortège de Laurent Gaudé

pour seul cortège                         
A qui appartiens-tu Alexandre?

Il existe chez Laurent Gaudé une volonté d’extirper ses personnages du temps et de l’Histoire. Le lecteur le remarque déjà avec son remarquable récit La mort du roi Tsongor. Dans Pour seul cortège, il ne dévie pas de cette envie. Mieux encore, l’auteur réussit son pari en empruntant à l’Histoire l’un de ses plus grands conquérants, Alexandre pour faire de lui un héros, un mythe au même titre qu’Achille ou Hector.
 Le roman prend ses sources dans l’Histoire mais pour mieux se démarquer d’elle. C’est pourquoi la subtilité de Laurent Gaudé est d’écrire son récit au moment où Alexandre s’effondre, victime d’un empoisonnement. L’auteur choisit cette thèse (bien qu’elle soit contestée de nos jours) pour accélérer la chute de l’empire qui semble, si on se réfère au temps du récit, se faire en quelques jours. L’agonie d’Alexandre se fait en trois jours, s’ensuit ensuite le meurtre d’une de ses épouses. Cette mort ouvre un nouvel ère: celui du soupçon et des massacres. Les rivalités entre les généraux et les règlements de comptes constituent l’arrière-fond du roman. Laurent Gaudé ne s’y attardent pas: le lecteur entend les clameurs et les fureurs des combats… mais de loin. Tout l’effort de l’écrivain se concentre sur cet étrange cortège constitué de pleureuses venant des terres conquises par le défunt. Il avance à son rythme toisant les hommes livrés à l’ivresse du sang et des victoires. C’est un cortège qui doit traverser les terres et les mers pour restituer le corps du fils conquérant à sa mère, la Grande Olympias:

« Elles mettront des semaines, des mois, et partout, sur leur passage, les paysannes s’agenouilleront et les hommes baisseront les yeux. Alexandre doit retourner à sa mère qui l’attend, qui hurlera à son tour, du haut des monts de Macédoine et ce cri s’entendra jusqu’aux confins du monde.« 

Cependant, les Dieux qui ont faim de spectacles et de carnages ont décidé autrement …
 Le roman met l’accent en premier sur les femmes, ces pleureuses qui avancent inlassablement durant des mois souffrant de faim, de soif et de fatigue sans jamais dévier de leur mission : pleurer le mort, pleurer la fin de l’Empire et pleurer ce qui adviendra par la suite. Le rôle qu’elles se donnent est de tenir à distance la guerre. En effet, tant qu’Alexandre n’est pas enseveli, son pouvoir demeure et la dispute des généraux sera différée. Mais c’est de vains calculs et le lecteur le sait. Ce n’est pas la première fois que l’auteur magnifie le rôle de la femme. Ici, il sublime la féminité inébranlable de Dryptéis, fille de Darius le Grand mais aussi le Lâche. Elle ne dévie à aucun moment de son devoir. Ni résignée, ni révoltée, ni sage ni timorée, elle voit le monde à l’aune de sa souffrance. Son empire n’est plus Persépolis. Elle est la Reine des vaincus qui ne courbent pas l’échine. De ce fait, on peut non seulement l’assimiler à Samilia, l’autre héroïne, fille du grand mais faible roi Tsongor mais aussi à Andromaque ou Les Troyennes d’Euripide. Elle est la femme qui intercède, celle qui connaît le langage des morts et fidèle jusqu’au bout, elle mène Alexandre vers la Tour de silence, conformément au souhait du mort murmurant à son esprit… Elle est la femme qui échappe aux Parques. Elle échappe au Destin des hommes et se soustrait de plein gré à l’Histoire.

Par le personnage de Dryptéis, Laurent Gaudé donne de magnifiques pages au lecteur. Dryptéis et ses compagnons sont les derniers gardes d’Alexandre. En s’échappant de l’Histoire, ils consentent à payer le prix pour cette ivresse. De ce fait, l’esprit d’Alexandre peut planer à sa guise sur ces terres qu’il n’a pas pu conquérir. De son oeil de feu, il embrase dans cette dernière bataille les villes des confins du monde et se hisse en héros mythique dont les aventures fabuleuses seront données aux hommes par son témoin, Dryptéis.
Le récit de Laurent Gaudé devient une chevauchée fantastique. Il a fallu attendre des siècles pour qu’un Christophe Colomb délimite par son tracé le monde. Il a fallu attendre le 19ème siècle pour qu’enfin, les hommes déclarent la fin des explorations, la fin de l’inconnu. Au moment de la mort d’Alexandre, le monde recelait de secrets, de peuples aux tenues chatoyantes et de royaumes aux mille splendeurs. L’inconnu était ouï-dire. L’inconnu était une histoire racontée par un voyageur errant. L’inconnu n’est pas vu et c’est pourquoi il devient un mythe. Ce mythe nous donne ici une magnifique littérature et une bataille digne des récits d’Homère.

Alexandre transfigure. Alexandre abandonne les habits du conquérant des terres et du temps. Alexandre s’essaie à un autre combat :

« A qui appartiens-tu? A mes compagnons lancés au galop dans la plaine et à l’éternité qui s’ouvre devant moi.« 


Paru en Août 2012. 186 pages. 18€

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