La longue attente de l’ange de Melania G. Mazzucco

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Le roman du Tintoret

Publié en 2008 en Italie sous le titre de  La Lunga Attesa dell’ Angelo,  ce roman est pour la première fois traduit en français par Dominique Vittoz et publié chez Flammarion.

Il s’agit d’un récit de la vie du peintre célèbre Jacopo Robusi, dit Le Tintoret qui a vécu à Venise de 1518 à 1594. Il est considéré comme l’un des Maîtres de la peinture italienne de la Renaissance. Les critiques et historiens d’art l’associent au courant maniériste de l’école vénitienne.

Le roman commence vers la fin de vie du peintre. Âgé, celui est sur son lit de mort. Il est en proie à la fièvre depuis quinze jours. La structure du roman suit la progression de la maladie menant le Maître inexorablement vers la mort.

« Quinze jours ont passé depuis la dernière fois que le sommeil m’a visité, me transportant au pays où ce qui est perdu reste présent et où le futur est déjà accompli. J’ai commencé par ne plus rêver, je sombrais dans mes nuits comme une pierre dans un puits sans fond, puis j’ai cessé de dormir. Tout ce que j’ai vécu chatoie dans l’obscurité. Mes yeux pourtant se perdent dans le vide terrifiant qui aspire chaque chose. Tout est éteint, mais je suis encore cloué ici, seul avec ce que moi seul sais et garde en mémoire. Et que j’emporte avec moi. »

La construction narrative repose sur une habileté qui est de faire correspondre chaque jour de la fièvre à un chapitre. Les quinze chapitres sont enfermés par deux Exitus, un à l’ouverture du roman et l’autre qui achève le récit.

Le lecteur suit alors le monologue de ce vieillard tourmenté et écorché. Il prend conscience de la complexité de cet homme qui toute sa vie a été dévoré par deux passions : la peinture et sa fille chérie, Marietta, jeune fille puis femme hors norme, intelligente et peintre talentueuse.  Le récit du Tintoret ressemble à une confession dans laquelle la sincérité prend toute sa place mais aussi l’aigreur d’une vie sans le soutien de ses contemporains. C’est un dialogue à sens unique avec le divin. Le Tintoret tantôt supplie tantôt toise son créateur. Mais en même temps, le peintre chuchote tout bas à l’oreille du lecteur son amour coupable et son éternel désir pour sa fille, Marietta. Il met en lumière aussi son absence de relation avec ses autres enfants et ses ambivalences envers ces derniers. Parfois, le lecteur est surpris par le traitement qu’il les réserve, surtout envers ses autres filles. La figure de l’ogre ou de Chronos dévorant ses enfants est ici mise en relief afin de souligner le caractère tourmenté du Maître.

Bien que la relation entre Le Tintoret et Marietta, sa fille et la vie domestique prennent une très grande place dans le roman, l’auteur aborde aussi d’autres thématiques. En effet, l’art, l’autre passion du Maître est longuement relaté dans le roman. Le Tintoret établit une relation très complexe entre l’art, la toile et lui même. Entièrement dévoué à la peinture, il ne voit sa survie et son Salut que dans l’accomplissement de son travail et dans l’explosion de ses couleurs sur la toile :

« Je voulais laisser la trace de mon passage sur cette terre, mais j’avais choisi la création, pas la procréation. Je voulais engendrer par mon talent, non par ma semence, un monde de lumières et de formes, auxquelles je conférerais une vie qui ne serait pas éphémère et n’aurait nul besoin d’être élevée au quotidien, nourrie, protégée, entourée de tous mes soins. »

Cependant, il reste lucide sur le devenir de ses œuvres et sur son statut de peintre. Il sait se lier aux Puissants mais il n’hésite pas non plus à préserver farouchement sa liberté de créer. Il met en exergue aussi les humiliations suivies et les calomnies de ses contemporains qui le jugent trop peu illustre pour entrer dans le cercles des Maîtres vénitiens. L’auteur nous livre des passages extraordinaires sur la rivalité violente entre Le Titien et Le Tintoret. Le premier a été pendant un bref moment le Maître du deuxième. La jalousie, les basses intrigues et les calomnies ont patiné le cœur du peintre, le laissant à jamais en proie à l’amertume.

Le roman s’intéresse aussi à un autre personnage qu’affectionne le vieux peintre. Il s’agit de sa ville, Venise. Comme il le dira lui-même, Venise est sa ville et il est enchaîné à elle. Sous la plume de Melania G. Mazzucco, les traits de Venise se précisent. C’est une ville dure, courageuse, lascive qui tour à tour a subi les guerres multiples et la peste.

En conclusion, malgré certaines longueurs et un titre  assez mièvre, le lecteur plonge dans une Europe du 15ème en ébullition. C’est l’Europe de la Renaissance. C’est Venise parée des couleurs chatoyantes des peintres et des artistes. La longue attente de l’ange se termine sur des notes mélancoliques. L’âme du peintre plane sur la ville et hume l’odeur de son corps couché sur les rives de la Brenta, le visage tourné résolument vers la mer.

« Les fenêtres sont ouvertes, c’est un clair matin de juin. Ma chambre est baignée de lumière. Sur le canal se tient le marché aux légumes, les barques entament à peine l’eau calme et glissent par delà le battement rythmique des rames. La marée a atteint son plus haut niveau et reflue vers la pleine mer. Elle emporte les peaux de pêche, les graines de melon, les papiers gras, les rats noyés, les objets sans vie. Et moi avec. (…) Partout les étendards, des bannières, des cierges et des guirlandes de fleurs. Je crois qu’ils sont venus pour moi… Je n’ai ni faim ni soif. La douleur m’a quitté avec la nostalgie, la tension et l’impatience. Je peux m’en aller, enfin. Le voyage est fini, j’ai traversé les trois royaumes. A présent, vous pouvez allumer le bûcher. »


Traduit de l’Italien par Dominique Vittoz. Editeur : Flammarion, 445 pages.  
22€
En librairie : Août 2013

 

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